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Chapitre 24

M. de Fromentin était assis devant une table sur laquelle il écrivait.

– Entrez, dit-il en entendant frapper ; et il ne se retourna point, croyant avoir affaire à un domestique.

Victor entra d’un pas lent, les lèvres crispées, le regard farouche. A deux pas du fauteuil de M. de Fromentin, il s’arrêta.

M. de Fromentin, n’entendant plus aucun bruit, finit par se retourner, et soudain il jeta un cri.

– Vous ! dit-il en voyant le jeune homme debout, les bras croisés devant lui.

Victor fit un pas encore et le regarda fixement.

– Monsieur, dit-il, il est minuit : c’est vous dire que nous n’avons ni le temps ni la possibilité de jouer à nous deux un acte de mélodrame.

M. de Fromentin répondit d’une voix grave, triste, mais empreinte d’une grande simplicité :

– Je suis à vos ordres, monsieur. Si vous voulez une explication, je vais vous la donner sur-le-champ. Si vous doutez par avance de ma sincérité et qu’il vous faille une réparation, – il insista sur ce mot, – éveillez MM. de Montalet, prenons des épées et descendons dans le parc.

M. de Fromentin, nous l’avons déjà dit, avait exercé tout d’abord sur Victor une sorte de fascination sympathique. Malgré l’inexplicable conduite qu’il avait tenue en présence de M. Albert Morel et des hommes noircis, cette sympathie subsista dans l’esprit de Victor. Le saint-cyrien fut donc dominé par cette voix pleine de tristesse, par ce regard éclatant de franchise.

– Monsieur, répondit Victor, il sera toujours temps de nous battre. J’attends votre explication.

Il y eut comme un éclair de joie dans les yeux de M. de Fromentin, qui reprit :

– Qu’auriez-vous fait à ma place, monsieur, si vous aviez été lié par un serment ?

– Un serment !

– Je méprise M. Albert Morel, poursuivit M. de Fromentin, et je vous jure sur l’honneur que j’ignorais ses relations avec les hommes dont vous avez été le prisonnier. J’ignore si vous les connaissez à cette heure, je ne sais pas comment vous leur avez échappé, mais je jurerais, en présence du déshonneur et de la mort, que tous sont d’honnêtes gens…

– Ah ! fit Victor avec un geste d’indignation.

– Monsieur, reprit M. de Fromentin, écoutez-moi jusqu’au bout : un serment terrible me liait à ces hommes. Voici ce que j’avais juré : « Le jour où vous aurez besoin de moi, je serai votre esclave. » Maintenant, écoutez encore : ces hommes m’ont garanti votre vie, ils m’ont promis qu’il ne vous arriverait point malheur. J’ai dû me souvenir de mon serment, il m’a fallu vous abandonner…

Tandis que l’officier de marine parlait, Victor s’était assis dans un grand fauteuil qui se trouvait à sa portée.

– Mais, monsieur, dit-il, le serment dont vous me parlez…

Le marin l’interrompit :

– Attendez, dit-il, vous allez tout savoir ; seulement, écoutez-moi.

– Soit !

Et Victor se croisa les bras et attendit.

Le marin reprit :

« Le récit que je vais vous faire remonte au 13 mars dernier, le lendemain de mon arrivée à Paris.

« Je venais de passer deux ans dans les mers du Sud, j’étais débarqué à Brest le 28 février, et, après un séjour d’une semaine dans ma famille, qui habite le Morbihan, j’étais parti pour Paris, où je venais solliciter de l’avancement.

« Un pauvre marin qui a passé de longs mois en pleine mer ressemble fort à un enfant longtemps en pénitence, et qui, rendu à la liberté, a soif de plaisirs jusqu’au délire.

« Le lendemain de mon arrivée était un samedi, jour du bal de l’Opéra.

« Pour tout ce qui ne vit pas complètement à Paris, le bal de l’Opéra, jouit d’un singulier prestige. J’allai donc au bal de l’Opéra, insoucieux comme un homme qui désire s’amuser et ne croit engager ni son honneur, ni sa liberté, ni sa fortune. Je me promenais dans le foyer depuis une heure, lorsque je fus abordé par un jeune enseigne de vaisseau que j’avais connu aspirant à bord de l’Orénoque.

« C’était un tout jeune homme qu’une brillante conduite avait élevé rapidement à l’aiguillette. On le nommait Alexandre Rény.

