Chapitre 21
Plusieurs heures s’écoulèrent.
En s’évanouissant, Flavie de Passe-Croix était tombée sur le parquet comme une masse inerte.
Au bruit de sa chute, la baronne accourut.
On fit respirer des sels à la jeune fille, et on ne tarda point à lui rendre l’usage de ses sens.
Alors M. de Passe-Croix la laissa avec sa mère.
La baronne était une sainte femme qui n’avait trempé dans aucune des infamies qui avaient souillé la vie de son mari.
Elle les ignorait.
Après avoir pris sa fille dans ses bras et l’avoir pressée sur son cœur avec tendresse, elle obtint d’elle des aveux complets.
– Oh ! mère, mère, murmurait Flavie en sanglotant, si tu savais comme je l’aime !
– Mais, mon enfant, répondit la mère, tu ne sais donc pas ce qu’a écrit Victor ?
– Mais Victor m’a promis…
– Victor, dit vivement la baronne, nous a écrit que cet homme était un misérable !
– Oh ! c’est faux ! c’est faux !
– Mon Dieu ! le connais-tu bien ?
– Ah ! mère… si tu l’avais vu !
– Mais, enfin, Victor est ton frère, il t’aime…
– Victor se trompe.
– On ne s’exprime point ainsi sur le compte d’un homme, mon enfant, sans avoir des preuves certaines.
Mais, en dépit de la logique de sa mère, Flavie secouait la tête et continuait à fondre en larmes.
– Ecoute, mon enfant bien-aimée, lui dit la baronne, nous allons partir pour Paris.
– Mais, partir, c’est le condamner !
– Non. Ecoute.
Et la baronne assit sa fille sur ses genoux et la couvrit de baisers.
– Ecoute, reprit-elle : nous partirons demain pour Paris, nous pourrons avoir sur cet homme des renseignements positifs, exacts… et si Victor s’est trompé…
Flavie eut un terrible battement de cœur.
– Eh bien ! acheva la baronne, tu l’épouseras !
Cette promesse calma un peu le désespoir de Flavie.
Elle avait si bien foi dans l’amour de cet homme, elle croyait si fermement en lui, qu’en écoutant sa mère parler ainsi, elle se vit dans l’avenir la femme de M. Albert Morel.
– Soit, murmura-t-elle en courbant le front, je t’obéirai, mère.
Et, dès lors, la jeune fille s’occupa de ses préparatifs de départ avec un empressement fiévreux.
Une heure auparavant, la pensée d’un départ l’épouvantait, et maintenant cette même pensée lui souriait ; elle aurait voulu être à Paris déjà.
Quand elle se retrouva seule, Flavie, désormais plus tranquille, n’eut plus qu’une préoccupation : avertir M. Albert Morel de son départ.
Mais comment ? A qui se confier ? Quel serviteur de la Martinière serait assez discret, assez dévoué pour se charger d’une lettre et la porter aux Rigoles ?
Tandis que la pauvre enfant se mettait l’esprit à la torture pour trouver un moyen de faire parvenir de ses nouvelles à M. Albert Morel, il se passa à la Martinière un événement en apparence sans importance, et qui, cependant, devait avoir des conséquences terribles.
La veille, avant de quitter les Rigoles pour se rendre au Bois-Fourchu, où il espérait rencontrer M. Albert Morel et se battre avec lui, Victor, en annonçant son départ aux Montalet, les avait priés de lui renvoyer, le lendemain, à la Martinière, Fanchette, sa petite chienne beagle.
Or, ce fut précisément le valet de chambre de M. Albert Morel qui fut chargé de cette mission par M. Amaury de Montalet.
Flavie était à sa fenêtre lorsque le valet arriva, monté sur un mulet chargé d’un panier dans lequel se trouvait la petite chienne.
Poussée par un pressentiment inexplicable, et en même temps peut-être dominée par le désir de savoir ce qu’était devenu Victor, qui avait dû partir des Rigoles pour ce mystérieux voyage dont il ne précisait pas le but dans sa lettre, Flavie descendit et assista à l’arrivée de cet homme. Elle ignorait que ce fût le valet de M. Albert Morel, et cependant quelque chose lui disait qu’il lui apportait de ses nouvelles.
Cependant cet homme ne lui adressa point la parole, mais il la regarda d’une façon singulière et tellement significative, que Flavie ne douta plus qu’il n’eût quelque chose à lui dire.
Le baron et un domestique de la Martinière, qui venaient de s’emparer de Fanchette, rendaient impossible toute communication entre elle et le valet.
Pourtant, celui-ci profita d’un moment où le baron tournait la tête pour se pencher vers la jeune fille et lui dire rapidement à l’oreille :
– Ne me perdez pas de vue quand je m’éloignerai.
Puis il remonta sur son mulet sans avoir voulu accepter ni une gratification ni un verre de vin.
