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Chapitre 23

Victor de Passe-Croix demeura longtemps immobile, en proie à un trouble inexprimable.

Quelle était donc cette femme dont la beauté l’avait si vivement impressionné ? Comment était-elle dans cette maison, ou plutôt pourquoi commandait-elle à ces hommes qui servaient de complices à M. Albert Morel ?

Telles furent les questions qu’il s’adressa tout d’abord sans pouvoir les résoudre. Mais chez les hommes de la trempe de Victor, les torpeurs morales sont de courte durée. En dépit de ses vingt années, notre héros avait déjà la maturité d’esprit, qui permet d’être sage en présence des mystères du hasard.

Victor vint s’asseoir dans le fauteuil qu’avait occupé l’inconnue, et là, l’œil toujours fixé sur cette draperie qui était tombée sur elle, il se prit à réfléchir.

Sous le charme du regard et de la parole de la jeune femme, le saint-cyrien, fasciné, avait pu croire un instant à tout ce qu’on disait et subir l’ascendant mystérieux d’une situation romanesque. Mais la belle inconnue partie, il devait forcément revenir au côté positif des choses et les envisager sinon de sang-froid, du moins avec une logique rigoureuse.

Or, Victor ne tarda point à faire le raisonnement que voici :

– Je ne sais pas où je suis ; mais je sais positivement que M. Albert Morel m’a fait tomber dans un guet-apens. Donc, les hommes qui m’ont renversé, garrotté, bâillonné et amené ici sont ses complices, et par conséquent cette femme, à laquelle ils paraissent obéir, ne vaut pas mieux qu’eux. Quel est leur but ? M’empêcher de voir ma sœur et de lui ouvrir les yeux sur ce misérable ? Et pourtant, s’il en est ainsi, pourquoi cette femme m’a-t-elle dicté une lettre qu’elle doit, dit-elle, faire parvenir à mon père ?

Il y avait, en tout cela des contradictions si flagrantes, que l’esprit le mieux rompu aux ruses diplomatiques se fût inévitablement fourvoyé. Victor se fourvoya sur-le-champ.

– Cette lettre qu’on m’a fait écrire, pensa-t-il, ne parviendra jamais à mon père. C’est un moyen de me tenir en repos et d’obtenir de moi que je n’essaye point de m’échapper. Ces hommes sont des misérables, cette femme est une aventurière, en dépit de son regard humide et sa voix enchanteresse.

Or, ces réflexions amenèrent dans l’esprit de Victor cette conclusion d’une logique rigoureuse :

– Il faut absolument que je leur échappe et que je sauve ma sœur !

Aussitôt le jeune homme se leva.

– Voyons d’abord où je suis, se dit-il en promenant son regard tout autour de lui.

La pièce où on l’avait conduit était, comme nous l’avons déjà dit, un coquet boudoir, meublé avec goût, assez spacieux, et qui devait être éclairé par deux croisées.

Victor alla vers la première de ces deux croisées et voulut l’ouvrir ; mais elle était solidement cadenassée, et derrière les vitres, des persiennes massives ne permettaient point au regard de plonger au-dehors.

La deuxième croisée était pareillement fermée.

Alors Victor souleva la draperie que la jeune femme avait laissée retomber derrière elle. Cette draperie recouvrait une porte. Victor essaya d’en tourner le bouton et reconnut qu’elle était fermée.

– Je suis prisonnier, se dit-il, prisonnier et sans armes, par conséquent hors d’état d’employer la force. Il faut donc user de ruse, si je veux sortir d’ici.

Une fois entré dans cette voie de dissimulation, notre héros prit la résolution d’attendre que le hasard vînt à son aide.

Il se coucha sur un divan placé auprès de la cheminée, et y prit l’attitude d’un homme qui veut dormir.

Puis, après avoir consulté sa montre, qui marquait deux heures du matin, il souffla la bougie, qu’il avait placée près de lui sur un guéridon.

Victor espérait sans doute que l’inconnue ou quelqu’un des hommes barbouillés de suie ne tarderait point à revenir. Victor se trompait ; la nuit s’écoula, aucun bruit ne se fit entendre.

Le jeune homme n’avait point fermé l’œil, il avait constamment prêté l’oreille, pendant cette nuit silencieuse ; puis il s’était relevé au bout de plusieurs heures, et était allé près de la cheminée regarder l’heure, à sa montre, aux clartés mourantes du feu, qui commençait à s’éteindre.

Sa montre marquait huit heures ; et cependant aucun rayon de jour ne pénétrait l’obscurité qui régnait dans le boudoir, tant les fenêtres étaient hermétiquement closes.

