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Chapitre 31

Dix années après environ, par une froide nuit d’hiver, un homme enveloppé dans son manteau traversa le pont Neuf, tourna sur la berge, à gauche, en remontant le cours de la Seine dans la direction de la rue des Grands-Augustins.

« Il marchait d’un pas saccadé et rapide, la tête nue, se parlant à lui-même à mi-voix et se disant :

« – J’ai lutté dix années contre l’obscurité et la misère, et pendant dix années j’ai été vaincu. Semblable à ces soldats qui, désespérant de la victoire, se font noblement tuer, je suis las de soutenir un combat inutile et je me réfugie dans la mort.

« Il s’arrêta et jeta un regard assuré à la Seine, qui roulait son flot noir en rongeant la pile des ponts.

« – Dans quelques minutes, poursuivit-il avec ce calme de l’homme qui a fait ses adieux à la vie et ne la regrette point, j’aurai trouvé là-bas l’oubli de mes maux. Mais avant, oh ! avant, je veux la revoir une dernière fois…

« Je veux la revoir, cette femme qui fit battre mon cœur de vingt ans, un soir, d’une étrange et violente émotion, cette femme pour qui j’ai risqué ma vie une fois, pour qui j’ai quitté mon village le ver rongeur de l’ambition au cœur, la tête pleine d’espérances, cette femme dont la vue me fit regretter de ne pas être gentilhomme, et pour qui j’ai lutté dix ans sans relâche…

« Sur le quai, tout était solitude, obscurité, et l’on n’entendait que le clapotement de l’eau qui coulait avec un murmure sinistre ; dans la rue des Grands-Augustins, au contraire, un bruit confus de carrosses roulant avec fracas, les sons joyeux d’un bruyant orchestre, les clartés éblouissantes des lustres allumés pour une fête à tous les étages d’un superbe hôtel, semblaient attester éloquemment que là au moins quelques heureux de ce monde s’amusaient et bravaient la rigueur et l’intempérie du temps.

« A quelques pas de ces flots bourbeux, où le lutteur vaincu allait bientôt chercher l’oubli, on dansait dans l’hôtel du baron de Vieux-Loup, un gentilhomme du Morvan qui menait grand train.

« Les invités arrivaient, les uns en litière, les autres en carrosse, et leur nombreuse valetaille emplissait la cour de l’hôtel.

« L’homme qui voulait mourir se glissa jusqu’à la porte extérieure et se plaça dans l’angle le plus obscur.

« – Je la verrai passer quand elle arrivera, murmura-t-il.

« Il attendit quelques minutes, l’œil fixé dans la direction de la rue Saint-André-des-Arts, où le comte d’Estournelle, que nous avons vu au premier chapitre de cette histoire, avait sa demeure.

« Bientôt une lueur se fit à l’extrémité de la rue des Grands-Augustins, un roulement de carrosse se fit entendre, et une voiture de gala, aux portières de laquelle galopaient deux coureurs portant des torches, arriva rapidement et s’engouffra sous la porte cintrée de l’hôtel…

« Mais l’homme avait eu le temps de voir…

« Le carrosse renfermait un gentilhomme et une femme, et la lueur des torches s’était projetée sur leur visage.

« La femme, c’était elle !

« Le gentilhomme, c’était ce comte d’Estournelle qui jadis avait offert ses services à René ; l’homme qui s’était avidement porté sur leur passage, on l’a deviné, c’était René.

« – Range-toi, maraud ! lui cria durement un des coureurs.

« Mais l’œil du comte s’était abaissé involontairement sur ce visage pâle, et soudain il avait reconnu l’étrange jeune homme de la forêt qui voulait être gentilhomme.

« Il suffit parfois d’un regard arrêté avec une tenace attention sur un visage où se peint une émotion violente, pour laisser deviner l’histoire tout entière d’un homme.

« Le comte d’Estournelle éprouva sans doute une impression bien vive à la vue de René, car il fit arrêter le carrosse ; et tandis que la comtesse gravissait, appuyée sur la main d’un gentilhomme, les marches du grand escalier, il courut dans la rue pour l’y rejoindre ; mais déjà René s’éloignait à grands pas, et se dirigeait vers la Seine.

