Chapitre 28
La veille du jour où le vicomte de Chenevières se présentait rue de la Michodière chez l’homme aux lunettes bleues, comme la nuit venait, une jeune femme monta dans une voiture de place, sur le boulevard, et dit au cocher.
– Conduisez-moi rue du Vieux-Colombier, et marchez bon train !…
La mise de la jeune femme annonçait la distinction riche, son sourire promettait un généreux pourboire, le cocher fit merveille et ne mit guère que vingt-cinq minutes pour faire le trajet.
A l’entrée de la rue, la voyageuse descendit, mit cent sous dans la main du cocher, et se dirigea vers une petite porte qui donnait accès sur une allée humide et noire.
Une vieille femme, qui servait de concierge à la maison, passa la tête au travers du carreau.
– Ah ! Jésus-Dieu ! dit-elle, c’est vous, mam’selle Danielle ?
– Oui, mère Louis, c’est moi, répondit la jeune fille.
– Comme il y a longtemps que vous n’êtes venue, mam’selle ! reprit la portière avec une nuance d’affection dans la voix. Si vous saviez comme ce pauvre M. Grain-de-Sel vous attend avec impatience !… Le temps lui dure, voyez-vous !…
– Et à moi aussi, fit Danielle, en grimpant lestement l’escalier. Comment va-t-il, petit père ?
Petit père était le nom que la jeune fille donnait à Grain-de-Sel.
– Il va bien, mam’selle, à part son moignon, qui le fait souffrir les jours de pluie.
– Et ses yeux ?
– Vous savez bien qu’ils ont toujours été mauvais depuis l’accident. Pourtant le docteur, qui vient tous les matins, dit que ça se passera.
Danielle, tandis que la portière parlait, était déjà en haut de l’escalier. Elle arriva au troisième étage et s’arrêta devant une porte après laquelle pendait un cordon de sonnette rouge.
Sur la porte on avait cloué une carte de visite lithographiée qui portait ces mots :
GRAIN-DE-SEL,
capitaine retraité.
La clef était dans la serrure, en dehors. Cependant Danielle sonna.
– Entrez ! dit une voix mâle et sonore à l’intérieur.
Danielle tourna la clef et se trouva sur le seuil d’un petit logement composé de trois pièces.
La première, que la jeune fille, après avoir refermé la porte sur elle, traversa sans s’arrêter, était une sorte de salle à manger meublée en noyer, avec des rideaux de calicot bordés de rouge.
C’était propre et modeste, mais on y respirait une sorte de gêne dissimulée avec soin.
A droite et à gauche d’un buffet chargé de vaisselle commune, s’ouvraient deux portes. L’une était celle de la chambre qu’avait longtemps occupée Danielle ; l’autre donnait dans le logis du capitaine Grain-de-Sel.
Danielle franchit le seuil de cette dernière ; puis on entendit un double cri de joie, le bruit de deux gros baisers, et ces mots entrecoupés :
– Enfin ! enfin ! te voilà !…
Certes, ceux qui avaient jadis vécu au château de Bellombre, au temps du vieux général Morfontaine, et qui avaient connu Grain-de-Sel, le petit gars, l’intrépide enfant qui enfourchait Clorinde et la lançait à bride abattue à travers le Bocage, se seraient arrêtés bien étonnés à la vue de ce personnage au cou duquel Danielle venait de se suspendre avec un élan de tendresse filiale.
Qu’on se figure un homme d’environ trente-sept ans amputé de la jambe droite, les yeux brûlés par l’explosion d’un camouflet, la lèvre supérieure couverte d’une épaisse moustache noire.
Grain-de-Sel était assis dans un grand fauteuil à la Voltaire, au coin d’un maigre feu, lorsque Danielle était entrée en disant :
– Ah ! cher petit père, où donc es-tu, mon Dieu ?
· · ·
· · ·
Qu’il nous soit permis, à propos de Grain-de-Sel, quelques lignes d’histoire rétrospective.
Après avoir retrouvé Danielle, Grain-de-Sel était demeuré au service.
La guerre de Crimée le trouva lieutenant dans un régiment de chasseurs à pied.
Grain-de-Sel confia Danielle à une pauvre vieille femme, sœur de sa défunte mère, et qui avait épousé un maître maçon venu à Paris en 1848. Puis il suivit le drapeau de son bataillon, s’en alla en Crimée, se battit comme un lion à l’Alma et à Inkermann, et il s’apprêtait à monter à l’assaut de la tour de Malakoff, lorsque son accident, comme disait la portière de la rue du Vieux-Colombier, lui arriva.
Une nuit, Grain-de-Sel était de tranchée. Il s’aventura dans une mine avec des soldats du génie et un officier d’artillerie, son ami. Les Russes minaient en sens inverse.