Victor alla se recoucher sur son divan, mais comme il y cherchait une position commode, il sentit entre les coussins et lui un corps dur, et sa main rencontra un objet qui le fit tressaillir de joie.

Cet objet n’était autre qu’un petit couteau-poignard long d’environ quatre pouces, et qui avait glissé de sa poche sur le divan.

Victor avait oublié ce couteau, qu’il portait toujours sur lui et qui lui servait ordinairement à couper la gorge d’un chevreuil blessé.

Dès lors, le jeune homme prit une singulière résolution :

– On ne peut pas, se dit-il, me laisser mourir de faim ; je finirai bien par voir venir quelqu’un, et alors malheur à celui qui m’apportera à manger.

La prévision de Victor se réalisa, du moins en partie.

Peu après l’instant où il avait retrouvé son couteau-poignard, il entendit le bruit d’une clef qui tournait dans la serrure ; puis cette porte s’ouvrit et un flot de clarté envahit le boudoir.

Mais ce ne fut point un homme qui entra ; ce fut une femme : la belle inconnue.

Elle était enveloppée dans un grand peignoir du matin ; sa chevelure blonde, à moitié dénouée, flottait sur ses épaules.

Elle parut à Victor plus belle encore que la veille, et, sous le charme de son sourire mélancolique, le jeune homme sentit faiblir sa résolution. Elle vint à lui et lui dit :

– Puisque vous avez été raisonnable, il est juste que je vous donne une bonne nouvelle. Votre lettre est partie pour la Martinière.

– Ah ! dit Victor, qui attacha sur elle un regard plein d’admiration.

Elle posa le flambeau qu’elle portait sur la cheminée, et poursuivit :

– Depuis longtemps déjà il fait grand jour, mais vous êtes condamné à vivre provisoirement loin de la lumière du soleil, et je vous apporte un flambeau.

Elle souriait en parlant ainsi, et son sourire produisit sur Victor une véritable fascination.

– Non, non, se disait-il, revenant sur sa première opinion, cette femme ne saurait être une aventurière.

L’inconnue reprit :

– Je ne puis prévoir encore, monsieur, combien de temps durera votre captivité. Tout ce que je puis vous promettre, c’est que vous serez traité avec les plus grands égards.

Et comme Victor ouvrait la bouche pour la questionner :

– Ne m’interrompez pas, dit-elle. L’heure où je pourrai vous répondre n’est point venue. On va vous apporter à déjeuner. Voulez-vous des livres, des plumes, du papier ? Etes-vous musicien ? Je vous enverrai un piano, si vous le désirez.

Victor écoutait, charmé, cette voix fraîche, harmonieuse et timbrée d’un léger accent de mélancolie.

– Merci, dit-il ; je préférerais savoir, madame…

– Chut ! fit-elle, portant un doigt sur sa bouche. Au revoir, monsieur.

Et, comme la veille, elle disparut sans que Victor, fasciné, eût songé à faire un pas ou un geste pour la retenir.

Si, en présence de la belle inconnue, le saint-cyrien sentait s’évanouir ses plus mauvaises pensées, ces mêmes pensées reprenaient le dessus dans son esprit aussitôt qu’elle avait disparu.

Victor avait lu bien des romans, depuis cette épopée romanesque d’Homère qu’on nomme l’Odyssée, et dans laquelle il est question des sirènes, jusqu’aux compositions de nos auteurs modernes, qui ont mis en scène tant d’enchanteresses corrompues.

– Ce sourire archangélique, se dit-il de nouveau, lorsque la jeune femme eut franchi le seuil de la porte, cache évidemment une âme de démon. Cette créature est vendue corps et âme à ces hommes… Au lieu de l’aimer, il me faut la haïr.

Victor s’approcha de nouveau des croisées. Un faible rayon de jour glissait à travers les fentes des persiennes ; mais il eut beau regarder, il ne vit rien des objets extérieurs.

Songer à briser la fenêtre eût été folie.

Victor de Passe-Croix malgré sa jeunesse, était doué d’une certaine dose de patience.

– Attendons ! se dit-il encore.

Et il alla se recoucher sur le divan.

Une heure s’écoula. Au bout de ce temps, la clef tourna de nouveau dans la serrure ; mais, cette fois, ce ne fut point la belle inconnue qui entra. Ce fut un des hommes barbouillés de suie, et Victor reconnut sur-le-champ celui qui, la veille, semblait exercer une autorité mystérieuse sur ses compagnons.

Cet homme salua Victor avec une grande politesse.