« Le comte courut après lui et lui posa la main sur l’épaule, au moment où il allait se précipiter dans les flots.

« – Malheureux ! s’écria M. d’Estournelle.

« René se retourna, pâlit, reconnut le comte et poussa un cri.

« – Monsieur… balbutia-t-il… laissez-moi ; n’ai-je point le droit de mourir ?…

« – Non, dit sévèrement le comte. La loi du Christ défend le suicide.

« Un sourire amer passa sur les lèvres de René.

« – Quand on n’a ni amis, ni famille, ni fortune, ni espoir, au cœur, dit-il, que ferait-on en ce monde ?

« – Jeune homme, répondit le comte d’une voix douce et grave, vous n’avez plus de famille, mais vous avez un ami… un ami à qui vous direz les plaies de votre âme et qui vous consolera, un ami qui n’a point oublié le jour où, dans une forêt du Nivernais, vous regrettiez de n’être pas gentilhomme, et qui a deviné déjà vos ambitions déçues, vos rêves évanouis, vos douleurs et vos désillusions, et qui saura bien vous forcer à vous reprendre à la vie, à cette vie qu’un homme de cœur ne doit sacrifier que pour son pays et son roi ?

« Et le comte d’Estournelle prit dans ses mains les mains de René, et, sous le regard si noble et si bon du gentilhomme, celui-ci frissonna d’émotion et se sentit désarmé.

« Cet homme lui défendait de mourir, et dans la voix de cet homme il y avait un tel accent d’autorité, que René courba le front et s’inclina devant cette volonté qui dominait la sienne les austères accents de la maturité éprouvée et forte dominent les passions tumultueuses de la jeunesse.

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« Vingt années environ, et presque jour pour jour, après cet hallali où la comtesse d’Estournelle eût peut-être trouvé la mort sans le courageux dévouement de René, une scène non moins émouvante, mais plus mélancolique et plus sombre, s’accomplissait au château que le comte et la comtesse habitaient d’ordinaire jusqu’à la fin de novembre.

« On était bien toujours en automne, et le temps était beau pour une journée de chasse. L’air était si calme, qu’on eût entendu passer un chevreuil sous la futaie à une grande distance ; le soleil éclairait les clairières, l’herbe était verte et douce aux pieds des chasseurs ; mais les chasseurs ne foulaient point l’herbe verte, aucun chien ne hurlait loin ou près, les taillis muets ne répercutaient aucun lambeau de fanfare, et nulle part, au sud ou au nord, on n’entendait retentir le sonore galop d’un cheval.

« La forêt était silencieuse et recueillie au milieu de ce dernier sourire d’automne, comme une demeure abandonnée.

« Au-dehors du château, – ce joli château qui dressait ses sveltes tourelles à la lisière de la forêt, – tout était joies et parfums de la nature ; tout était tristesse et silence au-dedans. A l’extérieur, les rayons du soleil couchant envoyaient un rouge reflet aux vitraux des ogives, les oiseaux chantaient dans les marronniers qui ombrageaient la pelouse ; les jardins étaient embaumés des senteurs de ces fruits et de ces fleurs d’automne qui consolent si bien du printemps.

« Deux levrettes jouaient et luttaient sur le seuil.

« Au-dedans, l’étranger qui y eût pénétré eût rencontré çà et là des serviteurs au front triste, aux yeux pleins de larmes, portant par avance sur leur visage un deuil qui déjà était dans leur cœur ; puis, au premier étage, sur le seuil d’une vaste salle, un vieux chien couché, l’œil morne, laissant entendre un douloureux grognement, aussi triste que les levrettes qui jouaient à la porte du château étaient joyeuses. Dans cette salle, dont l’ameublement sévère rappelait le règne précédent, ce règne majestueux de Louis XIV, où la grandeur étouffa souvent la grâce, un groupe composé d’une femme et de deux enfants s’était formé auprès d’un homme de quarante-cinq ans environ, pâle et le front couvert de ces lueurs morbides qui annoncent une fin prochaine.

« Assis dans un grand fauteuil de chêne garni de cuir de Cordoue, – un fauteuil séculaire que les d’Estournelle semblaient s’être religieusement transmis pour le même usage, – le comte, car c’était lui, avait le visage tourné vers la croisée ouverte et donnant de plain-pied sur une des terrasses du château.

