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Chapitre 26

Quelques instants avant que le laquais masqué fût entré dans la chambre qui servait de prison à Victor de Passe-Croix, le bûcheron et ses trois compagnons étaient réunis dans la petite salle à manger de la Rousselière.

L’un d’eux disait :

– Mon cher vicomte, depuis huit jours nous avons fait toutes vos volontés et nous avons obéi sans vous demander aucune explication.

– Et je vous en remercie, milord, répondit celui à qui on donnait le titre de vicomte.

– Nous ne t’avons pas questionné, dit un troisième, parce que c’est la règle que nous nous sommes imposée, dans les statuts de notre association, de nous nommer un chef pour chaque affaire, et de le laisser gouverner.

– Cependant, reprit l’Anglais, qui n’était autre que lord Blakstone, je voudrais savoir…

– Vous allez tout savoir, milord, reprit le vicomte de Chenevières. A présent que nous tenons le jeune et turbulent saint-cyrien, et qu’il ne peut nous échapper, je ne vois aucun inconvénient à vous dévoiler mes plans.

– Voyons, fit le baron Gontran de Neubourg, nous t’écoutons, vicomte.

– Messieurs, dit le vicomte de Chenevières, soyez tranquilles, je ne laisserai point ce misérable Albert Morel aller trop loin.

– Cependant, observa le baron de Neubourg, il est déjà bien avancé.

– Oui, mais ce soir même son triomphe tournera en défaite.

– Comment ! fit lord Blakstone, vous l’attendez ce soir ?…

– Avec mademoiselle Flavie de Passe-Croix, qu’il doit avoir enlevée à cette heure.

Les trois chevaliers du Clair de Lune se regardèrent avec une sorte de stupéfaction.

– Es-tu fou, vicomte ? fit le marquis.

– Il était pourtant convenu… observa le baron.

M. de Chenevières sourit, et, d’un geste, il imposa silence à ses amis.

– Ecoutez, messieurs, dit-il, l’heure est venue, je crois, de vous mettre au courant de la situation que j’ai patiemment et, j’ose le dire, assez habilement amenée.

– Voyons ? demandèrent à la fois les trois amis du vicomte.

M. de Chenevières reprit :

– Quel est notre but ? nous voulons châtier ce voleur et cet assassin qui se nomme le baron de Passe-Croix, n’est-ce pas ?

– Oui.

– Le frapper dans ses affections de famille, et le contraindre à restituer à la fille de ses victimes la fortune dont il l’a dépouillée ?

– Oui.

– Pour cela, il était nécessaire de laisser M. Albert Morel se faire aimer de Flavie de Passe-Croix.

– Cependant, mon cher ami… dit M. de Neubourg.

– Vous allez voir, baron, que j’avais tout prévu, même le moyen de sauvegarder l’honneur de cette jeune fille, qui, après tout, n’est nullement responsable des crimes de son père.

– Parle donc, vicomte, nous t’écoutons.

– Ce n’est pas moi, continua M. de Chenevières, qui suis la cause première de cette intrigue. Quelque honorable que soit notre but, quelque intéressante que puisse être la cause que nous servons, j’avoue que j’aurais hésité à jeter sur les pas de Mlle de Passe-Croix un misérable comme cet Albert Morel ; mais le hasard s’était chargé de cette besogne. J’ai trouvé M. Albert Morel dans le salon des Montalet, faisant à Mlle de Passe-Croix une cour à laquelle la jeune fille ne paraissait pas indifférente. Je savais le passé de cet homme, je pouvais le prendre au collet et le chasser honteusement ; j’ai préféré m’en faire un instrument. Ne fallait-il pas châtier le baron ? Le jour où Mlle de Passe-Croix apprendra la vérité tout entière, elle sera guérie de son amour ; mais d’ici là, il faut que le baron son père ait restitué le bien volé. Albert Morel sera ici dans quelques minutes, alors…

M. de Chenevières fut brusquement interrompu par l’apparition de la jeune femme blonde, qui entra précipitamment dans la salle à manger…

Danielle, car c’était bien elle, avait le visage bouleversé.

– Venez ! dit-elle, venez, venez !…

Les quatre jeunes gens étonnés se levèrent.

– Qu’est-ce donc ? demanda le vicomte.

Mais déjà la jeune fille s’était élancée dans le corridor et gravissait l’escalier disant :

– Le jeune homme s’est enfui…

Les chevaliers du Clair de Lune poussèrent un cri de rage et suivirent Danielle, pour ne s’arrêter que sur le seuil de la chambre, qui, tout à l’heure encore, servait de prison à Victor de Passe-Croix.

La porte était ouverte ; sur le parquet, devant le feu, le domestique, à demi étouffé par le mouchoir qui le bâillonnait, était couché sur le dos.

Les quatre jeunes gens se regardèrent avec une sorte de stupeur.

Victor s’était enfui, mais par où ?