– Monsieur, lui dit-il, vous êtes chasseur, pourtant vous vous levez de grand matin, et vous devez avoir l’habitude de déjeuner de bonne heure. A quelle heure voulez-vous être servi ?

Victor rendit le salut et répondit avec douceur :

– Quand cela pourra vous plaire, monsieur.

L’homme au visage noirci s’inclina et fit un pas de retraite, en disant :

– Alors, je vais donner les ordres, monsieur.

– Monsieur, reprit Victor, est-ce que vous ne vous déciderez point à me répondre enfin ?

– Sur quoi ?

– Mais sur cette étrange violation du droit des gens, dont je suis la victime, ce me semble, répondit Victor.

L’homme noirci, celui-là même qui signait ses lettres de charbonnier, regarda fixement le jeune homme.

– Avez-vous entendu parler, monsieur, dit-il, d’une vieille loi pénale usitée chez les anciens et qu’on nommait le talion ?

– Oui, monsieur ; mais je ne suppose point qu’elle me soit applicable.

– Qui sait ?

– Je n’ai jamais séquestré personne, et je me suis toujours loyalement conduit avec mes semblables.

Un rire énigmatique crispa les lèvres du mystérieux inconnu, qui ajouta :

– Souvent la faute des pères retombe sur les enfants.

Victor tressaillit et se sentit subitement en proie à une émotion indicible.

– Monsieur ! monsieur ! fit-il, qu’osez-vous donc dire ?

– Je m’expliquerai plus tard ; au revoir, monsieur.

Et le charbonnier s’en alla par où il était venu, avant que Victor eût songé à le retenir.

Ce dernier, immobile, la sueur au front, demeura debout, au milieu de la salle, croyant encore entendre cette phrase sinistre :

« Souvent la faute des pères retombe sur les enfants !… »

– Mais, s’écria-t-il enfin, mon père a donc commis une faute grave ?

Et alors le jeune homme prit son front à deux mains, en cherchant à se souvenir.

Son père passait dans le monde pour être d’humeur sombre et bizarre, mais il avait la réputation d’un galant homme. Sa mère était une sainte. Qu’avait donc voulu dire cet homme ?

La tête de Victor se perdait en conjectures étranges. Mais, de même qu’il avait douté des paroles de la belle inconnue, de même il puisa bientôt dans son respect filial une incrédulité inébranlable aux paroles du charbonnier.

– Mensonge ! mensonge que tout ceci ! se dit-il.

Quelques minutes après le départ de l’homme barbouillé de suie, la porte se rouvrit et Victor vit apparaître une petite table que roulait devant lui un domestique.

La table était chargée de viandes froides et d’une bouteille de vin. Le domestique, vêtu d’une livrée noire à boutons recouverts, avait un masque sur le visage.

Il roula la table vers la cheminée, salua sans mot dire et fit un pas de retraite, mais Victor l’arrêta d’un geste.

– Dis donc, l’ami, fit-il, à quelle heure m’apporteras-tu à dîner ?

– A l’heure que monsieur m’indiquera.

– Eh bien, le plus tard possible : je veux dormir entre mes deux repas.

– A huit heures, en ce cas ?

– Soit, à huit heures.

Le valet partit. Victor se mit à table et ne put réprimer un sourire en s’apercevant que le couteau qu’on lui avait apporté était mince, flexible, et hors d’état de servir à tout autre usage qu’à celui qui lui était destiné pour le moment.

– Mon couteau vaut mieux, pensa le jeune homme, qui, à partir de ce moment, eut un plan tout arrêté.

Il déjeuna avec cet appétit qui, chez les jeunes gens, résiste à toutes les émotions ; puis il se recoucha, et, malgré lui sans doute, il fut fidèle au programme qu’il venait d’annoncer, car il s’endormit.

Soit que le vin qu’il avait bu fût capricieux, soit qu’il eût cédé à une grande lassitude, Victor dormit profondément durant plusieurs heures et ne fut arraché à son sommeil que par le bruit que fit de nouveau la porte en s’ouvrant. Il était huit heures du soir, et le laquais masqué apportait le dîner de Victor. Ce dernier bondit sur ses pieds, et, instinctivement, il chercha son couteau-poignard dans sa poche.

– Voilà votre souper, monsieur, dit le valet qui, de nouveau, voulut se retirer aussitôt.

– Mon ami, lui dit Victor, mon feu s’éteint, arrangez-le-moi.

Le laquais, sans aucune défiance, se pencha devant la cheminée, prit la pincette et se mit en devoir d’obéir ; puis, pour aller plus vite en besogne, il s’agenouilla et activa le feu avec le soufflet.