« La femme, la comtesse, belle encore comme à vingt ans, tenait dans ses mains la main du gentilhomme. Les deux enfants, les leurs, un jeune homme de seize ans, une jeune fille de quatorze, étaient agenouillés et pleuraient aux deux côtés de leur père.

« M. d’Estournelle se mourait ; il mourait des suites d’une blessure reçue un an auparavant sur un champ de bataille où il avait noblement combattu pour son roi.

« Il y avait une tradition chevaleresque et touchante dans l’histoire des derniers d’Estournelle. Tous, depuis François Ier, de vaillante et noble mémoire, jusqu’au roi Louis XV, étaient morts frappés par l’ennemi.

« Les uns étaient tombés sur le champ de bataille, s’enveloppant pour mourir dans le drapeau de leur régiment, le visage tourné vers l’ennemi, ayant aux lèvres un sourire calme et pieux qui semblait dire que le soldat expirait en chrétien.

« Les autres, mortellement atteints, mais non foudroyés, avaient pu revenir au manoir natal et rendre le dernier soupir, assis dans ce vaste fauteuil qui était devenu le vrai lit de mort d’une race qui voulait s’éteindre toute vêtue, la cuirasse au corps et le casque au front.

« Le comte d’Estournelle, le dernier, avait eu le sort de quelques-uns de ses aïeux. Il n’était pas tombé au milieu de la bataille ; la balle qui l’avait atteint en pleine poitrine ne l’avait point jeté à bas de son cheval. Il était demeuré en selle jusqu’au soir, défiant la douleur et le trépas jusqu’à l’heure de la victoire. Alors, il s’était affaissé sur lui-même et on l’avait cru mort ; puis un chirurgien habile était parvenu à extraire la balle, et cette opération avait prolongé les jours du gentilhomme.

« Il était venu aux Tournelles, demandant sa guérison à ces brises tièdes qui font un paradis du centre de la France ; pendant plusieurs mois, tout l’été même, il avait espéré conserver une vie qu’il était cependant prêt à sacrifier de nouveau pour son pays et son roi. Tant que les prés avaient été verts, les bois touffus et ombreux, le soleil généreux et chaud, tant que les blés mûrs avaient jauni la plaine et que les raisins rougissants s’étaient montrés appendus à leur souche sur les coteaux pierreux qui dominent l’Yonne, l’espoir avait été partagé par sa femme et ses enfants qui l’adoraient, par ses serviteurs qui eussent donné leur vie pour conserver sa noble existence, par le médecin lui-même, une lumière de la science qui, depuis un an, ne le quittait plus et lui prodiguait les soins les plus éclairés.

« Mais septembre était venu, et avec lui les brises fraîches de l’automne ; le soleil avait perdu cette chaleur si nécessaire au blessé ; les feuilles des arbres avaient jauni, et quand les feuilles jaunissent et sont près de tomber, on dirait qu’un souffle de mort passe sur la terre et que les haleines d’octobre sont la faux mystérieuse qui moissonne les plus belles et les nobles vies.

« M. d’Estournelle avait compris que l’heure suprême approchait, et il s’était résigné comme savent se résigner ceux qui, toute leur vie, ont feuilleté le livre du chrétien et porté l’épée du soldat.

« Quelques jours s’étaient écoulés, et le malade avait été contraint de garder le lit ; puis un matin, comme il se sentait plus faible et plus brisé que la veille, une voix secrète, cette voix mystérieuse et prophétique qui bruit à l’oreille des mourants, lui avait murmuré sans doute qu’il voyait son dernier soleil.

« Alors le fils des preux, le descendant des compagnons de François Ier, s’était réveillé, se souvenant qu’un d’Estournelle ne mourait jamais dans son lit. Il avait voulu qu’on l’habillât et qu’on le plaçât dans le grand fauteuil que ses pères lui avaient transmis.

« Pendant toute la journée, le mourant, calme et le sourire aux lèvres, s’était entretenu avec sa famille, ses serviteurs, leur donnant ses derniers conseils et sa bénédiction ; puis il avait fait avertir le curé du village voisin pour lui demander ces consolations suprêmes que les ministres du Christ apportent à ceux qui vont à Dieu.

