Chapitre 30
René profita de l’espèce de stupéfaction que ses paroles produisirent sur le gentilhomme, sa femme et leur suite, pour saluer une dernière fois et sortir du cercle qui s’était formé autour de lui.
« – Singulier jeune homme ! murmura la comtesse en le voyant s’éloigner.
« – Singulier, en effet, répondit le comte devenu rêveur. Ce garçon est fou, ou il est ambitieux à devenir maréchal de France !
« René s’en alla à grands pas et gagna l’extrémité méridionale de la forêt.
« Il était en proie à une sorte d’agitation fébrile qui ne lui permettait plus de s’apercevoir que ses vêtements ruisselaient encore de l’eau de la mare, et qu’il était couvert du sang du cerf.
« Il courait tête nue, son couteau ouvert à la main, ainsi qu’un homme, qui vient de commettre un crime ; et s’il fût entré à Donzy de jour, on eût pu le soupçonner. Mais il était nuit déjà lorsqu’il atteignit la chaumière où il avait passé son enfance, et la vieille paysanne qui l’avait élevé fut seule témoin de son trouble et de son agitation.
« – Mon Dieu ! monsieur René, murmura-t-elle, car elle employait toujours cette formule respectueuse pour lui adresser la parole, qu’avez-vous donc, et que vous est-il arrivé ?
« – Rien, mère… répondit-il en se jetant sur un escabeau au coin du feu, absolument rien.
« Et son visage bouleversé démentait ses paroles.
« – Mais vous êtes mouillé… couvert de boue ?
« – J’ai traversé à la nage l’étang du val Fourchu.
« – Ah ! Seigneur Dieu ! s’écria la vieille, – vous avez du sang plein les mains… Et ce couteau ?…
« Un sourire revint aux lèvres du jeune homme, et, pour rassurer sa mère adoptive, il lui conta les événements qui venaient de s’accomplir dans la forêt.
« – Hélas, soupira la vieille, vous êtes bien malheureux, mon pauvre enfant, et que Dieu maudisse le jour où vous avez rencontré la noble dame !
« On le voit, René avait confié son amour à la paysanne.
« – Mère, dit-il, je veux partir, j’y suis résolu.
« – Partir, monsieur René !… Vous voulez partir ?
« – Oui, fit-il d’un signe de tête.
« – Et où irez-vous, mon Dieu ?
« – A Paris. Je veux être soldat comme mon père, et, plus heureux que lui, je veux devenir officier, colonel, porter, comme les gentilshommes, des épaulettes d’or sur un habit brodé… Ah ! acheva-t-il avec un fébrile enthousiasme, dussé-je conquérir le monde, il faudra bien que le bruit de ma renommée arrive jusqu’à elle ; il faudra bien que son regard fasciné s’arrête sur moi.
« – Vous l’aimez donc bien, mon enfant ? demanda la vieille avec douceur.
« Il posa la main sur son cœur avec un geste de souffrance.
« – Oui, murmura-t-il tout bas, plus que la vie !
« La vieille s’était assise au coin de l’âtre, dans un grand fauteuil de bois grossièrement sculpté. Elle tenait dans ses mains ridées les blanches mains du jeune homme et les pressait tendrement.
« – Ecoutez-moi bien, monsieur René, lui dit-elle, je ne suis qu’une pauvre paysanne, et je ne sais pas grand-chose de la vie de ce monde ; mais je vais peut-être vous donner un bon avis… Ecoutez-moi.
« – Parle, mère, dit René, manifestant un certain étonnement.
« – Voyez-vous, mon enfant, poursuivit la vieille, au temps où nous vivons, un soldat qui n’est pas gentilhomme n’arrive pas à grand-chose, et, s’il est ambitieux comme vous, s’il veut parvenir, il doit s’attendre à être heurté à chaque pas dans son amour-propre, dans son orgueil, dans son mérite personnel… Un gentilhomme, voyez-vous, c’est un gentilhomme. Il a presque le privilège exclusif de porter l’épée, et il tient à maintenir ce privilège intact.
« – Eh bien, s’écria René, le roi m’anoblira.
« – Bon ! dit la vieille, votre petit-fils à peine pourra marcher la tête haute. Les lettres de noblesse ne font pas la race.
« – C’est juste, soupira René en courbant le front.
« – Or donc, reprit sa mère adoptive, il m’est avis qu’en ce monde la seule chose qui puisse contrebalancer la noblesse, c’est la fortune. L’argent est et sera toujours une aristocratie.