A un certain moment, les pioches et les instruments de forage des deux armées se rencontrèrent. Les Russes donnèrent le camouflet, et Grain-de-Sel fut renversé, les yeux brûlés et la jambe broyée. Six mois après, le jeune officier revenait en France, invalide, presque aveugle, décoré de la Légion d’honneur et capitaine retraité.
Avec sa pension, ses deux croix, – il avait le medjidié, – et ses campagnes, Grain-de-Sel avait tout au plus 1 200 livres de rente, et Danielle n’avait que lui en ce monde.
Ah ! certes, le jeune et vaillant officier avait fait un autre rêve en partant pour Sébastopol : il se voyait, au retour, officier supérieur, portant la tête haute, confiant en sa force, et capable d’engager enfin cette lutte qu’il rêvait avec les spoliateurs de Danielle.
Un peu de poudre avait renversé toutes ces belles espérances, et c’était pour cela que le pauvre Grain-de-Sel avait laissé entreprendre aux chevaliers du Clair de Lune une besogne que jadis il n’eût voulu confier à personne. Là était tout le mystère de cette inaction.
Danielle couvrait de baisers celui qui lui avait servi de père.
Grain-de-Sel avait pris dans ses mains les petites mains de la jeune fille, et y imprimait ses lèvres en murmurant :
– Ah ! ces quinze grandes journées que tu viens de passer loin de moi m’ont paru avoir la durée de quinze siècles.
– Cher petit père, répondit Danielle d’une voix caressante, on aime donc un peu sa Danielle ?
– Si je t’aime ! s’écria Grain-de-Sel d’un ton d’affectueux reproche.
Et le pauvre Grain-de-Sel attachait ses yeux brûlés sur Danielle, qu’il n’apercevait qu’à travers un nuage.
– Mais, reprit-il, dis-moi ce qui s’est passé. L’heure de la réparation est-elle venue ?
– Pas encore, répondit Danielle, qui jugea inutile de raconter à Grain-de-Sel l’échec subit par les chevaliers du Clair de Lune ; mais elle approche.
– Chère enfant du bon Dieu ! murmura le soldat, si je pouvais voir et marcher, ce n’est pas eux qui prendraient soin de venger ta mère et ton père et de te rendre ton héritage… Si je te disais que parfois je suis jaloux ?
– Jaloux ? fit Danielle avec naïveté.
– Oui, jaloux de ces hommes qui sont jeunes, beaux, titrés, et qui t’aiment tous quatre.
Danielle tressaillit. Si Grain-de-Sel avait eu ses yeux d’autrefois, il aurait peut-être vu monter un léger incarnat au front de la jeune fille.
Cependant elle répliqua en souriant :
– Mais c’est précisément pour cela, petit père, que tu ne dois pas être jaloux.
– Oui, mais qui me dit, reprit Grain-de-Sel, qu’il n’en est pas un sur les quatre qui fasse battre ton cœur ?…
Danielle baissa la tête un moment, son sein se gonfla ; elle étouffa un soupir.
– Je ne sais pas, dit-elle enfin.
Grain-de-Sel soupira, lui aussi, et prit les deux mains de la jeune fille.
– Dis-moi lequel ! fit-il.
Mais elle dégagea ses mains avec une sorte d’effroi subit.
– Non, non, dit-elle ; je ne le sais pas moi-même, je ne veux pas le savoir… Ne m’interroge pas, petit père, c’est un secret.
Grain-de-Sel n’avait jamais contrarié Danielle.
– Allons, dit-il, ne parlons plus de tout cela, puisque ça te contrarie ; mais causons de ton héritage. Crois-tu qu’ils pourront te le rendre ?
– Oh ! j’en suis sûre ! Grain-de-Sel soupira de nouveau.
– Mais qu’as-tu donc, petit père ? demanda la jeune fille.
– Rien.
– Tu me trompes…
Grain-de-Sel fit un brusque mouvement dans son fauteuil.
– Après tout, dit-il, au diable la dissimulation ! j’aime mieux parler à cœur ouvert, ma Danielle.
– Parle, petit père.
– Figure-toi que ce butor de camouflet est venu briser toutes mes espérances, en m’emportant une jambe et me rendant aux trois quarts aveugle. Je serais peut-être revenu chef de bataillon, et alors j’aurais fait à moi tout seul la besogne de ces quatre beaux messieurs.
– Je le crois, petit père.
– Sais-tu bien, poursuivit Grain-de-Sel, que tu auras trois ou quatre cent mille livres de rente le jour où ils t’auront rendu ton héritage ?
– Oh ! fit Danielle avec insouciance, que m’importe ! En vérité, ce que je veux, c’est venger mon père et ma mère.
