Chapitre 29
HISTOIRE D’UN MORT ECRITE PAR LUI-MEME
(Sébastopol, pendant le siège)
Le manuscrit commençait ainsi :
« Avant d’en venir à ce mort dont je parle, qu’il me soit permis de raconter un peu longuement une histoire du siècle dernier. Cette histoire est celle de la fortune immense à laquelle je dois tous les malheurs de ma vie.
« Un soir d’automne de l’année 17…, un jeune homme de quinze à seize ans cheminait, le front penché, l’œil rêveur, dans une grande ligne qui perçait d’outre en outre une vaste forêt du Nivernais.
« Sa beauté pâle et fière impressionnait vivement. Ses grands cheveux blonds, son œil bleu, ses mains blanches et fines, tout semblait annoncer en lui un homme de race. Cependant, à voir son costume sombre, son habit sans broderie, sur les basques duquel ne battait aucune épée, on ne pouvait s’y méprendre : il n’était pas gentilhomme.
« Il cheminait lentement et s’arrêtait de temps à autre, pour attacher en se retournant un long regard sur un petit castel en briques rouges qui montrait à l’autre extrémité de la ligne ses tourelles en poivrière.
« Alors il soupirait profondément et murmurait :
« – C’est là.
« Quel était donc ce jeune homme ? Un soir, douze années auparavant, un paysan du Nivernais, habitant le village de Donzy, était assis avec sa femme au coin d’un feu de tourbe, lorsqu’on frappa à leur porte.
« Le paysan alla ouvrir et se trouva face à face avec un soldat blessé, exténué de fatigue, portant dans ses bras une jolie petite créature blonde, blanche et rose, un enfant d’environ quatre ans, dont la chevelure bouclée couvrait à demi les deux bras de son père, car c’était l’enfant du soldat, l’enfant d’une femme aimée morte au printemps de la vie.
« Le soldat, déjà d’un âge mûr, avait été blessé si grièvement à la dernière bataille, que ses chefs lui avaient accordé un congé illimité, et il s’était mis en route pour son pays natal, une petite ville du Bourbonnais où il espérait se guérir. Il était parti emportant avec lui son seul trésor, sa seule affection en ce monde après l’étendard de son régiment, cet enfant conçu pendant une trêve, venu au monde entre deux batailles, dont un drapeau criblé de balles avait été le premier lange, et qui devait être soldat comme lui quand viendrait à sonner l’heure de l’adolescence.
« Hélas ! le soldat avait trop présumé de ses forces, il ne devait pas atteindre le clocher de son village, et d’autres destinées attendaient sans doute cet enfant, que la mort allait le contraindre à abandonner.
« Le soldat blessé et le pauvre enfant, dont les petites mains étaient bleuies par le froid, émurent de compassion les deux paysans à la porte desquels ils venaient de frapper. Ces paysans étaient aussi aisés que pouvaient l’être d’humbles vignerons ; ils n’avaient pas d’enfant, et ils tendirent les bras à celui que le soldat leur présentait.
« Deux jours après, le soldat mourut des suites de sa blessure, recommandant le petit René aux deux paysans et leur laissant une somme de mille écus, son unique fortune, destinée à pourvoir à l’éducation de l’enfant.
« René avait donc passé son enfance à Donzy, élevé par la paysanne qui lui avait servi de mère, et dont le mari était mort l’année qui suivit le trépas du père de René.
« Le curé du village enseigna à l’enfant tout ce qu’il savait. Pierre Hubert, c’était le nom du paysan, lui laissa son avoir, ne réservant à sa femme que l’usufruit.
« Cette petite aisance et ce savoir, à une époque où le savoir était si rare que plus d’un gentilhomme ne savait écrire son nom qu’avec la pointe de son épée, permirent donc à René de vivre un peu mieux qu’un paysan et de se faire appeler à Donzy M. René, tout comme on appelait monseigneur le marquis de Valmorand, qui était le seigneur du village.
« René avait un cœur d’or, et une tête de feu. Une ambition secrète et encore inexplicable le dominait, un rêve remplissait son âme, une ombre s’était faite dans la clarté de son cœur. Il avait les instincts du gentilhomme, sa fierté dédaigneuse, son amour de la gloire, et il était sans nom. Lorsqu’il endossait ses vêtements de drap brun, il rêvait tout bas les justaucorps de velours broché d’or, le feutre galamment orné d’une plume blanche, les manchettes en point d’Angleterre et les fines guipures de Venise.