« Nous nous prîmes par le bras et nous fîmes plusieurs fois le tour du foyer, cherchant une aventure qui ne se présentait pas.

« Au bout d’une heure, Alexandre me proposa d’aller souper en tête à tête, et de nous consoler de notre mauvaise étoile en buvant le meilleur vin du restaurateur.

« J’acceptai sa proposition.

« Nous soupâmes. Alexandre se grisa ; ce qui est pardonnable à vingt-deux ans.

« Il sortit de table en trébuchant et me proposa de rentrer dans le bal. J’aurais dû refuser ; j’eus la faiblesse d’accepter.

« Dans le grand escalier, une femme couverte d’un domino montait lentement.

« Mon jeune ami la dépassa et lui jeta ce regard provocateur et légèrement insolent de l’homme ébriolé qui cherche fortune.

« Le domino ne parut pas l’avoir remarqué et continua tranquillement son chemin.

« – Mordieu ! me dit Alexandre Rény, voilà ma conquête… Adieu ; je te retrouverai !…

« Et il doubla le pas et alla se planter à la porte du foyer, de sorte que le domino fut contraint de passer auprès de lui.

« Lorsque la femme masquée eut atteint le seuil du foyer, Alexandre étendit la main vers elle et lui dit cette phrase banale qui se répète deux mille fois durant un bal d’Opéra : « Veux-tu, mon cœur, du pâté de foie gras et des huîtres ? » Le domino le repoussa en laissant échapper un léger cri, puis il releva fièrement la tête et passa.

« Alexandre se remit à sa poursuite.

« Le domino traversa le foyer, regardant à droite et à gauche et paraissant chercher quelqu’un ; puis, ne trouvant point sans doute la personne qu’il cherchait, il alla se réfugier dans une loge dont il referma la porte sur lui.

« J’avais suivi Alexandre de loin ; je le vis arriver à la porte de la loge et frapper.

« La porte s’ouvrit et Alexandre entra.

« En ce moment, je fus pris d’un sinistre pressentiment et je doublai le pas. Presque aussitôt après, j’entendis un cri de femme, puis le bruit retentissant d’un soufflet.

« Lorsque j’arrivai, je trouvai Alexandre ivre de rage, mais réduit à l’impuissance, car deux hommes l’avaient saisi par les poignets et le maintenaient immobile. Voici ce qui s’était passé.

« Deux personnes, deux jeunes gens, se trouvaient dans la loge, lorsque le domino y pénétra. Ces deux personnes attendaient sans doute quelqu’un encore, car lorsque Alexandre frappa on lui ouvrit.

« Soudain la femme, en se retournant, reconnut celui qui l’avait assez cavalièrement abordée à l’entrée du foyer, et elle laissa échapper un nouveau cri d’effroi.

« Au lieu de s’excuser et de se retirer, en voyant que la femme n’était point seule, Alexandre, que le vin enhardissait outre mesure, entra et fit deux pas vers le domino.

« – Monsieur, lui dit poliment un des deux jeunes gens, je crois que vous vous trompez !…

« Cette courtoisie, qui cachait une tempête, ne dégrisa point mon ami. Il fit un pas encore. Alors celui qui lui avait adressé la parole, lui posa la main sur le bras, et lui dit avec une irritation contenue :

« – Je vous répète que vous vous trompez, monsieur, et je vous prie de sortir.

« Complètement ivre, Alexandre se crut insulté, et il répondit par ce soufflet bruyant que j’avais entendu.

« Les deux jeunes gens se jetèrent alors sur lui, le saisirent aux poignets, et celui qui avait été frappé lui dit :

« – Il me faut tout votre sang ! Sortons d’ici.

« Ce fut au moment où il prononçait ces mots que j’arrivai.

« Mon visage bouleversé et, mieux que cela, mon uniforme, apprirent à ces messieurs que j’étais l’ami d’Alexandre. Deux mots d’explication suffirent.

« – Monsieur, me dit l’un des deux jeunes gens, voici ma carte, je suis le vicomte de… »

Ici, l’officier de marine s’interrompit.

– Permettez-moi, dit-il, au moins pour le moment, de vous taire les noms de ces messieurs.

– Allez ! dit Victor, impressionné malgré lui par ce récit.

L’officier reprit :

« – Je suis le vicomte de C…, me dit-il en me remettant sa carte. Nous serons dans une heure, mon ami et moi, au bois de Boulogne, derrière le chalet des lacs.