– Oui, sans doute, reprit Grain-de-Sel ; mais quatre cent mille livres de rente permettent bien des choses, et j’avais pour toi…
– Quoi donc, petit père ?
– Je voulais te marier.
– Avec qui donc ? fit-elle en souriant.
Danielle tressaillit encore.
– Avec un enfant comme toi déshérité, comme toi sans famille, et qui, comme toi, a droit à une famille et à un héritage.
– Tu ne m’as jamais parlé de cela, observa la jeune fille avec surprise.
– C’est vrai. D’ailleurs, c’était inutile, puisque je ne pouvais plus rien moi-même.
– Mais quel est ce jeune homme ? où l’as-tu connu ?
– Je l’ai vu l’espace d’une nuit, à Sébastopol, tandis que nous avions douze heures de trêve pour enterrer nos morts.
– Et tu as songé à me marier avec lui ?
– Oui, mon enfant.
Danielle se mit à rire.
– Mais tu as donc des moments de folie, cher petit père ? dit-elle en lui sautant au cou.
– Non, mon enfant, répondit Grain-de-Sel d’une voix grave. Tu ne sais donc pas qu’on a parfois des pressentiments inexplicables, qu’il s’élève au fond du cœur de mystérieuses révélations de l’avenir ?
– Quelquefois, en effet.
– Eh bien, cette nuit-là, c’était vingt-quatre heures avant l’explosion du camouflet, eh bien, cette nuit-là, j’ai fait tout un rêve d’avenir. Pendant les quelques heures que j’ai passées avec ce jeune homme, j’ai cru que c’était là celui que tu aimerais un jour. Ne souris pas mon enfant, la destinée a parfois de singulières volontés. Qui sait ?
Grain-de-Sel parlait d’un ton convaincu et pour ainsi dire inspiré.
Il reprit la main de Danielle dans les siennes.
– Voyons ! dit-il, as-tu le temps de m’écouter ? Je veux te raconter cette histoire.
– Comment ! fit Danielle, mais je ne te quitte plus, petit père. Me voici revenue, je ne m’en vais pas… je reste à Paris, et tu sais bien que ma chambre est là… tout près de la tienne…
– A la bonne heure ! s’écria l’invalide.
Et il se leva joyeux, s’appuyant sur une canne, et il alla ouvrir la croisée qui donnait sur la cour. Puis il se pencha en dehors.
– Hé ! mère Antoine ! cria-t-il de sa voix mâle et sonore. La mère Antoine monta sur-le-champ.
– Vous allez nous faire à dîner, lui dit Grain-de-Sel. Mlle Danielle reste ici.
La mère Antoine servait de femme de ménage au capitaine. Alors Grain-de-Sel regagna son fauteuil.
– Maintenant, dit-il, écoute mon histoire.
« C’était après le premier assaut donné à la tour Malakoff.
« Une trêve de douze heures avait été consentie entre les deux armées pour enterrer les morts.
« Je commandais un détachement de chasseurs à pied, composé d’environ cinquante hommes.
« Le champ de bataille, éclairé par les rayons de la lune, était splendide d’horreur.
« Russes et Français couchés pêle-mêle, les uns calmes, le visage tranquille, les autres contractés, grimaçants, d’autres les yeux ouverts et fixes, dormaient du dernier sommeil sur une terre trempée de sang.
« Nos soldats et ceux de l’armée ennemie s’étaient pris à rivaliser de zèle pour enlever les cadavres. En présence de la mort, il n’y avait plus de haine, plus de colère, plus de nations ; souvent un Russe chargeait un Français mort sur son épaule tandis que, à côté de lui, un Français prenait un Russe sur les siennes.
« Cependant, je remarquai un jeune homme, un simple soldat d’artillerie russe, qui semblait de préférence enlever les cadavres de nos soldats.
« Souvent il se penchait sur eux, les examinait avec attention comme s’il avait eu l’espoir d’en retrouver un vivant encore.
« Tout à coup il poussa un cri de joie : il venait de retrouver un sergent de zouaves qui respirait encore.
« – Oh ! quel bonheur ! dit-il en français, tandis que trois de mes hommes s’emparaient du zouave et le portaient aux ambulances.
« – Vous êtes donc bien heureux, lui dis-je, en m’approchant de lui, d’avoir retrouvé un Français vivant ?
« Il me regarda avec une certaine défiance d’abord, puis mon visage lui revint sans doute, car il me dit tout bas :
« – Je suis né à Paris !
« Je laissai échapper un geste d’étonnement profond. Un sourire vint à ses lèvres.
« – Rassurez-vous, me dit-il, je ne suis point un déserteur français, comme vous pourriez le croire. Je suis un sujet russe…
« Il s’était approché tout près de moi, et nul ne pouvait nous entendre.