La fenêtre de l’antichambre était ouverte…

– Il aura sauté dans le jardin, et si nous ne le rattrapons pas, tout est perdu, dit le vicomte de Chenevières.

M. de Neubourg avait ôté le bâillon du domestique et lui déliait les pieds et les mains.

Ce dernier roulait autour de lui des yeux effarés et hagards, et il jouait si bien l’épouvante que les chevaliers du Clair de Lune s’y laissèrent prendre.

– Comment cela s’est-il fait ? lui demanda M. de Neubourg.

– Il avait un couteau… Il me l’a appuyé sur la gorge… Il m’aurait tué… murmura le domestique.

– Messieurs, s’écria le vicomte, que vous importe maintenant de savoir comment notre prisonnier s’est échappé ? L’essentiel, c’est de le reprendre, s’il est possible.

Et, s’adressant au domestique :

– Depuis quand étais-tu là ?

– Oh ! répondit le valet, il y a plus d’une heure.

– Ainsi, il y a plus d’une heure qu’il s’est échappé ?

– Oui.

M. de Chenevières frappa du pied avec fureur.

– Alors, dit-il, je crois qu’il est inutile de courir après lui. Il est bien certainement déjà aux Rigoles.

– Mais alors qu’allons-nous faire ? demanda lord Blakstone.

– Une seule chose, messieurs…

Et le vicomte tordait ses mains avec colère.

– Nous allons monter à cheval, reprit-il, et gagner la prochaine station du chemin de fer.

– Hein ? fit le baron.

– Tout est perdu, au moins pour le moment, acheva le vicomte. Il ne nous reste plus qu’à disparaître. C’est à Paris que nous reprendrons notre œuvre.

En ce moment, on entendit retentir au-dehors le galop d’un cheval. Le vicomte s’élança dans l’escalier.

– C’est Albert Morel, dit-il.

En effet le ravisseur arrivait ayant en croupe Flavie de Passe-Croix, tremblante et pâle.

Le vicomte alla lui-même ouvrir la porte de la maison.

En le voyant apparaître sur le seuil, Flavie fit un geste d’effroi. Quel était donc cet homme ?

M. de Chenevières se dirigea droit vers elle et se découvrit respectueusement.

– Mademoiselle, dit-il, j’ai l’honneur d’être un ami de votre famille, et il est fort heureux que je me trouve ici pour vous sauver.

En même temps le vicomte fit un signe impérieux à M. Albert Morel. Ce signe était singulièrement éloquent ; il voulait dire : « Vous êtes un esclave, il faut obéir et ne vous étonner de rien. »

M. Albert Morel courba donc la tête, et M. de Chenevières reprit :

– Mademoiselle, vous alliez perdre le bonheur de votre vie tout entière en suivant cet homme.

D’abord muette de surprise, la jeune fille avait regardé le vicomte, se demandant qui il pouvait être et ce qu’il avait de commun avec M. Albert Morel.

Mais elle tressaillit et se tourna vers ce dernier en entendant M. de Chenevières lui parler ainsi.

– Quel est donc cet homme et que nous veut-il ? dit-elle.

M. Albert Morel se taisait toujours.

– Mademoiselle, fit le vicomte, je suis un ami que le hasard vous envoie. Regardez cet homme… il est indigne de votre amour !

Flavie jeta un cri et se serra toute tremblante contre M. Albert Morel.

– Mais cet homme vous insulte ! s’écria-t-elle.

Le vicomte ajouta, s’adressant au ravisseur :

– Dites à mademoiselle que vous êtes marié !…

Au lieu de protester, au lieu de s’indigner, M. Albert Morel continuait à courber la tête.

Alors Flavie se mit à trembler ; puis, tout à coup, comprenant le silence de cet homme, l’œil hagard, la bouche crispée, elle poussa une sorte de gémissement, étendit les bras, chancela comme si elle eût été frappée mortellement et tomba à la renverse.

Mlle de Passe-Croix était évanouie !

Le vicomte se pencha sur elle et appela à son aide. Ses amis accoururent et Danielle avec eux.

– Ce n’est rien, dit le vicomte, elle n’est qu’évanouie, et cet évanouissement nous sert.

– Que veux-tu dire ? fit M. de Neubourg.

– Sans doute, reprit le vicomte. Maintenant que Victor nous a échappé, il est inutile d’enlever sa sœur. Il faut, au contraire, la ramener chez son père, et comme elle est évanouie, nous allons l’y transporter bien plus facilement.

– Comment cela ?

– N’avons-nous pas, depuis le commencement de la soirée, une voiture attelée et prête à partir ?

– Oui.

– Eh bien, aidez-moi !…

On transporta la jeune fille dans la voiture, et on l’y coucha avec précaution. Cela fait, le vicomte ajouta :

– Maintenant, messieurs, et vous, mademoiselle, il s’adressait à Danielle, montez à cheval et partez… il n’est que temps !… car, dans une heure, Victor de Passe-Croix et ses amis les Montalet seront ici.