« Enfin, il avait voulu qu’on ouvrît les fenêtres pour qu’il pût admirer encore les bois, les champs où le soleil laissait tomber un dernier rayon, la nature un dernier sourire ; et dans cette attitude, une main imposée sur la tête de ses deux enfants, et l’autre dans celle de la comtesse qui pleurait à chaudes larmes, il avait attendu le prêtre qui allait lui apporter le pain de la réconciliation.

« La comtesse et ses enfants entouraient donc le mourant Dans un coin de la salle, un groupe de serviteurs agenouillés et versant des larmes récitaient les prières des agonisants. A l’extrémité opposée, le médecin consultait du regard la pendule placée contre le mur, entre les deux croisées, sur un socle d’ébène à incrustations de nacre et d’or, et semblait calculer les minutes que le comte avait encore à vivre.

« Tout à coup le galop d’un cheval se fit entendre et s’arrêta au bout de l’avenue, au bas du perron ; puis des pas précipités retentirent dans l’escalier, dans les corridors et sur le seuil de la salle.

« Le comte tourna la tête, et une expression de joie brilla sur son visage, déjà couvert des ombres de la mort. Un homme entrait, poudreux d’une longue route, et il courut au comte, devant lequel il fléchit un genou, lui baisant la main avec respect.

« – C’est bien, mon ami, dit le mourant, c’est bien d’être venu… Oh ! je vous attendais… d’ailleurs… Je savais bien que vous viendriez…

« Et, de la main, M. d’Estournelle fit signe à sa femme, à ses enfants, à ses serviteurs de s’éloigner. Il voulait avoir un entretien suprême avec le nouveau venu.

« Tous obéirent, et la comtesse jeta un regard étonné sur cet homme, se disant :

« – Mon Dieu ! où donc l’ai-je vu ?

« Cet homme pouvait avoir trente-cinq ans ; il était vêtu d’une longue houppelande de couleur brune, sans broderies, portant des bottes à entonnoir, un feutre sans plume, et, l’on ne pouvait s’y tromper, il n’était pas gentilhomme.

« D’où venait-il ? De Paris.

« Le comte avait fait monter, huit jours auparavant, un domestique à cheval, en lui donnant une lettre qui portait cette suscription :

« A M. René, banquier à Paris, rue des Lions-Saint-Paul, en son hôtel. »

« Que se passa-t-il entre cet homme, que la comtesse reconnut sans pouvoir se préciser l’époque et le lieu où elle l’avait rencontré, et le mourant qui l’avait fait venir ?

« Ce fut un secret que le premier garda fidèlement.

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« Deux années, jour pour jour, après la mort du comte, la cour et la ville jetèrent les hauts cris : Mme la comtesse d’Estournelle épousa M. René, banquier, et cette mésalliance lui valut le mépris et la haine de la noble famille à laquelle elle appartenait.

« Son fils lui-même, Raoul d’Estournelle, âgé de vingt-deux ans, car la comtesse avait alors quarante ans bien sonnés, son fils rompit avec elle et déclara hautement ne plus vouloir habiter son hôtel.

« De l’union tardive du banquier René et de la comtesse naquit un autre fils.

« Cet autre fils, qui vint au monde possesseur d’une fortune considérable, devait être mon grand-père.

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« Maintenant, que celui qui lira ces lignes franchisse par la pensée une période de cent années, et se transporte un soir d’hiver, dans un vieil hôtel de la rue Saint-Guillaume, au faubourg Saint-Germain.

« Nous sommes en 185…

« L’hôtel dans lequel nous pénétrons est une construction du siècle dernier. Les murs sont noirs, les plafonds sont élevés. La rampe du grand escalier, dans lequel on n’a point ménagé l’espace, est en fer ouvragé.

« Chaque pièce, chaque corridor est empreint d’un profond cachet de tristesse.

« La cour est pavée de petites pierres pointues et glissantes, entre lesquelles pousse une herbe verte et dure.

« Le jardin, planté de grands arbres, est inculte.