« Quand il cheminait, seul et triste, par les verts sentiers ou sous les grands arbres des bois, il songeait en soupirant à ces beaux seigneurs qu’il rencontrait parfois montant un cheval de race à l’œil plein d’ardeur, aux naseaux fumants.
« Et quand il avait rêvé, désiré, soupiré, l’adolescent jetait un triste regard sur cette existence monotone et sans rayonnement qui était la sienne, sur cet avenir sans horizon qui lui était destiné, et une sourde colère bouillonnait en lui.
– « J’ai pourtant l’âme d’un gentilhomme ! murmurait-il.
« Et puis encore il y avait peut-être, au fond de ces ardeurs secrètes et comprimées à grand-peine, une de ces causes mystérieuses, un de ces riens inexplicables qui décident de la vie d’un homme et lui mettent au cœur le ver rongeur de l’ambition.
« Un soir, un soir d’automne semblable à celui où nous l’avons vu s’en aller à petits pas à travers la forêt ; un soir, à l’heure où l’angélus tintait, où les laboureurs quittaient leur sillon, où les pâtres revenaient des champs, à l’heure où les mille voix de la nature montent à Dieu comme un doux hymne d’amour et de prière, tandis qu’il était assis sur un pan de mur couvert de lierre d’Irlande, au bord d’un chemin, deux cavaliers avaient passé par là rapides et rieurs comme le bonheur qui va vite.
« L’un était un beau gentilhomme de trente ans à peine, à la noire moustache, au regard conquérant, ayant le sourire aux lèvres et le poing sur la hanche.
« L’autre était une femme, une blonde amazone, montant un étalon blanc, jeune et fougueux comme elle. Elle riait en écoutant les doux propos du cavalier, et René devint rêveur en la voyant sourire ; il éprouva un mouvement de jalousie lorsqu’un lambeau des propos galants que lui tenait le cavalier lui fut apporté par la brise, et il la trouva si belle et si gracieuse, si rayonnante de la splendeur de ses vingt années, qu’il soupira avec dépit :
« – Ah ! que ne suis-je gentilhomme !
« Et depuis ce jour, René vivait solitaire et triste ; il s’en allait rêveur s’asseoir au bord de la rivière ou sur la lisière de la forêt, et il regardait sans cesse au-dedans de lui où s’était gravée une image. Or, ce soir-là, notre héros suivit longtemps cette grande ligne du bois à l’extrémité de laquelle on voyait le château ; et puis il s’assit sur l’herbe, l’œil toujours fixé sur ses tourelles en poivrière, prêtant l’oreille au chant mystérieux qui résonnait au fond de son cœur.
« Tout à coup un bruit lointain s’éleva dans la profondeur de la forêt, celui d’une fanfare vigoureusement sonnée par plusieurs trompes et appuyant les chiens, qui étaient à une si grande distance encore, qu’on les entendait à peine et que leurs aboiements confondus ressemblaient au murmure de la mer, dont le clapotement se fait entendre à l’intérieur des terres.
« René tressaillit et se dressa à demi.
« Pour tout homme élevé loin du terre à terre des villes, en pleins champs, en pleines forêts, les harmonies un peu sauvages d’une troupe sous la futaie, la voix d’une meute ardente à la poursuite d’un chevreuil ou d’un sanglier ont un charme infini.
« Dans le centre de la France surtout, et en Bretagne, ce noble sentiment de la vénerie existe aussi bien dans le peuple que chez les gentilshommes, et le cœur bat bien fort au laboureur qui pousse ses bœufs devant lui, lorsque les notes éclatantes d’une fanfare s’élèvent au milieu des bois et que la bête de chasse débuche à ses yeux avec son cortège de grands chiens à l’œil enflammé, à la gorge sonore et enrouée par la colère.
« Aussi René prêta-t-il l’oreille, oubliant la rêverie pour s’identifier par l’ouïe aux accidents divers de la chasse, ce qui est facile à quiconque possède bien la sonnerie d’un pays et sait distinguer une fanfare de renard d’une fanfare de chevreuil.
« Le jeune homme s’était levé et il écoutait…
« Les chiens étaient loin, les veneurs plus loin encore, mais ils semblaient venir à la rencontre de René, et René qui connaissait parfaitement la forêt, car il y venait presque tous les jours, s’élança en courant en travers du gaulis, en s’écriant :
« La chasse va tomber au bois Fourchu… Je verrai l’hallali.
« Et René, qui était taillé en cerf et aurait suivi sans peine un cheval au galop arpenta gaillardement le plus fourré de la forêt, peu soucieux des ronces, des broussailles et des balivaux qui déchiraient ses vêtements, écorchaient ses pieds ou fouettaient son visage.