Mais soudain, Victor se précipita sur lui, arrondit une de ses mains autour de son cou, et le serra si fort que le malheureux laquais ne put jeter un cri.

En même temps il lui appuya la pointe de son couteau sur la poitrine, et lui dit tout bas :

– Si tu appelles, si tu te débats, tu es un homme mort !

Le laquais était fidèle, sans doute, mais sa fidélité fut moins forte que la terreur de la mort.

Victor l’avait, du reste, renversé sous lui et lui appuyait son poignard sur la gorge.

– Maintenant, mon bonhomme, lui dit-il, tu vas parler ou tu mourras, et ne t’avise point d’appeler à ton aide.

Le visage du laquais était recouvert d’un masque. Victor le lui arracha ; mais cet homme lui était inconnu.

– Où suis-je ? demanda Victor d’un ton impérieux.

– Dans une maison perdue au milieu des bois, répondit le laquais.

– Comment la nomme-t-on ? Parle ? je n’ai pas le temps d’attendre.

– La Rousselière.

Victor fronça le sourcil, et un monde tout entier d’idées nouvelles traversa son cerveau. La Rousselière était une petite maison de campagne qui appartenait aux Cardassol.

– Et quels sont les hommes qui me tiennent enfermé ici ? continua Victor, toujours prêt à enfoncer son poignard si le laquais ne répondait pas.

– J’ignore leurs noms. Il y en a un qui se fait appeler le vicomte. C’est tout ce que je sais.

La pointe du poignard lui piqua la gorge.

– Tu mens ! dit Victor.

– Au nom de Dieu ! murmura le laquais, que l’épouvante de la mort bouleversait, je vous jure, monsieur, que je dis la vérité. Je suis d’Orléans, j’étais sans place, ces messieurs m’ont trouvé sur la place du Martroi ; ils m’ont offert un gros gage, et je les ai suivis.

– Eh bien, reprit Victor, il faut choisir : mourir sur l’heure, ou me faire sortir d’ici.

– Mais, monsieur, si vous ne me tuez pas, ils me tueront peut-être, eux…

L’accent épouvanté du laquais toucha Victor.

– Ecoute, dit-il, il y a un moyen de tout arranger. Tu vas m’indiquer le chemin à prendre pour sortir d’ici ; puis je te bâillonnerai et je te lierai pieds et poings. Mais rappelle-toi que si tu me mens, si tu m’indiques une fausse route, je te retrouverai tôt ou tard, et alors nous réglerons un fameux compte. Si, au contraire, je m’échappe, si je parviens à retourner à la Martinière, tu peux t’y présenter quand tu voudras, je te compterai mille francs.

– Mais, monsieur, répondit le valet, il ne vous sera pas facile de sortir de la maison, alors même que je vous indiquerais le chemin. Vous êtes ici au premier étage. Madame est là, tout près, dans une pièce qui donne sur le corridor. Ces messieurs sont en bas… On vous entendra descendre l’escalier… et, à moins que vous ne sautiez par la fenêtre de l’antichambre, qui est à huit pieds du sol…

– Je sauterai. Donne-moi la clef qui ouvre cette porte.

Le laquais donna la clef. Alors Victor prit son mouchoir et le bâillonna ; puis il lui lia les pieds et les mains avec les embrasses de soie des rideaux, et lui dit :

– Reste-là, étendu devant le feu. Ces messieurs, comme tu les appelles, ne te soupçonneront point de trahison.

Victor ouvrit la porte, tandis que le laquais demeurait couché sur le parquet ; puis il la poussa sans bruit et sortit sur la pointe du pied.

L’antichambre dont avait parlé le laquais était une petite pièce qu’une deuxième porte séparait du corridor. Cette porte était fermée. En revanche, une croisée était ouverte et laissait pénétrer cette clarté indécise qui se dégage d’une belle nuit d’hiver.

Notre héros se pencha sur l’appui de la croisée et regarda au-dehors.

Il y avait devant lui un jardin et de grands arbres, au bout desquels on distinguait vaguement une haie vive qui servait sans doute de clôture.

Au-delà de la haie vive on voyait une bande noire qui fermait l’horizon, une forêt de sapins, sans doute.

Victor mit son poignard aux dents, grimpa sur l’appui de la croisée, s’y suspendit avec les deux mains, se balança une minute les pieds dans le vide, puis se laissa tomber, avec la précision et la légèreté d’un homme qui a longtemps appris la gymnastique, sur le sol sablonneux, qui ne rendit aucun son.

Le saint-cyrien ne s’était point fait de mal, malgré les huit pieds de hauteur, qui le séparaient maintenant de la croisée.

