‹ Le Testament de Grain-de-SelChapitre 21 sur 71 · Chapitre 20

Chapitre 20

Tandis que Victor était le prisonnier de la belle inconnue à qui obéissaient les hommes au visage noirci, un paysan suivait à pied un petit sentier qui conduisait jusqu’à la Martinière à travers les bois.

Le jour naissait, et lorsque cet homme fut parvenu à la lisière du parc, il put apercevoir un des jardiniers occupé à tailler une charmille.

– Hé ! l’ami ! cria le paysan.

Le jardinier tourna la tête, vit un homme de l’autre côté de la haie vive qui servait de clôture au parc, et se dirigea vers lui.

Le paysan était vêtu d’un bourgeron bleu, d’un pantalon de grosse toile, et coiffé d’un chapeau de paille.

Il était complètement inconnu au jardinier.

Ce dernier le regarda avec curiosité.

– Que voulez-vous ? dit-il.

Le paysan montra du doigt l’habitation qu’on apercevait à travers les arbres.

– Est-ce que ce n’est pas là le château de la Martinière ?

– Oui.

– Monsieur le baron y est-il ?

– Tenez, justement, dit le jardinier, voilà qu’il se lève.

En effet, une des fenêtres du château venait de s’ouvrir, et le baron, en robe de chambre, s’y accoudait pour fumer un cigare.

– Que lui voulez-vous ? demanda le jardinier.

– Voilà une lettre pour lui, dit le paysan, qui étendit la main par-dessus la haie.

– D’où vient-elle ?

– C’est une lettre de M. Victor.

– Ah ! fit le jardinier, qui prit la lettre et ajouta : Vous attendez sans doute la réponse ? Tenez, suivez le fossé jusqu’à la grille là-bas. La grille est ouverte. Vous prendrez la grande allée, et vous me rejoindrez au château.

– Oh ! c’est pas la peine, dit le paysan ; il n’y a pas de réponse. Bonsoir, l’ami.

Il tourna le dos au jardinier, et s’en alla en courant par le sentier qu’il avait suivi pour venir.

Le jardinier, un peu étonné, se dirigea vers le château.

M. le baron de Passe-Croix, qui n’avait point quitté la fenêtre, avait aperçu le paysan, puis il avait vu le jardinier revenir avec une lettre à la main.

– Hé ! Antoine ! lui cria-t-il lorsque ce dernier passa sous sa fenêtre, qu’est-ce donc ?

Le jardinier ôta son chapeau.

– C’est une lettre de M. Victor, dit-il.

– Attends, cria le baron, je vais descendre dans le parc.

Et, en effet, M. de Passe-Croix, ayant endossé une veste du matin, quitta sa chambre, et par un escalier dérobé, rejoignit son jardinier qui s’était assis sur une des marches du perron.

– Qui donc a apporté cette lettre ? demanda-t-il en prenant le message des mains du jardinier.

– C’est un paysan que je ne connais pas.

– Sans doute un garçon de ferme des Rigoles, pensa le baron, qui allait briser le cachet de la lettre après avoir reconnu l’écriture de Victor, lorsque son attention fut éveillée par le galop d’un cheval retentissant sur la grande allée du parc.

– Oh ! oh ! dit-il, je ne connais que Neptune qui galope ainsi…

Il se fit un abat-jour de sa main et regarda.

Neptune, le cheval de Victor, monté par un cavalier inconnu au baron, arpentait, en effet, la grande allée de marronniers qui servait d’avenue au château de la Martinière.

Ceci parut tellement extraordinaire à M. de Passe-Croix, qu’il oublia d’ouvrir la lettre de son fils et s’en alla droit au cavalier, qui, à trois pas de distance, arrêta net le cheval.

Ce cavalier n’était autre qu’un bûcheron de la forêt, que le jardinier reconnut.

– D’où viens-tu, donc, et qui t’a confié ce cheval ? demanda le jardinier, non moins stupéfait que son maître.