« Depuis près de vingt années, on n’a jamais vu les deux battants de la porte cochère s’ouvrir à la fois.

« Les écuries sont veuves de leurs chevaux ; sous la remise, deux vieux carrosses sont enveloppés de toiles d’araignées. La loge du suisse est déserte. Quand parfois la cloche qui annonce l’arrivée d’un visiteur se fait entendre, c’est un domestique sexagénaire qui vient ouvrir, les lèvres armées à l’avance de cette phrase :

« – Madame la baronne ne reçoit pas aujourd’hui.

« Car c’est une femme qui habite cette demeure toute seule, sans amis, sans parents. Un domestique mâle, une vieille cuisinière, composent toute sa livrée.

« Madame la baronne René n’est point sortie de son hôtel depuis le 27 juillet 1830, jour d’une catastrophe épouvantable pour elle.

« Or, voici l’histoire de madame la baronne René :

« Elle avait, en 1830, cinquante-deux ans ; elle était veuve du général baron René, fils du banquier René dont j’ai raconté l’histoire, et de la comtesse d’Estournelle ; le frère, par conséquent, de ce jeune comte d’Estournelle qui avait abandonné la maison maternelle et réclamé sa fortune le jour où sa mère s’était retirée du monde.

« Au moment où éclata la révolution de Juillet, madame la baronne René avait deux fils. L’aîné, qui se nommait Raymond, servait dans la garde royale au titre de capitaine.

« Le second, Lucien, était élève de l’Ecole polytechnique.

« Raymond, en garnison à Rambouillet, avait sollicité depuis longtemps l’autorisation de permuter avec un capitaine des cent-suisses. Cette autorisation lui fut accordée le 23 juillet, et il prit service le surlendemain dans ce nouveau corps.

« Je précise cette date, afin de bien établir que lorsque, quelques heures plus tard, la révolution éclata, Lucien René, élève de l’Ecole polytechnique, ignorait encore que son frère avait changé d’arme et de garnison.

« Or, le 27 juillet, à huit heures et demie du soir, une douzaine d’élèves de l’Ecole polytechnique, à la tête d’une troupe d’hommes du peuple, attaquèrent un poste de cent-suisses.

« L’officier qui commandait le poste se nommait Raymond René. L’élève de l’Ecole qui commandait l’attaque du poste s’appelait Lucien René. Les deux frères ne se reconnurent pas. Il était nuit. Sommé de mettre bas les armes, le capitaine répondit par un feu de peloton.

« Le chef de la bande insurgée, Lucien, après avoir courbé la tête sous le feu, se redressa sain et sauf, fit trois pas en avant, prit un pistolet à sa ceinture et ajusta l’officier. Une balle siffla, le capitaine des cent-suisses tomba mort… Lucien René avait tué son frère.

« Madame la baronne René chassa le fratricide, s’enferma dans son hôtel, seule avec la mémoire de son cher mort, et, à l’heure où commence cette histoire, non seulement elle n’était jamais sortie de chez elle, mais encore elle ignorait ce qu’était devenu son fils Lucien.

« Lucien René, désespéré, accablé de remords, avait cherché à mourir, pendant trois jours. Pendant trois jours, la mort avait reculé. Quand le nouveau régime fut établi, lorsque le calme douloureux qui suit la tempête plana sur Paris, Lucien disparut. Il quitta la France et alla servir en Russie. Pendant trois années, officier dans l’armée du Caucase, il chercha vainement cette mort qui semblait le fuir, accomplissant des prodiges de bravoure, et acquérant peu à peu une brillante réputation militaire.

« Le czar connut sa terrible histoire et éprouva pour lui une sympathie toute personnelle. Il le fit colonel et le maria presque malgré lui, à une personne d’origine française, dont la famille était établie en Russie depuis la première Révolution.

« Chose assez bizarre, cette jeune fille était née pendant un voyage de sa famille à Paris, et elle était par conséquent Française comme Lucien René. Elle se nommait Mlle de Pontermer.

« Le temps triomphe de toutes les grandes émotions de l’âme, douleurs ou remords. Lucien René, après avoir voulu mourir, finit par se rattacher insensiblement à la vie. L’amour acheva l’œuvre du temps. Il aimait sa femme, il espérait des jours meilleurs ; et, dès lors, l’air natal lui manqua. Il obtint un congé de l’empereur et revint en France.