« – Monsieur l’officier, reprit-il, vous avez l’air bon et franc. Qui sait ? peut-être seriez-vous mon ami si vous saviez mon histoire.
« – Je le suis déjà, répondis-je, car vous avez une charmante et noble figure.
« C’était en effet un jeune homme de vingt-deux ans, grand, mince, distingué de tournure, et d’une beauté merveilleuse qu’une femme aurait envié. Il avait les yeux bleus et les cheveux noirs, le teint blanc et mat, des pieds et des mains d’enfant.
« – Je vous remercie de votre sympathie, me dit-il, mais elle est exagérée encore ; car vous ne savez qui je suis, et combien je suis malheureux.
« Il prononça ces derniers mots avec tant de tristesse, que je ne pus m’empêcher de lui prendre le bras et de l’emmener assez loin pour que notre entretien ne fût troublé par personne.
« Nous nous assîmes sur un pan de mur que le canon avait à moitié renversé.
« – Monsieur, me dit-il alors, je serai peut-être tué demain. Peut-être est-ce aussi aujourd’hui l’unique trêve qu’il y aura entre les deux armées, et jamais l’occasion ne se représentera pour moi de parler à un Français. Et cependant, quelque chose me dit que j’aurais tort de ne point me confier à vous.
« Sa voix était douce et triste, et elle exerçait sur moi une sorte de fascination.
« – Parlez donc, monsieur, lui dis-je, et si je puis vous être bon à quelque chose…
« – Qui sait ? reprit-il. Ah ! si je pouvais revenir jamais à Paris, moi… car, fit-il en baissant la voix, savez-vous bien que je suis né Français, de père et de mère français, malgré que je porte un nom russe, qu’un acte de naissance mensonger me fait naître Russe, et que je suis soldat de l’empereur de toutes les Russies, obligé de faire le coup de feu contre ceux que je sais être mes compatriotes et mes frères ?
« Et comme j’étouffais une exclamation de surprise, il reprit.
« – N’ayez pas peur, je n’ai encore tué personne… jusqu’à présent, j’ai toujours escamoté la balle que je devais mettre dans mon fusil.
« – Mais enfin, monsieur, m’écriai-je, savez-vous bien que vous me dites d’étranges choses ?
« – Elles sont vraies.
« – Ainsi vous êtes né à Paris ?
« – Le 16 avril 1834.
« – Et vos parents étaient Français ?
« – Mon père était colonel. Ma mère appartient à une grande famille du centre de la France.
« – Mais alors…
« Il me regarda fixement.
« – Votre nom, monsieur ? me dit-il après un moment de silence.
« – Je suis un officier de fortune, répondis-je, je m’appelle Grain-de-Sel. Je n’ai pas de famille ; mais, soyez tranquille, monsieur, je suis un homme de cœur, et…
« – Si je ne vous avais jugé tout de suite, me dit-il, je ne vous aurais point fait de demi-confidences. Maintenant, voulez-vous me faire un serment ?
« – Parlez.
« – C’est que vous brûlerez ces papiers si vous ne voyez point la possibilité de m’être utile un jour.
« Il venait, en parlant ainsi, de tirer de sa longue cape verte un petit rouleau de papier qu’il me tendit.
« – J’ai écrit ces pages, me dit-il, dans l’espoir qu’elles tomberaient un jour ou l’autre dans les mains d’un Français. Vous les lirez sous la tente. Peut-être nous reverrons-nous un jour…
« Je m’emparai du manuscrit, puis nous passâmes le reste de la nuit occupés à causer.
« Il me parla beaucoup de Paris, où il avait tous ses souvenirs d’enfance.
« – Ah ! me dit-il les larmes aux yeux, si je pouvais retourner à Paris… y vivre pauvre, obscur, misérable… mais y vivre, respirer l’air français, entendre notre belle langue, voir passer sur le boulevard ce drapeau tricolore à l’ombre duquel je suis né !…
« Au jour, un coup de canon annonça la fin de l’armistice.
Nous nous séparâmes ; mais j’emportais ce manuscrit dans lequel il avait retracé toute son histoire. »
– Et, dit Danielle, ce manuscrit… où est-il ?
Grain-de-Sel se leva, alla ouvrir le tiroir d’un petit meuble et y prit une liasse de papiers.
– Tiens, dit-il, le voilà. Lis-le-moi… L’histoire de Vladimir sera plus touchante encore en passant par ta bouche.
La nuit était venue, la jeune fille alluma un flambeau, arrondit un de ses bras sur le bord d’une table et appuya son front dans sa main.
Puis elle lut à mi-voix les pages suivantes, qui avaient pour titre :
HISTOIRE D’UN MORT
q