– Ma foi ! répondit le bûcheron en sautant à terre et saluant M. de Passe-Croix, je ne sais pas ce qui a pu arriver à M. Victor, que je connais bien, mais…

– Comment ! s’écria le baron, ce n’est donc pas lui qui t’a remis son cheval ?

– Non, monsieur.

– Qui donc, alors ?

– J’ai trouvé le cheval dans la forêt ; il s’était entortillé avec sa bride, qui pendait à terre, dans une broussaille, et ne pouvait ni avancer ni reculer.

M. de Passe-Croix eut un frisson d’épouvante.

Qu’était-il donc arrivé à son fils ?

Alors seulement il songea à briser le cachet de la lettre que le paysan inconnu lui avait apportée.

Les deux premières lignes le rassurèrent, et il respira librement. Victor parlait d’un voyage, et, sans doute, il serait allé prendre le chemin de fer à la station voisine du château des Rigoles. Là, il aurait confié son cheval à un domestique pour le ramener soit aux Rigoles, soit à la Martinière, et Neptune, qui était une monture difficile, se serait débarrassé de son cavalier. Cette hypothèse était si admissible, que M. de Passe-Croix, bien convaincu qu’il n’était rien arrivé à son fils, continua la lecture de sa lettre.

Mais, soudain, il eut le vertige, une sueur glacée baigna ses tempes, une pâleur mortelle couvrit son front.

Le jardinier et le bûcheron le virent faire un pas en arrière et chanceler.

– Pour sûr, murmura le jardinier, il est arrivé malheur à M. Victor.

Ces mots arrivèrent jusqu’à l’oreille du baron, et réagirent sur lui aussitôt. Il se redressa donc, et dit au jardinier :

– Tu te trompes, il n’est rien arrivé du tout à M. Victor. Emmène ce brave garçon à la cuisine et Neptune à l’écurie…

En même temps, le baron tira sa bourse et donna dix francs au bûcheron.

Puis il s’éloigna brusquement, monta en chantant les degrés du perron, et retourna s’enfermer dans sa chambre.

Là, assis devant une table, la tête dans ses deux mains, les yeux rivés à cette lettre de son fils, qu’il lut et relut plusieurs fois, M. de Passe-Croix sembla se demander s’il n’était point le jouet de quelque horrible rêve…

Tandis que M. de Passe-Croix demeurait comme foudroyé par les révélations que contenait la lettre de son fils, tout près de lui, à l’étage supérieur, mademoiselle Flavie sa fille, était en proie à une anxiété sans nom.

La jeune fille ne s’était pas mise au lit de la nuit.

Accoudée à sa fenêtre ouverte, elle avait, depuis la veille au soir, prêté vainement l’oreille au moindre bruit. Ni le galop d’un cheval, ni ce cri bizarre, ce houhoulement qui était pour elle un signal, n’avaient troublé le silence nocturne. Et cependant Flavie avait attendu M. Albert Morel comme à l’ordinaire.

Il était parti la veille, lui disant : « A demain ! » Et Flavie avait eu foi en lui.

Pendant la première moitié de la soirée, Mlle de Passe-Croix avait été le jouet d’une espérance bizarre.

Elle avait cru que M. Albert Morel arriverait en compagnie de Victor, qu’il entrerait par la grande grille du parc, au lieu d’y pénétrer par une brèche, et qu’il irait droit au baron, lui demandant la main de sa fille.

Victor, son cher Victor, ce frère qui l’aimait tant, ne lui avait-il point promis d’être pour M. Albert Morel, de le présenter lui-même au baron ? Ne lui avait-il pas engagé sa parole que M. Albert Morel serait son mari ?

Jusqu’à minuit elle avait eu foi en la double parole de son frère et de son amant. A minuit seulement, Flavie avait compris qu’il n’était plus possible que M. Albert Morel se présentât ouvertement.

Alors son esprit inquiet s’était livré à mille conjectures.