« Sa jeune femme allait devenir mère. Lucien comptait sur elle et sur cet enfant qui était sur le point de naître pour fléchir le courroux de sa mère et obtenir son pardon.

« En Russie, on l’appelait le colonel Yermolof ; c’était le nom qu’il avait pris, bien que, par une faveur toute spéciale du czar, il ne se fût point fait naturaliser Russe et eût gardé sa qualité de Français.

« Deux domestiques accompagnaient Lucien et sa femme.

« André Petrowitsch et Catherine étaient des serviteurs que Lucien René croyait dévoués, car il les traitait avec la plus grande bonté. L’avenir devait lui donner un formel démenti.

« Ce fut vers la fin de janvier de l’année 1834 que le colonel Yermolof et sa femme arrivèrent à Paris. Ils descendirent dans un hôtel de la rue des Bons-Enfants.

« Le voyage avait avancé la grossesse de la jeune femme, et dans la nuit même, par une coïncidence qui devait m’être fatale, la maîtresse et la servante, c’est-à-dire Catherine Petrowna, accouchèrent toutes deux.

« Catherine Petrowna mit au monde un fils qui fut déclaré à la mairie du troisième arrondissement sous le nom d’Andrewitsch, c’est-à-dire fils d’André, sujet russe de passage à Paris ; tandis que le fils de Lucien René et de Mlle de Pontermer était inscrit sur les registres de l’état civil sous les vrais noms de son père et de sa mère, et, par conséquent, avec la qualité de Français.

« Or, ce fils c’était moi, et j’eus le malheur en venant au monde de causer la mort de ma mère, qui succomba huit jours après ma naissance.

« Ce nouveau malheur accabla mon père. Il faillit devenir fou.

« Il était venu à Paris avec l’espoir que sa jeune femme se présenterait à l’hôtel de la rue Saint-Guillaume, son enfant dans ses bras, et fléchirait ainsi sa vieille mère.

« Cette mort inattendue, ce coup de foudre, renversa son espérance.

« Cependant il avait toujours fait prendre secrètement, alors même qu’il était à l’armée du Caucase, des renseignements sur sa mère et sur son genre de vie.

« Il savait que la baronne ne sortait jamais, ne recevait personne, et ne prononçait jamais son nom.

« Un vieux serviteur correspondait avec lui. Mon père le fit venir le lendemain des funérailles de ma mère, et l’interrogea.

« – Monsieur le baron, lui répondit-il, n’espérez point fléchir madame la baronne. Elle pleure votre frère comme au jour de sa mort ; elle vous maudit comme à l’heure où elle vous a chassé en vous appelant fratricide. Hier encore je l’ai entendue murmurer :

« – J’espère bien que Caïn n’aura point survécu à Abel…

« Mon père se couvrit le visage de ses deux mains :

« – Mais alors, dit-il avec désespoir, mon fils sera donc déshérité ?

« – Non, répondit Baptistin, – c’était le nom de ce domestique, – non, si Dieu me prête vie. Laissez votre fils en France, monsieur le baron ; la Providence nous aidera.

« Mon père quitta Paris sans avoir vu sa mère.

« Il me confia aux soins d’André Petrowitsch et de Catherine sa femme.

« Les deux serviteurs avaient ordre de m’élever selon le rang que je devais un jour occuper dans le monde.

« Un an après son départ, mon père, le baron Lucien René, fut tué en Pologne par un éclat d’obus qui lui fracassa le crâne.

« Une lettre, que je ne devais ouvrir qu’à l’âge de vingt ans, était le seul héritage qu’il me laissât, en outre d’une somme de cent cinquante mille francs placée à la Banque de France, et dont le revenu devait pourvoir à mon éducation.

« A présent, pénétrons dans ce vieil hôtel de la rue Saint-Guillaume, où la baronne René s’était ensevelie toute vivante.

« C’était, nous l’avons dit, par une froide soirée d’hiver, la nuit arrivait à grands pas ; il tombait une pluie fine, serrée, pénétrante.