D’abord immobile, indécis sur le parti qu’il allait prendre, Victor de Passe-Croix attacha les yeux sur la maison qui lui avait servi de prison pendant vingt-quatre heures. Un moment il eut la pensée audacieuse d’y rentrer par la porte, son poignard à la main, et d’y demander raison sur-le-champ à ces hommes qui l’avaient si étrangement traité la veille. Mais la prudence triompha chez lui de la colère.

– Retournons à la Martinière, se dit-il, je reviendrai avec du renfort.

Et il s’élança en courant vers les grands arbres qui bordaient la haie de clôture.

Agile comme un chevreuil qui bondit devant une meute ardente, Victor franchit la haie, traversa un champ, un bout de prairie, et commença par mettre une distance raisonnable entre la Rousselière et lui.

Il ne s’arrêta que lorsqu’il eut atteint la forêt de sapins.

Si les Cardassol avaient peu de scrupules pour chasser sur les terres des autres, Victor, au contraire, respectait le bien d’autrui, et il n’était jamais venu le fusil sur l’épaule aux environs de la Rousselière.

Le pays lui était complètement inconnu, et tout ce qu’il savait, c’est que la Rousselière était distante d’environ deux lieues de l’habitation occupée par ces gentillâtres de mauvais aloi.

Il eut donc tout d’abord quelque peine à s’orienter ; mais enfin il trouva un sentier qui courait sous les sapins, et il s’y aventura, ne sachant trop si ce sentier le rapprocherait des Rigoles ou de la Martinière.

Peu lui importait, du reste, pourvu qu’il rencontrât un ami quelconque qui consentît à l’accompagner.

Le jeune homme cheminait d’un pas rapide, ne s’arrêtant que pour reprendre haleine ; et, tout en marchant, il rêvait déjà une vengeance éclatante.

– Si je vais aux Rigoles, se disait-il, Amaury et Raoul ne refuseront point de me suivre ; si j’arrive à la Martinière, j’emmènerai nos gens bien armés…

Tout à coup un souvenir traversa le cerveau du saint-cyrien. Il se rappela l’étrange conduite de cet officier de marine, son ami d’un jour, qui lui avait raconté la sinistre histoire de M. Albert Morel, et qui soudain avait paru obéir à ces hommes qui l’avaient entouré, lui, Victor, sur le terrain du combat, renversé et bâillonné.

– Ah ! se dit-il, celui-là parlera, j’imagine !… et s’il me refuse une explication, il ne me refusera pas de se battre, car je le souffletterai devant les Montalet, ses amis !…

Au bout d’une heure de marche, Victor atteignit une clairière que traversait un petit ruisseau. Là il se reconnut. Il était sur les terres de M. de Monblan, un châtelain du pays, à trois lieues environ de la Martinière et à deux des Rigoles.

– Allons aux Rigoles ! se dit-il. Autant ne point mettre mon père dans la confidence de cette aventure, si c’est possible.

Victor chemina gaillardement, traversant les sapinières, sautant les fossés et les haies, et il n’était pas encore minuit lorsqu’il atteignit l’habitation de MM. de Montalet.

Une lumière brillait au deuxième étage.

– Raoul n’est pas encore couché, se dit Victor. C’est à lui que je vais faire mes confidences.

Il traversa le parc et pénétra dans le château par une petite porte qui n’était jamais fermée qu’au loquet. Tout le monde était couché sans doute, à l’exception de Raoul de Montalet, car Victor traversa le vestibule, gagna l’escalier et monta sur la pointe du pied jusqu’au deuxième étage sans avoir rencontré âme qui vive.

Le jeune homme avait une connaissance parfaite des êtres du château. Il arriva sans lumière jusqu’à la porte de Raoul et frappa.

– Entrez ! répondit le jeune Montalet, qui allait se mettre au lit.

Victor entra. Raoul laissa échapper une exclamation de surprise.

– Comment ! dit-il, c’est toi ? ou bien est-ce ton ombre ?

– C’est moi, répliqua Victor. Mais avant de t’expliquer pourquoi j’arrive à cette heure, laisse-moi te faire une question.

– Parle.

– M. de Fromentin est-il toujours aux Rigoles ?

– Toujours. Il sort d’ici ; je crois qu’il va se coucher.

– Eh bien ! je vais lui parler… Au revoir !…

Et Victor, laissant Raoul de Montalet stupéfait, alla frapper à la porte de l’officier de marine.

– Il faut d’abord, s’était dit notre héros, que j’arrache son secret à M. de Fromentin. Après, Raoul saura tout.…

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