« Après une course de vingt minutes, il s’arrêta et prêta l’oreille, la tête contre terre pour écouter sous le vent. Les fanfares étaient loin encore, mais les chiens étaient près et ils se rapprochaient si chaudement que René murmura :
« – C’est la meute du comte ! On chasse un dix-cors !
« Celui que René appelait le comte était le propriétaire du château entrevu par lui à l’extrémité nord de la grande ligne.
« Du moment où le jeune homme eut la presque certitude que les chiens chassaient un dix-cors, il se tint le raisonnement suivant, qu’un veneur du pays connaissant bien la forêt eût trouvé plein de sagesse :
« – La bête s’est fait tourner d’abord, s’amusant à randonner ; puis elle a débûché, et le débûcher aura été long, car il est tard, et on n’attaquera jamais un dix-cors sur le soir. L’animal vient de rentrer sous bois, les chiens, relayés sans doute, le mènent grand train au val Fourchu. Mais, au val Fourchu, il y a une mare, et il s’y jettera.
« Un sourire accompagna ces mots de René, qui savait bien quel sort malheureux attend l’imprudent animal qui s’est jeté à l’eau.
« Et René reprit sa course pour arriver le premier à l’hallali, avide, comme tout paysan du Nivernais ou du Morvan, d’assister à ce spectacle plein d’émotions qu’en terme de chasse on nomme la mort.
« Les chiens rapprochaient toujours avec ardeur ; à quelque distance une troupe, celle d’un piqueur sans doute, sonnait un bien-aller précipité et plein d’entrain.
« René se plaça au bord d’une clairière où la chasse devait passer inévitablement, et il attendit, le cœur palpitant et la sueur au front.
« L’attente fut pour lui de courte durée ; bientôt le cerf parut.
« Il arrivait au galop à travers la futaie, la tête haute encore, l’air majestueux et fier, malgré sa fatigue extrême.
« Il passa à dix pas de René, qui lui cria bravo ! tant sa course était superbe ; – puis après lui, le serrant de près, vinrent les chiens, – les uns au poil fauve et rude des griffons de l’ouest, les autres tricolores comme des Anglais ; d’autres encore noirs et feu, comme doivent l’être les vrais chiens du pays de Bourgogne ; – tous pressés sur la voie, chassant aux branches la plupart, rapprochant avec une ardeur sans pareille, et donnant chaudement de la voix, avec un ensemble tel qu’on eût dit qu’il n’y avait qu’un chien et qu’on n’entendait qu’un seul aboiement.
« Le cœur de René bondissait dans sa poitrine, et il se demandait une fois de plus pourquoi il n’était pas gentilhomme, et pourquoi il ne pressait pas du genou, en ce moment, les flancs d’un noble étalon.
« Et, comme il allait s’élancer après les chiens, il entendit le galop précipité d’un cheval suivant la chasse sans que son cavalier daignât se servir de sa trompe ; et, mû par un sentiment bizarre, il attendit encore.
« A la place même où avait passé le cerf et ensuite les chiens, René vit déboucher un cheval et son cavalier et il poussa un cri étouffé.
« Ce cavalier, c’était l’amazone entrevue, un soir l’espace d’une seconde ; c’était la belle châtelaine dont l’humble adolescent avait si souvent rêvé, la dame de ce joli castel dont il contemplait si souvent les tourelles avec mélancolie.
« C’était une femme, enfin, pour l’amour de qui René eût voulu être gentilhomme.
« Elle passa fougueuse et rapide, animée à la poursuite du noble animal, la première entre tous les veneurs et ayant sur eux une avance considérable ; elle passa sans voir René, dont le cœur cessa de battre tant son émotion fut terrible, et bientôt elle disparut à ses yeux, comme avaient successivement disparu le dix-cors et la meute.
« Alors René retrouva à la fois sa présence d’esprit et l’usage de ses jambes, et il s’élança après elle, entraîné par une force invincible.
« Le val Fourchu et la mare n’étaient pas loin. Le cerf s’était jeté bravement à l’eau pour échapper à ses persécuteurs ; mais les chiens l’avaient imité, et quand la noble bête sortit de l’étang, ses jambes roidies refusèrent de le porter plus longtemps. René, qui arrivait en ce moment sur le bord opposé, le vit acculé à un tronc d’arbre, faisant tête à la meute, tandis que l’intrépide amazone poussait son cheval vers lui.
« Le cerf aux abois, on le sait, devient, terrible, – terrible pour les chiens, terrible surtout pour le cavalier imprudent qui fond sur lui sans autre arme que son couteau de chasse.
