Chapitre 25
Les trois cavaliers firent un temps de galop sans échanger un mot ; ce ne fut que lorsque le chemin qu’ils suivirent pénétra dans les sapinières, que Victor rangea son cheval à côté de celui de Raoul, en disant :
– Il faut maintenant que tu saches tout.
Le piqueur se tenait à une distance respectueuse des deux jeunes gens et ne pouvait entendre leur conversation.
Alors Victor raconta d’abord à son ami Raoul sa liaison subite avec M. de Fromentin, et l’histoire de M. Charles de Nancery, puis l’amour de sa sœur pour ce misérable, puis sa provocation et les événements bizarres qui en avaient été la conséquence.
Raoul écouta, stupéfait ; puis, lorsque Victor eut terminé son récit, il s’écria :
– Mais sais-tu bien, mon ami, que c’est à croire que tu as fait un mauvais rêve et que tu es sous l’influence d’une hallucination ?
– C’est vrai, murmura Victor, car tout cela est plus qu’étrange ; mais dans une heure tu verras bien que je n’ai point rêvé.
Et il poussa son cheval avec une sorte de fureur.
En moins d’une heure ils eurent atteint la lisière de ce bois de sapins qui entourait les terres de la Rousselière.
La Rousselière n’était pas, à proprement parler une ferme ; c’était, comme on dit dans l’Orléanais, une simple locature ; c’est-à-dire qu’il n’y avait ni fermiers, ni troupeau, ni bœufs.
Les fermiers des Cardassol en cultivaient les terres, et le corps de logis qui s’élevait au milieu était un petit pied-à-terre de chasse, rarement habité par ces dignes gentilshommes, dont le château était situé à une lieue plus loin.
Cet isolement et cet abandon expliquaient jusqu’à un certain point comment les mystérieux amis de M. Albert Morel avaient pu s’établir à la Rousselière sans éveiller l’attention.
A la lisière du bois de sapins, Raoul de Montalet s’arrêta.
– Mon ami, dit-il à Victor, avant d’aller plus loin, il serait bon de nous entendre.
– Que veux-tu dire ?
– Qu’allons-nous faire à la Rousselière ? reprit Raoul ; nous allons demander raison à ces gens-là de leur conduite vis-à-vis de toi, n’est-ce pas ?
– Naturellement.
– Mais, d’après ce que tu m’as raconté, il est peu probable que ces messieurs aient envie de te satisfaire. Il faudra donc les y forcer ?
– Oui, certes.
– C’est-à-dire faire un siège de la maison d’abord, et ensuite tomber sur ces drôles à coups de carabine ou de couteau de chasse.
– Est-ce que tu hésiterais, ami ? demanda Victor.
– Moi, fit Raoul, en riant, est-ce que je ne suis pas ton ami ? Je tenais seulement à arrêter un petit plan de bataille, voilà tout. Maintenant il faut prévenir Bertrand.
Celui qui répondait à ce nom était un homme d’environ quarante ans, petit, trapu, large d’épaules, d’une vigueur herculéenne et d’une bravoure éprouvée.
Bertrand daguait un sanglier ou un cerf avec autant de calme et de sang-froid que s’il se fût agi d’un simple chevreuil.
Il tirait juste, et jamais un loup passant à la portée de son fusil n’avait continué son chemin.
– Bertrand, lui dit le jeune Montalet, tu le vois, nous allons à la Rousselière.
– Mais c’est inhabité l’hiver, monsieur, dit le piqueur.
– Tu te trompes, il s’y trouve une intrigante et quatre bandits que nous allons exterminer.
– Bah !
– Cela te va-t-il ? C’est le seul gibier que nous ayons à détourner cette nuit, mon ami Bertrand.
– Monsieur Raoul sait bien, répondit le piqueur, que je lui suis dévoué corps et âme. S’il faut exterminer, on exterminera.
– C’est bien, allons !
Les trois cavaliers se remirent en route, traversèrent au galop la pièce de labour qui s’étendait entre la maison et le bois de sapins, contournèrent la haie du jardin, et arrivèrent à la porte principale.
Aucune lumière ne brillait aux croisées ; pas un chien n’aboya ; aucun bruit ne se fit entendre.
– C’est singulier, dit Victor, ils doivent pourtant s’être aperçus de ma fuite. Et il frappa de la crosse de sa carabine sur la porte.
– Il paraît, observa Bertrand, que les gens que nous allons attaquer ont voyagé cette nuit. Voyez donc tous ces pieds de cheval dans la boue, monsieur Raoul.
En effet, le sol était piétiné, et il était facile de se convaincre que plusieurs cavaliers avaient stationné devant la Rousselière.