Elle savait Victor d’un naturel emporté. Un moment elle craignit qu’il n’eût eu avec M. Albert Morel une explication qui eût dégénéré en querelle. Alors la pauvre jeune fille, éperdue, croyait voir déjà son frère et son amant l’épée à la main.

Parfois aussi, plus calme, elle s’était dit que sans doute M. Albert Morel et Victor s’étaient vus, s’étaient entendus, et avaient arrêté d’un commun accord qu’ils viendraient ensemble à la Martinière le lendemain matin.

Mais cette deuxième supposition était celle à laquelle Flavie croyait le moins.

La pauvre jeune fille avait donc passé la nuit à l’attendre.

Plusieurs fois elle était descendue dans le parc et avait couru jusqu’à la brèche par où M. Albert Morel avait coutume de pénétrer.

Plusieurs fois aussi elle s’était arrêtée auprès du pavillon où elle le recevait chaque nuit.

M. Albert Morel n’était point venu.

Flavie avait vu arriver le jour, puis elle avait vu poindre le premier rayon du soleil.

Enfin elle avait entendu la voix de son père échangeant quelques mots avec le jardinier qui lui apportait une lettre de Victor.

Alors le cœur de Flavie s’était repris à battre avec violence.

La lettre de Victor allait sans doute lui expliquer bien des choses.

Un moment, elle fut tentée de descendre à son tour dans le parc, et d’y rejoindre son père.

Mais soudain, à cette pensée, elle rougit et trembla tour à tour. Comment oserait-elle affronter le regard de son père, lorsqu’il saurait que, depuis un mois, elle voyait chaque soir M. Albert Morel.

Et Flavie, tremblante, anxieuse, n’osait sortir de sa chambre, et attendait avec une sorte d’épouvante quelque mystérieux événement.

Soudain, un pas saccadé, inégal, brusque, retentit dans le corridor qui conduisait à sa chambre.

– C’est mon père ! pensa Flavie, qui sentit tout son sang affluer à son cœur.

On frappa à la porte.

– Entrez ! murmura-t-elle d’une voix mourante.

Le baron entra et jeta un regard rapide autour de lui.

Il s’aperçut que le lit de la jeune fille n’était même pas foulé ; il remarqua que les deux flambeaux placés sur la table avaient dû brûler toute la nuit.

La pâleur et l’agitation de M. de Passe-Croix étaient telles que Flavie les remarqua, malgré son trouble et sa terreur.

Le baron ferma la porte et s’assit auprès de sa fille.

Puis, après l’avoir regardée silencieusement un moment, il lui dit :

– Flavie, mon enfant, il faut faire vos préparatifs de départ aujourd’hui.

Flavie regarda son père avec stupeur.

– Je viens de voir votre mère, continua le baron, et il est convenu que vous partirez demain matin avec elle.

– Partir ! balbutia la jeune fille, qui sembla s’arracher un moment à la torpeur morale qui l’étreignait.

– Oui, mon enfant.

– Mais… mon père…

– Vous allez en Poitou, chez votre oncle à la mode de Bretagne, le marquis de Morfontaine.

– Mais… dit la jeune fille, pourquoi ce départ, mon père ?

– Il le faut.

– Cependant… hier encore…

M. de Passe-Croix, qui s’était longtemps contenu, éclata tout à coup :

– Hier encore, dit-il avec un emportement subit, hier j’ignorais que vous vous étiez éprise d’un misérable aventurier, d’un homme que votre frère tuera, si je ne prends cette besogne pour moi-même.

Flavie poussa un cri terrible.

– Oh ! dit-elle, c’est faux ! c’est faux !

– Ma fille, acheva M. de Passe-Croix avec l’accent d’une résolution inébranlable, tant que je vivrai, vous n’épouserez point M. Albert Morel…

Flavie exhala un dernier cri, un cri de désespoir suprême, et elle tomba évanouie.

q

Page 1