« L’amazone n’avait pas même un couteau ; elle tenait un simple fouet dans la main.
« Le cerf, ivre de douleur, et de colère éventra deux ou trois chiens à coups d’andouillers, et vint à la rencontre du cheval, qui se cabra.
« L’amazone poussa un cri.
« Mais déjà René s’était jeté bravement à l’eau et, son bâton d’une main, son couteau de poche de l’autre, il marchait au-devant du dix-cors avec ce sang-froid et ce courage qui sont l’apanage de la jeunesse qui s’est développée au grand air des forêts, aux prises avec les périls et les difficultés de la nature.
« Le cerf n’avait point encore atteint l’amazone, que déjà le jeune homme lui assenait un coup de bâton terrible sur le massacre, entre les deux bois, et l’étourdissait à moitié ; puis tandis que l’animal chancelait et baissait la tête comme un taureau mal atteint par la masse, il enlaçait son cou et ses deux bras, se cramponnant à lui avec la souplesse d’une couleuvre, et lui plongeant son couteau dans le poitrail, roulait avec lui sur le sol.
« La lutte de l’animal, qui se débattait dans les dernières convulsions de l’agonie, et de l’homme épuisé de fatigue, mais sain et sauf, fut de courte durée, et eut pour unique témoin l’amazone, frissonnante et saisie d’étonnement.
« René se releva seul, et jeta à la jeune femme un regard de triomphe. Puis, écartant les chiens à coups de bâton, il coupa le pied du dix-cors et l’offrit à l’amazone, qui, alors, se prit à considérer ce jeune homme avec une curiosité naïve, mélangée d’un certain enthousiasme.
« En ce moment, et de plusieurs points à la fois, débouchaient sur le théâtre du combat les piqueurs et les cavaliers qui sonnaient l’hallali, et qui tous, voyant le cerf mort et ce jeune homme offrant le pied à l’amazone, poussèrent une exclamation de surprise.
« L’un d’eux, ce même gentilhomme que René avait vu escortant la belle chasseresse, s’avança vers lui le sourcil froncé et le fouet levé :
« – Qui donc, maraud, lui dit-il avec hauteur, t’a permis de frapper l’animal que je cours ?
« René, pâlit de colère et recula d’un pas.
« – Ce jeune homme m’a sauvée ! s’écria vivement l’amazone, qui, dominant enfin son effroi et son émotion, éleva la voix et la main pour protéger son défenseur.
« – Sauvée, madame ? interrogea le gentilhomme avec curiosité, et comment cela ?
« Les veneurs entouraient René, qui, pâle, immobile, avait croisé ses bras sur sa poitrine et promenait un fier regard autour de lui.
« – Oui, reprit l’amazone. Au lieu de menacer ce jeune homme, remerciez-le, au contraire, monsieur le comte ; car sans lui j’étais perdue… le cerf éventrait mon cheval et me foulait aux pieds.
« Et alors la jeune femme, avec cette éloquence si simple, si naïve que la reconnaissance inspire, raconta ce qui s’était passé, son imprudence, le courage et le dévouement du jeune homme, et le comte, tendant spontanément la main à René, s’écria :
« – Vous êtes un brave jeune homme ! Merci, et pardonnez-moi !
« René salua l’amazone et fit un pas de retraite.
« – Votre nom ? demanda le comte ; car ce gentilhomme n’était autre que le mari de l’amazone et le maître du château.
« – René, répondit-il.
« – Où habitez-vous ?
« – A Donzy.
« – Ah ! dit le gentilhomme, je sais ; vous êtes le fils d’un soldat mort à Donzy ?
« – Oui, monseigneur.
« – Eh bien ! monsieur René, reprit le gentilhomme, merci de nouveau du service que vous m’avez rendu en sauvant la comtesse ma femme d’un grand danger ; et dites-moi franchement ce que je puis faire pour vous… Je suis tout à vous.
« – Vous êtes trop bon, monseigneur, répondit René en saluant.
« – Parlez, dit le comte avec chaleur, que désirez-vous ?
« – Rien, monseigneur.
« – Ce n’est point assez, en vérité. Comment, je ne puis rien faire pour vous ? vous ne désirez rien ?
« – Si, répondit René, mais ce que je désire, ce que je voudrais être, ni vous, ni le roi lui-même, monseigneur, ne le pourriez faire…
« – Vous êtes fou…
« – Non, murmura le jeune homme, dont l’œil étincela de fierté, et vous le savez bien, monseigneur, le roi lui-même ne peut pas faire un gentilhomme !
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