« – Nous y serons, répondis-je en lui donnant ma carte à mon tour.

« Le vicomte ajouta :

« – Je suis l’insulté, j’ai le choix des armes : je me battrai au pistolet.

« Il offrit alors son bras au domino tout tremblant, et lui dit avec les marques du plus profond respect :

« – Venez, madame.

« Quand ils furent partis tous trois, car l’ami du vicomte les suivit, je regardai Alexandre. Il était pâle ; ma présence l’avait dégrisé.

« – Voilà, lui dis-je, un homme qui te tuera, si tu ne le tues. Tires-tu bien le pistolet ?

« – Très mal, me répondit-il, mais qu’importe !

« Je l’emmenai hors du bal. Quatre heures allaient sonner. J’étais descendu dans un hôtel de la rue du Helder, Alexandre m’y suivit. Nous nous renfermâmes dans ma chambre, et je lui mis un pistolet de salon à la main.

« Cinq minutes après, j’avais acquis la conviction que mon pauvre ami ne savait pas tirer et qu’il manquerait un homme à dix pas. Une heure après, nous arrivions au bois.

« Le vicomte de C… et son ami, le baron de N…, s’y trouvaient déjà.

« Le vicomte paraissait avoir hâte d’en finir, c’est-à-dire de tuer l’homme qui avait osé le frapper au visage.

« Le baron de N… et moi, nous tirâmes les pistolets au sort. Il fut convenu que chacun des adversaires aurait deux coups à tirer, qu’ils se placeraient à trente pas de distance et marcheraient ensuite l’un sur l’autre.

« Au signal donné, tous deux s’avancèrent.

« Alexandre marchait d’un pas rapide, le vicomte lentement.

« Alexandre fit feu le premier, sa balle passa en sifflant à deux pieds au-dessus de la tête du vicomte.

« – Trop haut ! lui cria celui-ci, qui continua à marcher.

« Alexandre fit feu de nouveau, et, pour la seconde fois, il manqua son adversaire.

« Alors celui-ci étendit la main et dit en pressant la détente :

« – Je vais vous enlever l’agrafe de vos aiguillettes.

« En effet, le coup partit, et les aiguillettes se détachèrent de l’épaule de mon ami. Alors le vicomte s’arrêta.

« – Transigeons, messieurs, dit-il.

« – Mais tirez donc, comme c’est votre droit, s’écria Alexandre impatienté.

« Il s’écoula dix secondes, qui eurent pour moi la durée d’un siècle. Je vis le malheureux enseigne mort.

« – Monsieur, répliqua froidement le vicomte, votre vie est entre mes mains et j’ai le droit de vous tuer !

« – Usez-en donc ! car bien certainement je ne vous demanderai pas grâce, dit fièrement le jeune homme.

« Le vicomte se tourna vers moi et me dit :

« – Deux mots seulement, monsieur.

« Ce qui se passait là était inouï et tout à fait en dehors des règles du duel ; mais il y allait de la vie d’un homme, et ni moi, ni M. de N… n’y prîmes garde.

« Je m’approchai du vicomte. Il laissa retomber le bras qui tenait le pistolet.

« – Monsieur, me dit-il, j’ai reçu un soufflet, je pardonne et ne demande aucune excuse ; mais je vous crois un galant homme, et je suis persuadé que si votre ami avait possédé tout son sang-froid, il se fût conduit autrement.

« – Je vous le jure, monsieur, répondis-je.

« – En échange de sa vie qui m’appartient encore, je vais vous demander un serment, continua rapidement le vicomte. La femme que votre ami poursuivait représente à elle seule une des plus grandes et des plus nobles infortunes de ce monde, une infortune dont je me suis fait le protecteur. Nous étions au bal de l’Opéra pour un motif impérieux que je ne puis vous dire. Qu’il vous suffise de savoir que cette femme a droit au respect le plus profond et le plus absolu.

« Je m’inclinai.

« – Et vous demandez le silence, sans doute ? fis-je, me méprenant.

« – Mieux que cela, reprit le vicomte, j’exige de vous un serment solennel. Il peut se faire, un vague pressentiment m’en est venu, que vous vous trouveriez un jour sur notre route, un jour où j’accomplirai quelque grand acte de mystérieuse réparation. Eh bien ! jurez-moi que, ce jour-là, si je vous rappelle la date du treize mars, vous ne vous opposerez à aucun de mes desseins.

« – Je vous le jure sur l’honneur de mon épaulette ! répondis-je.

