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Chapitre 22

Les sapinières de Sologne ne sont point, comme on pourrait le croire, semblables à ces belles forêts de pins qui couvrent la chaîne des Alpes, et sous les hautes futaies desquelles on se promène à l’aise.

Le pin de Sologne est un pauvre arbre souffreteux qui atteint à peine sept ou huit pieds de haut, et qu’on plante serré, serré, de façon à pouvoir arracher, chaque année, deux arbres sur six. En certains endroits, la sapinière est tellement fourrée, qu’on dirait un maquis corse.

Les chiens de chasse y pénètrent souvent avec répugnance, tant les basses branches qui rasent le sol sont épaisses et pointues.

Cependant le bûcheron se crée des sentiers au travers et se familiarise bientôt avec l’obscurité qui y règne, même en plein jour.

La sapinière que M. Albert Morel avait indiquée à Flavie comme rendez-vous était une des plus impénétrables des environs de la Martinière, au moins du côté du parc.

Il est vrai qu’en se dirigeant vers le Nord, on voyait les arbres s’écarter peu à peu, et on finissait par rencontrer une sorte de clairière à l’extrémité de laquelle se trouvait une hutte de bûcheron.

Ce fut vers cet endroit que se dirigea Flavie.

M. Albert Morel avait été fidèle au rendez-vous.

Il était venu à cheval, et avait attaché sa monture à un arbre. Puis il s’était assis sur un petit tertre de gazon encore vert, malgré la froidure de novembre.

Lorsque Mlle de Passe-Croix arriva, M. Albert Morel avait su donner à sa physionomie une expression de tristesse désespérée.

Il se leva, courut à la jeune fille, lui prit les mains et se montra si ému, qu’il ne put d’abord articuler un seul mot.

– Mon Dieu ! fit-elle épouvantée, comme vous êtes pâle, Albert !

Il essaya de sourire, mais une larme brilla dans ses yeux.

– Je suis venu vous dire un éternel adieu, Flavie, murmura-t-il.

– Un éternel adieu ! fit-elle.

– Oui, ma bien-aimée !

– Vous êtes fou, Albert !

Il secoua la tête.

– Oh ! non, dit-il ; je vais partir pour Paris dans une heure…

– Mais, moi aussi, répondit-elle ; nous partirons demain, ma mère et moi.

– Demain, j’aurai quitté Paris, et je m’embarquerai au Havre dans deux jours.

– Oh ! fit-elle suffoquée… vous ne pouvez pas… vous… L’émotion qui l’étreignait fut si forte, qu’elle chancela et se laissa tomber dans les bras de M. Albert Morel.

Il la fit asseoir auprès de lui en tenant toujours ses mains :

– Mon enfant, dit-il, ayez du courage et écoutez-moi.

– Oh ! Albert… Albert, dit-elle éperdue, n’est-ce pas que vous ne partirez point ?

– Il le faut.

– Mais pourquoi ?

– Il faut que nous soyons à jamais séparés.

Elle eut un irrésistible élan d’amour.

– Ah ! dit-elle avec un accent fiévreux, tu sais bien que c’est impossible.

– Ma chère âme, répondit-il, tu ne sais donc pas qu’il y a un abîme entre nous ?

– Oui, la volonté de mon père. Mais ma mère, est pour nous… et quant à Victor…

– Victor est un traître ! fit-il avec énergie.

– Oh ! dit Flavie, est-ce possible ?

– Victor a juré à Raoul de Montalet que tu serais sa femme.

– Jamais ! dit-elle.

– Victor a mon secret…

– Quel secret ?

Il la pressa sur son cœur :

– Eh bien, dit-il, je vais tout t’avouer, Flavie, ma bien-aimée. Il y a entre nous un abîme plus infranchissable que la volonté de ton père…

– Quoi donc, mon Dieu ?

– Du sang !

Flavie se leva épouvantée.

– Oh ! tu es fou, dit-elle, tu es fou !

– Non, chère âme !… hélas ! non !…

– Mais expliquez-vous donc, Albert ! s’écria-t-elle affolée…

– Ecoute, reprit-il. Ton père n’avait-il pas un frère aîné ?

– Oui.

– Qui fut tué en duel sous la Restauration ?

– Justement ; par un officier de hussards…

– C’est bien cela. Sais-tu le nom de cet officier ?

– M. de Montmorelle.

– C’était mon père ! dit M. Albert Morel avec un geste tragique.

Mlle de Passe-Croix jeta un cri étouffé et se laissa retomber défaillante dans les bras de son séducteur. Celui-ci reprit :

– Tu vois bien qu’il faut que nous nous séparions…

– Oh ! non ! jamais !

– Tu ne peux être ma femme…

Mais elle répondit en se jetant à son cou :

– Oh ! l’obstacle double encore mon amour ! Je suis ta femme devant Dieu, je le serai devant les hommes !…

– Mon Dieu !… mon Dieu !… murmurait M. Albert Morel, qui jouait cette comédie avec un rare talent.

Tout à coup il parut céder à un irrésistible élan de désespoir.

– Tiens !… dit-il, veux-tu fuir ?

– Fuir !… fuir !…

Et elle répéta ce mot avec épouvante.

– Fuir, ou ne jamais nous revoir !… dit-il.

– Ah !

Et, pour la seconde fois, elle fut prise d’une défaillance.

– Allons, pensa M. Albert Morel, la partie est gagnée.

Et il la prit dans ses bras à demi évanouie, et la porta sur son cheval.

Deux minutes après, le ravisseur galopait dans la direction de cette maison mystérieuse où Victor de Passe-Croix était le prisonnier de la belle inconnue…

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