« La baronne était seule dans une sorte de vaste pièce, qu’au moyen âge on eût qualifiée d’oratoire, eu égard à son ameublement.

« Il y avait là un prie-Dieu en vieux chêne, un meuble Louis XV recouvert d’un velours fané, quelques tableaux de l’école espagnole, représentant des saints et des martyrs, et détachant leurs cadres poudreux sur une tenture d’un vert sombre.

« Un grand Christ d’ivoire se dressait contre le mur, en face de la cheminée, au-dessus du prie-Dieu.

« La baronne était agenouillée, les mains jointes, et ses lèvres desséchées s’étaient appuyées sur les pieds crucifiés du Sauveur du monde.

« – Mon Dieu ! disait-elle d’une voix presque éteinte, par donnez-moi ma dureté envers ce fils, plus malheureux sans doute que coupable !… Longtemps inflexible, longtemps j’ai été impitoyable. Vous m’avez frappée, mon Dieu, car ce fils est mort ; j’en ai eu la preuve, hélas ! il y a dix années seulement. Il était venu à Paris, il voulait se jeter à mes pieds, implorer mon pardon… et il n’a pas osé !…

« Et me voilà seule à présent, mon Dieu, près de paraître devant vous, et ne laissant personne de ma race derrière moi ! A qui donc s’en ira cette fortune immense dont je suis le dernier dépositaire !

« Mon Dieu, inspirez-moi !

« La baronne se leva et demeura un moment immobile et debout devant le crucifix.

« C’était alors une femme de soixante-dix-huit ans, maigre, sèche, encore droite ; ses cheveux blancs encadraient un visage long, au nez busqué, à la lèvre autrichienne, un visage qui avait dû être beau entre tous alors qu’il était jeune, et dont la fierté de lignes trahissait une origine aristocratique.

« Elle étendit enfin la main vers le gland d’une sonnette. Peu après, un homme parut et demeura respectueux sur le seuil.

« – Baptistin, dit la baronne, vous allez vous rendre chez mon notaire, maître Brunet.

« Le vieux serviteur tressaillit et regarda sa maîtresse avec une sorte d’anxiété.

« La baronne continua :

« – Habituellement, depuis bientôt trente années, vous vous contentez d’aller chez maître Brunet, tous les six mois, toucher une somme d’argent nécessaire à nos besoins.

– C’est vrai, madame la baronne, répondit Baptistin, et il n’y a guère plus de quinze jours…

« – Attendez… Le voyez-vous quelquefois, maître Brunet, quand vous allez chez lui, ou bien avez-vous affaire à ses clercs ?

« – Je l’ai vu la dernière fois, madame la baronne.

« La septuagénaire demeura silencieuse un moment et parut rassembler ses souvenirs.

« – La dernière fois que maître Brunet est venu ici, dit-elle, c’était le 30 juin 1830 ; ce n’était déjà plus un jeune homme alors… Quel âge vous paraît-il avoir ?

« – Il a les cheveux blancs, il a passé la soixantaine, madame.

« – Oui, ce doit bien être cela. Eh bien, Baptistin, allez me chercher maître Brunet.

« Le vieux domestique recula stupéfait.

« – Comment ! dit-il, madame la baronne daignera le recevoir ?

« – Oui, allez !

« Le geste avec lequel madame la baronne René congédia le valet de chambre n’admettait aucune réplique.

« Il sortit donc, mais en murmurant tout bas :

« – Oh ! ceci est plus que bizarre. Maître Brunet sera le premier homme qui aura franchi le seuil de l’hôtel depuis vingt-quatre ans.

« Une heure après, les deux battants de l’hôtel de la rue Saint-Guillaume s’ouvrirent, au grand étonnement du paisible voisinage, et pour la première fois depuis la révolution de Juillet.

« Un modeste fiacre entra dans la cour et vint s’arrêter devant le perron. Maître Brunet en descendit. C’était un vieillard, comme l’avait affirmé Baptistin, mais un petit vieillard bien vert, alerte, l’œil vif, et ayant conservé toute la vigueur de l’âge mûr.

« Il monta lestement, sur les pas de Baptistin, les marches usées du grand escalier, traversa une longue enfilade de salles au premier étage, et pénétra dans cet oratoire où madame la baronne René l’attendait.