M. de Montalet mit pied à terre, donna son cheval à tenir à Bertrand, frappa à la porte comme avait frappé Victor. Nul ne répondit.
– Les drôles font le mort, dit le saint-cyrien, et il frappa plus fort. Même silence.
– Hé ! Bertrand ? dit alors Raoul, tu as l’épaule solide, toi, donne-moi donc une poussée à cette porte.
Bertrand mit pied à terre à son tour, appuya son épaule contre la porte, s’affermit contre la marche du seuil, s’arc-bouta, exerça une pesée vigoureuse d’une seconde, et fit voler la porte en morceaux.
Alors tous trois se trouvèrent en présence d’un corridor sombre, silencieux, et qui pouvait bien receler d’invisibles ennemis dans la profondeur de ses ténèbres.
– Heureusement, dit le piqueur, que j’ai toujours une mèche soufrée, dans ma fonte. N’avancez pas ; messieurs, et armez vos carabines.
Victor et Raoul mirent leur couteau de chasse aux dents et armèrent les deux coups de leur carabine, tandis que le piqueur, après avoir attaché les chevaux, battait le briquet et allumait sa mèche.
– Maintenant, dit-il, vous pouvez me suivre, messieurs.
Et son couteau de chasse d’une main, sa mèche de l’autre, Bertrand marcha le premier.
Trois portes donnaient dans le corridor. Toutes trois étaient fermées.
D’un coup de pied, Bertrand enfonça la première et se trouva au seuil d’une petite salle à manger.
La salle à manger était vide, mais il y avait au milieu une table encore chargée de débris d’un repas.
– Ces messieurs, ricana Victor, ont soupé tard sans doute, car les plats sont encore chauds.
Et il fit voler en éclats une seconde porte qui ouvrait sur une pièce également vide.
– Je crains bien qu’ils ne soient partis, murmura Raoul de Montalet.
Alors les deux jeunes gens et le piqueur se prirent à parcourir la maison silencieuse et déserte ; ils visitèrent chaque chambre, fouillèrent les combles et la cave.
Les mystérieux amis de M. Albert Morel et la femme plus mystérieuse encore qui semblait les commander avaient disparu.
Mais tout à coup, comme il pénétrait dans une sorte de petit boudoir qui sans doute avait servi de retraite à l’inconnue durant son séjour à la Rousselière, Victor poussa un cri et s’arrêta comme foudroyé.
Un objet que Victor reconnut sur-le-champ gisait sur le parquet : c’était la capeline de soie bleue que sa sœur Flavie portait ordinairement dans le parc de la Martinière, quand elle sortait par les soirées humides et fraîches.
Comment cette coiffure se trouvait-elle là ?… Flavie était donc venue à la Rousselière ?
Victor se prit à frissonner, une sueur glacée mouilla ses tempes…
– Mon Dieu ! murmura-t-il en chancelant, mon Dieu ! qu’est-il donc arrivé ? que s’est-il donc passé ici depuis mon départ ?
Raoul et Bertrand se regardaient avec stupeur.
– A la Martinière ! s’écria enfin Victor, qui fut pris d’une énergie sauvage après avoir cédé un moment à une sorte de prostration ; allons à la Martinière !
Et il redescendit en courant, détacha son cheval et sauta en selle.
– Mais attends donc, lui dit Raoul ; si ta sœur est venue ici, ce dont je doute, il est presque certain qu’elle n’est pas retournée à la Martinière. Ces hommes l’auront enlevée sans doute…
– Tais-toi !
– Et, dit Raoul, le plus simple serait de suivre leurs traces. Bien certainement nous les rattraperons.
Ces mots de Raoul furent un trait de lumière pour Victor.
– Tu as raison, dit-il ; mais comment les suivre, leurs chevaux n’auront pas toujours laissé des traces sur le sable ?
– Ah ! ne vous inquiétez pas de cela, monsieur Victor, répondit le piqueur ; s’il y a seulement une jument parmi leurs chevaux, je vous promets de les rattraper.
Tout en parlant ainsi, le piqueur était entré dans l’écurie de la Rousselière.
La paille fraîche qui en jonchait le sol, le foin qui garnissait le râtelier, un reste d’avoine dans la mangeoire, attestaient un départ imprévu et précipité.
Il y avait eu là cinq chevaux au moins, et deux d’entre eux s’étaient couchés.
Le piqueur fit entrer son cheval à lui dans l’écurie.
C’était un petit étalon percheron sous poil gris de fer, qui avait été primé au dernier concours agricole de Romorantin.
Bertrand le promena devant le râtelier et le lui laissa flairer.
Tout à coup le cheval se mit à hennir.
– Ah ! dit Bertrand, nous pourrons les suivre, et, à moins que leurs bêtes n’aient des ailes, je vous réponds que nous les rejoindrons.