Flavie était montée sur le perron, et avait les yeux fixés sur l’avenue bordée de marronniers.
Le valet mit son mulet au petit trot et s’en alla tranquillement. Lorsqu’il fut arrivé aux trois quarts de l’avenue il se retourna.
M. de Passe-Croix et le domestique s’étaient éloignés.
Flavie seule demeurait assise sur le perron.
Alors le valet de chambre de M. Albert Morel laissa tomber quelque chose de blanc au pied d’un arbre.
Puis, certain que Mlle de Passe-Croix l’avait vu, il continua son chemin et sortit du parc, se dirigeant vers les Rigoles.
Flavie devina que c’était une lettre, et son cœur battit à l’avance. Un moment, son émotion fut si forte, qu’elle demeura comme paralysée, et n’osa quitter la place où elle était assise.
M. de Passe-Croix n’était plus auprès d’elle, mais il était encore dans le parc, donnant des ordres aux jardiniers.
Cependant, comme il s’éloignait de plus en plus de l’avenue et se dirigeait vers la pièce d’eau, au bord de laquelle était le pavillon, Flavie s’enhardit, et, se levant, elle se dirigea vers l’endroit où le laquais avait laissé tomber la lettre.
Là, elle s’assit de nouveau un moment, s’empara du pli, qui était assez volumineux, et le glissa sous ses vêtements.
Puis elle se releva, s’enfuit vers le château et courut s’enfermer dans sa chambre.
Ce ne fut que là, quand elle eut tiré les verrous, qu’elle osa briser le cachet de cette enveloppe, sur laquelle il n’y avait écrit qu’un seul mot : « Souvenez-vous ! »
Ce mot était de l’écriture de M. Albert Morel.
L’enveloppe contenait deux lettres : une que Flavie reconnut pour être de la main de son frère Victor, une seconde, qui était de M. Albert Morel.
Naturellement, Mlle de Passe-Croix, bien plus pressée d’avoir des nouvelles de son amant que de son frère, prit la lettre de M. Albert Morel et la lut la première. Cette lettre était ainsi conçue :
« Ma bien-aimée Flavie, vous me disiez hier que nous pouvions compter sur votre frère ; la lettre que je vous envoie vous prouvera le contraire.
« Victor est dévoué corps et âme à son ami Raoul de Montalet, qui vous aime, et il a juré que vous seriez sa femme.
« Victor a inventé je ne sais quel tissu de calomnies à l’aide duquel il espère me perdre à tout jamais dans l’esprit de votre père.
« Je n’ose plus aller à la Martinière, et cependant il faut que je vous voie.
« Tâchez de vous esquiver dans la soirée, avant le coucher du soleil. Vous me trouverez dans la sapinière qui borde le parc, auprès de la cabane de bûcheron abandonnée. Là, je vous dirai ce que je n’ose confier à cette lettre.
« Votre Albert pour la vie. »
Cette lettre bouleversa Flavie plus que ses émotions de la nuit précédente et de la matinée.
Mais quelle était donc cette lettre de Victor que lui envoyait M. Albert Morel.
Elle n’était point sous enveloppe et ne portait aucune suscription. C’était un simple billet que voici :
« Cher ami,
« Dieu et ton ami Victor aidant, tu épouseras Flavie.
« Je réserve au Morel un joli tour de ma façon. Sois tranquille, tu peux dormir sur tes deux oreilles.
« Victor. »
Flavie, à la lecture de ce billet, eut froid au cœur.
Elle éprouva même subitement comme un sentiment de haine pour ce frère qui semblait la trahir.
– Oh ! c’est infâme ! murmura-t-elle.
Et elle se cramponna de toutes les forces de son être à cet amour qu’elle éprouvait pour M. Albert Morel, et elle ne douta plus un seul moment qu’il ne fût, aux yeux de son père, la victime des odieuses calomnies de Victor.
Alors, tout à coup, cette enfant devint femme ; l’être faible se sentit fort ; son amour fit naître en elle l’instinct de la lutte.
– Non, non, pensa-t-elle, je ne me laisserai point sacrifier ainsi ; je résisterai !
Il était alors trois heures de l’après-midi. Le soleil quittait l’horizon vers cinq heures. Le moment du rendez-vous donné par M. Albert Morel approchait donc. Flavie sortit de sa chambre et descendit au salon. Mme de Passe-Croix s’y trouvait et faisait de la musique.
– Mère, lui dit Flavie, je vais me promener jusqu’au bout du parc. J’ai tant de chagrin depuis ce matin, que j’ai besoin de me trouver seule…
– Pauvre enfant ! murmura la baronne en lui mettant un baiser au front.
Flavie s’esquiva.
Et, comme son père était toujours dans le parc, elle prit une direction opposée et gagna la sapinière indiquée par M. Albert Morel.
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