« – Hélas ! je suis pauvre… murmura le jeune homme.
« – Ecoutez donc, monsieur René, il y a tout près d’ici, à trois lieues, un beau château et une vingtaine de fermes qui en dépendent. Ce château, qu’on appelle Montmorillon, appartient à un beau seigneur de Paris qui est cousu d’or aujourd’hui, mais qui a commencé par être plus pauvre que vous. Le magister, qui est un savant, m’a conté son histoire. Il s’appelait Pierre tout court, comme vous vous appelez René. Il était venu de l’Auvergne à pied et en sabots. Il s’est mis dans la finance et il est devenu riche. Alors il a acheté le château, et il s’est fait appeler M. Pierre de Montmorillon. Eh ! eh ! acheva la vieille en souriant, M. le comte d’Estournelle ne le dédaigne pas, allez ! Quoiqu’il ne soit pas un vrai gentilhomme comme lui, il lui serre la main ni plus ni moins qu’à un égal…
« Ces paroles de la vieille avaient plongé René en une méditation profonde.
« – Oui, murmura-t-il enfin, elle a raison… l’homme riche peut tout en ce monde. Je veux être riche !
« Et puis il soupira, ajoutant :
« – Mais on ne fait pas fortune dans les finances et les gabelles sans avoir un sou vaillant. Il faut de l’argent pour gagner de l’or !
« – Eh ! eh ! fit la paysanne en riant, peut-être avons-nous quelque part, mon bon monsieur René, un vieux sac de cuir tout plein de jaunes louis d’or !… Attendez donc.
« René tressaillit et regarda la vieille.
« – Voyez-vous, reprit-elle, votre père, que Dieu aie son âme ! nous laissa tout votre patrimoine… environ mille écus en belles pièces neuves et toutes reluisantes. Feu mon pauvre Jacques, qui était un homme de sens, pensa que l’argent qui dort est un meuble inutile et qu’il valait beaucoup mieux le faire travailler.
« – Que veux-tu dire ? mère, interrogea René avec curiosité.
« – Vous allez voir, écoutez. Il passait ici tous les ans un marchand colporteur qui faisait plusieurs petits commerces pour gagner sa vie. Il vendait aux enfants de belles images de sainteté et des livres en gros caractères pour prier Dieu, aux jeunes filles, de beaux fichus pour le dimanche, de l’étoffe pour faire leurs robes des jours de fête, du fil et des aiguilles pour les coudre.
« Il achetait aux fermiers leurs récoltes de sarrasin ou d’avoine, les leur payait en beaux écus et les revendait à d’autres marchands de la ville voisine qui est Nevers, comme chacun sait. Enfin aux uns il prêtait de l’argent avec un intérêt, et il en empruntait aux autres pour le faire valoir dans son trafic. Or, comme c’était un très brave homme, incapable de faire tort de son bien à autrui, feu mon pauvre Jacques lui confia vos mille écus, monsieur René.
« – Oh ! oh ! dit le jeune homme en fronçant le sourcil.
« – Il paraît, continua la vieille, que dans le commerce de colporteur, l’argent fructifie, car il est venu ce matin même, le colporteur, tandis que vous couriez les bois, et il m’a rapporté, non plus mille écus, mais trois mille, c’est-à-dire neuf mille livres ; ce qui fait que, en vingt années, votre capital a triplé.
« – Que dis-tu, mère ? s’écria René dont l’œil brilla ; aurais-je donc autant d’argent à moi ?
« – Autant et plus, monsieur René, car notre bien, à feu mon pauvre Jacques et à moi, est à vous aussi, et il vaut bien cinq mille livres.
« – Ah ! mère, dit René, ce bien est à vous et non à moi…
« – Bon ! dit la vieille, le colporteur vous l’achèterait bien sur l’heure cinq mille livres pour n’en jouir qu’après ma mort, et je continuerais à habiter tranquillement ma maison…
« – Mère… mère… murmura René, ému jusqu’aux larmes de ce dévouement si simple et si noble.
« – Allez, monsieur René, acheva la paysanne, croyez-moi, prenez votre argent, allez à Paris et tâchez de faire fortune… Vous avez des mains trop blanches pour demeurer au milieu de pauvres paysans comme nous… et si vous n’avez pas le nom d’un gentilhomme, il m’est avis que vous en avez le cœur et la noblesse de sentiments.
q