Le piqueur sauta en selle et lâcha la bride au Petit-Gris. C’était le nom de l’étalon.
Le petit cheval aspira l’air bruyamment, parut hésiter un moment sur la direction qu’il prendrait ; puis, tout à coup, il fit une volte-face et s’élança, hennissant toujours dans la direction du chemin de fer de Vierzon, qui passait à douze kilomètres environ à l’ouest de la Rousselière.
Raoul et Victor suivaient le piqueur.
Ce fut pendant vingt-cinq minutes une course insensée, un véritable steeple de haies. Le Petit-Gris sautait les fossés, passait comme un sanglier dans la broussaille, courait au bord des mares, quand il ne les franchissait pas d’un seul bond. Et à mesure qu’il s’animait, il hennissait plus fort.
– Hourrah ! le Petit-Gris ! criait Bertrand ; hourrah !
Et le vaillant petit cheval de chasse précipitait de plus en plus son galop presque fantastique.
Tout à coup on entendit un coup de sifflet lointain, puis une lueur rougeâtre longea l’horizon, laissant derrière elle une longue trace de fumée blanche.
C’était le train du chemin de fer qui passait.
– Malédiction ! s’écria Victor ; ils auront pris le train qui s’arrête à la station de Nouan.
– Non, monsieur, répondit Bertrand, qui s’arrêta un moment, ça n’est pas possible.
– Pourquoi ?
– Parce que le train qui vient de passer est un express qui ne s’arrête pas à Nouan. Le train omnibus est passé avant minuit et le prochain n’arrivera à Nouan qu’à sept heures moins dix minutes.
Raoul consulta sa montre ; il était cinq heures du matin, et le jour commençait à poindre à l’horizon.
Victor calculait qu’à moins qu’on ne se fût aperçu de sa fuite pendant la première heure qui l’avait suivie, il était impossible, en admettant qu’ils eussent songé à prendre le chemin de fer, que les inconnus fussent arrivés à temps pour le train de minuit.
Le Petit-Gris avait repris sa course et galopait avec une telle furie, que Victor et Raoul, bien que montant deux doubles poneys d’Ecosse, avaient peine à le suivre.
A mesure que l’étalon approchait de la station de Nouan, ses hennissements devenaient plus bruyants, plus accentués.
– Enfin, messieurs, s’écria tout à coup Bertrand, nous voici arrivés !
Et il s’élança dans le creux qui conduisait à la station.
Mais comme il l’atteignait, il s’arrêta brusquement. Il venait d’apercevoir cinq chevaux de selle attachés les uns aux autres, près de la barrière du passage à niveau, et, auprès d’eux, un domestique en livrée.
– Nous les tenons ! cria Victor, qui sauta à bas de son cheval et se précipita à l’intérieur de la station, où, sans doute, il le croyait du moins, les fugitifs attendaient le passage du train.
Mais la station était vide, et le chef de gare dit à Victor :
– Vous arrivez trop tard, monsieur, le train est parti.
– Comment ! s’écria Victor, qui poussa un cri de rage, mais ce train qui vient de passer ne s’arrête point ici !
– Pardon, monsieur, répondit le chef de station ; depuis trois jours l’express du matin s’arrête pour faire de l’eau.
– Et il prend des voyageurs ?
– Oui, monsieur. Il est parti tout à l’heure trois messieurs et une dame.
Victor poussa un cri :
– Savez-vous leurs noms ?
– Je les ignore.
– Comment étaient-ils ?
– Jeunes tous trois. L’un d’eux est décoré.
– Et la femme ?
– Grande, blonde, avec beaucoup de cheveux.
A ce portrait, Victor reconnut la belle et mystérieuse hôtesse de la Rousselière.
– Et elle était seule ? dit-il.
– Avec ces trois messieurs. Elle est arrivée comme eux à cheval.
Victor tourna le dos au chef de gare, sortit de la station et courut au laquais qui tenait les chevaux en main.
Il reconnut ce même domestique qui était entré masqué dans la chambre où il avait passé vingt-quatre heures prisonnier.
– Ah ! misérable ! dit-il en l’arrachant de sa selle, car le domestique était remonté à cheval et s’apprêtait à s’éloigner, cette fois tu vas tout me dire ou je te plonge mon couteau de chasse dans la gorge.
Le valet, qui était tombé de cheval, se releva tout meurtri.
– Ma foi ! monsieur, dit-il, je ne vois pas pourquoi, main tenant, je ne vous dirais pas tout ce que je sais… On ne m’a pas recommandé le secret et je suis payé.
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Avant d’écouter le récit du domestique, disons ce qui s’était passé à la Rousselière après la fuite de Victor de Passe-Croix.
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