« Le vicomte jeta son pistolet, alla droit à Alexandre, qui avait attendu la mort avec calme, et lui tendit la main.

« Alexandre la prit et la serra ; puis il lui fit le même serment. »

– Et voilà pourquoi, monsieur, acheva l’officier de marine, hier, esclave de ma parole, j’ai dû vous abandonner. Il est vrai que le vicomte m’avait juré à l’oreille qu’il ne vous arriverait aucun mal.

Victor avait écouté le récit de M. de Fromentin avec le plus grand calme, sans l’interrompre une seule fois ; mais son sourcil était demeuré froncé.

– Monsieur, dit-il enfin, je conçois que vous considériez ces hommes, dont l’un, à vos yeux, porte le titre de vicomte, comme de parfaits modèles de galanterie ; mais je ne suppose pas que vous songiez à m’entraver dans mes projets ?

M. de Fromentin baissa la tête et se tut.

– Monsieur, poursuivit le saint-cyrien, je ne vous demande point leur noms, je saurai bien les contraindre à me les décliner. Au revoir !

Et Victor se leva, salua froidement M. de Fromentin, sortit et retourna frapper à la porte de Raoul.

Le plus jeune des Montalet était encore plongé dans l’étonnement que lui avaient fait éprouver la brusque apparition de Victor, son visage bouleversé et le ton étrange avec lequel il avait demandé si M. de Fromentin était encore aux Rigoles.

– Ah çà, dit-il à son ami, à qui en as-tu donc ? Que t’arrive-t-il ? Es-tu devenu fou ?

– J’ai été outragé, répondit simplement Victor. On m’a renversé, foulé aux pieds, garrotté comme un criminel. Je veux me venger !…

Raoul, au comble de la stupeur, regardait Victor. Celui-ci continua d’une voix brève et saccadée :

– Tu es mon ami ; ton épée est à moi, comme la mienne t’appartient. Tu vas venir avec moi.

– Où ?

– A la Rousselière. En route, je te dirai tout. Nous allons emmener Bertrand, ton garde-chasse ; et certes, trois hommes comme nous vaudront toujours quatre bandits !

– Mais explique-toi, dit Raoul, dont la surprise allait croissant.

– Je n’ai pas le temps, viens.

– Au moins allons-nous prévenir mon père et mon frère ?

– Non, dit encore Victor, c’est inutile ! c’est impossible !…

Et il serra fortement le bras de Raoul, ajoutant tout bas :

– Il ne s’agit point seulement de moi, il y va de l’honneur de ma sœur.

Ce mot ferma la bouche à Raoul de Montalet. Il se leva, prit son chapeau, boucla son couteau de chasse, qui était accroché au chevet de son lit, et prit son fusil.

– Allons, dit-il, emmène-moi où tu voudras…

Les deux jeunes descendirent aux écuries et y sellèrent eux-mêmes des chevaux. Raoul fit lever un palefrenier et lui dit :

– Va réveiller Bertrand, dis-lui de mettre ses bottes et de prendre son couteau de chasse ; nous allons courre un cerf.

Bertrand était un vieux piqueur, carré d’épaules, trapu, chasseur enragé, braconnier au besoin, et qui passait des nuits entières à l’affût, à demi enseveli dans une touffe de broussailles.

Les gens du château des Rigoles étaient habitués à ses nocturnes expéditions. Plus d’une fois on avait vu arriver Victor au milieu de la nuit réveiller tout le monde et dire : J’ai connaissance d’un cerf ; allons vite le rembucher. Nous l’attaquerons demain au point du jour. Le palefrenier alla donc faire lever le piqueur ; celui-ci s’habilla, chaussa ses bottes fortes et descendit.

– Quel limier prenons-nous, monsieur ? demanda-t-il en entrant dans l’écurie : Bellande ou Ramoneau ?

– Ni Bellande ni Ramoneau, répondit Raoul ; mais tu peux couler deux balles dans ta carabine et la fourrer dans ta fonte.

Le piqueur eut un geste d’étonnement ; mais il vit à la physionomie sérieuse de son jeune maître que ce n’était pas le moment de questionner.

Cinq minutes après, Victor, Raoul et Bertrand le garde-chasse étaient à cheval.

Raoul se pencha vers Victor :

– Où allons-nous ?

– A la Rousselière, la ferme des Cardassol.

Et Victor mit l’éperon au flanc de son cheval.

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