En même temps, il fit un signe à Albert Morel.

– Montez sur le siège, monsieur ; vous allez nous servir de cocher.

Et M. de Chenevières s’installa dans la voiture, auprès de la jeune fille évanouie. Un quart d’heure après, la ferme de la Rousselière était déserte, et deux heures plus tard, Victor, Raoul de Montalet et son piqueur arrivaient à la station du chemin de fer, au moment où le train s’éloignait.

· · ·

· · ·

Nous avons vu le saint-cyrien jeter en bas de son cheval le domestique des chevaliers du Clair de Lune et lui dire :

– Tu parleras, ou je te tuerai !

Le laquais avait répondu :

– Maintenant qu’ils sont partis, je vais tout vous dire. Et, en effet, il raconta à Victor ce qui s’était passé à la Rousselière depuis l’instant où l’on avait découvert son évasion, c’est-à-dire l’arrivée de M. Albert Morel et de Flavie, et l’évanouissement de la jeune fille, qu’on avait transportée dans une voiture.

Le laquais ignorait ce qui s’était passé entre le vicomte de Chenevières, Flavie de Passe-Croix et M. Albert Morel. Il n’avait rien entendu, mais il avait vu le vicomte prendre place dans la voiture et M. Albert Morel monter sur le siège.

Et comme Victor, anxieux, lui demandait quelle direction cette voiture avait prise, le laquais dit :

– Vous trouverez bien certainement la trace des roues dans la sapinière qui est au nord de la Rousselière, et que traverse la route de Sandisson.

Victor n’en voulut point entendre davantage. Toujours persuadé qu’on enlevait sa sœur, il remonta à cheval, criant à ses compagnons :

– Nous avons fait un chemin inutile, il faut revenir sur nos pas.

Victor et Raoul s’élancèrent de nouveau dans la direction de la Rousselière.

Ils avaient fait en vingt-cinq minutes le trajet de la Rousselière à la station du chemin de fer, ils accomplirent au retour la même prouesse : il ne leur fallut que vingt-cinq minutes pour regagner la Rousselière.

Comme ils y arrivaient, le premier rayon du soleil glissait au-dessus des sapinières.

Il fut alors facile à Victor de remarquer la trace des roues, qui s’étaient enfoncées profondément dans le sable. Cette trace, comme l’avait dit le laquais, s’allongeait vers la sapinière du nord et gagnait le chemin de Sandisson. Or, ce chemin passe à un demi-kilomètre de la Martinière.

– Par exemple ! c’est trop d’audace ! murmura Victor. Ces misérables ont eu l’aplomb de repasser devant la Martinière. Les deux jeunes gens et le piqueur s’engagèrent à fond de train dans ce chemin. Victor labourait les flancs de son cheval à coups d’éperon et murmurait avec désespoir :

– Ils ont deux heures d’avance sur nous, jamais nous ne les rattraperons.

– Patience ! répondait Raoul de Montalet ; ils ne vont point rejoindre le chemin de fer en suivant cette direction ; avant trois heures nous les aurons rejoints.

Comme ils atteignaient le chemin de traverse qui conduit à la Martinière, Victor s’arrêta.

Il venait de remarquer que la voiture avait dû stationner un moment en cet endroit. Les chevaux avaient piétiné le sol, les roues étaient entrées plus profondément dans le sable.

Sur la droite, au bout du sentier, à un demi-kilomètre, on apercevait les toits de la Martinière.

Victor eut une inspiration. Au lieu de suivre la route de Sandisson, car, d’après les indices recueillis, la voiture avait continué son chemin dans cette direction, il se jeta dans le sentier qui conduisait à la Martinière.

– Mon père et ma mère doivent être fous de douleur se dit-il, car il est impossible qu’ils ne se soient point aperçus déjà… Je vais perdre un quart d’heure, mais je le regagnerai, car je trouverai un cheval frais à la Martinière.

Et Victor et Raoul, quelques minutes après, franchissaient le fossé du parc et arrivaient ventre à terre devant le château. Un domestique accourut. Il avait le visage consterné.

– Ah ! monsieur Victor, dit-il, quel malheur !

– Je sais, je sais, dit le jeune homme, qui s’élança vers l’escalier ; où est mon père ?

– Il est avec madame la baronne, auprès de mademoiselle Flavie.

Victor jeta un cri.

– Flavie ! dit-il, Flavie est donc ici ?

– Oui, monsieur.

Victor s’appuya à la rampe de l’escalier pour ne point tomber.

– Mais de quel malheur parles-tu donc, imbécile ? demanda-t-il.

– Du malheur qui est arrivé à mademoiselle Flavie.

Victor se cramponna à la rampe avec fureur. Ses yeux s’injectèrent.

– Elle est folle ! acheva le domestique.

Raoul de Montalet, qui gravissait le grand escalier de la Martinière derrière son ami, le reçut à demi mort dans ses bras. On eût dit que Victor avait été foudroyé !

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