« – Laissez-nous, Baptistin, dit la baronne d’un ton sec.

« Le valet sortit. Alors la septuagénaire rendit au notaire le salut qu’il lui avait respectueusement adressé et lui dit d’un ton aussi calme que s’il ne se fût écoulé que quelques semaines depuis leur précédente entrevue :

« – La dernière fois que j’ai eu le plaisir de vous voir, monsieur Brunet, ne m’avez-vous pas dit que je possédais environ cinq cent mille livres de rente ?

« – Oui, madame la baronne ; et comme il y a de cela environ vingt-quatre ans, et que je n’ai jamais versé plus d’une centaine de mille francs par an, dont les neuf dixièmes étaient, suivant vos ordres, employés en bonnes œuvres, c’est donc quatre cent mille francs qui se sont capitalisés.

« – C’est-à-dire qu’aujourd’hui j’ai plus d’un million de revenus ?

« – Oui, madame.

« Un profond soupir déchira la gorge de la baronne.

« – A qui donc laisser tout cela ? murmura la pauvre vieille femme.

« Et comme le notaire gardait un morne silence :

« – Monsieur Brunet, poursuivit-elle, vous savez comment est mort l’un de mes fils, mais peut-être ignorez-vous…

« – Hélas ! madame la baronne, je n’ignore rien, répondit le notaire. Les journaux russes m’ont appris, il y a dix-sept ans, la mort de M. Lucien René, tué en Pologne, sous le nom du colonel Yermolof.

« – Dix-sept années ! murmura la baronne ; il y avait donc sept ans déjà lorsque je l’ai appris moi-même…

« Le notaire la regarda avec étonnement.

« – Ecoutez, reprit la septuagénaire ; le jour où je bannis le meurtrier de ma présence, je congédiai tous mes gens, à l’exception de deux, Nanette ma cuisinière, et Baptistin le valet de chambre de feu le général, mon mari. Je vous défends, leur dis-je, de jamais prononcer devant moi le nom de celui qui fut mon fils, et s’il venait à mourir, je vous défends de m’annoncer sa mort.

« – Mais alors, madame la baronne, demanda le notaire, comment avez-vous pu savoir…

« – Le hasard seul s’est chargé de cette triste mission, répondit la baronne.

« – Pendant une maladie grave que je fis il y a dix ans, et pour laquelle je ne voulus voir aucun médecin, du reste, je fus prise un soir d’une sorte de léthargie. Mon cœur ne battait plus, mes yeux étaient fermés, tous mes membres avaient la roideur de la mort. Cependant, j’entendais tout ce qui se passait autour de moi.

« – Ah ! disait Nanette ma cuisinière, si on savait où est M. Lucien…

« – Tais-toi ! répondit Baptistin, M. Lucien est mort. Il a été tué en se battant pour l’empereur de Russie…

« Cette nouvelle produisit sur moi une telle impression qu’elle triompha de la léthargie. Je revins à moi. Baptistin se tut.

« Après cette confidence rétrospective, la baronne garda de nouveau le silence, que maître Brunet n’osa troubler.

« Enfin, elle releva la tête et poursuivit :

« Je suis, vous le savez, la fille du marquis de Noray. J’avais dix ans lorsque mon père, ma mère et toute ma famille montèrent sur l’échafaud révolutionnaire. Je ne me connais aucun parent, proche ou lointain. En connaissez-vous à mon mari ? Il faut bien que cette fortune retourne à sa source.

« – Madame, répondit le notaire, le dernier comte d’Estournelle est le petit-neveu de feu le général.

« – C’est juste, murmura la baronne ; je sais que mon mari et le comte d’Estournelle étaient frères utérins ; mais le comte d’Estournelle haïssait mon mari ; ils ne se sont jamais vus, et j’ignore s’il y a encore quelqu’un de ce nom.

« – Oui, madame, le comte d’Estournelle actuel est un homme d’environ quarante ans.

« – Est-il riche ?

« – Il est pauvre.

« – A-t-il la réputation d’un galant homme ?

« – Oui, madame.

« – Eh bien, monsieur Brunet, reprit la baronne, je vais faire deux parts de mon bien ; l’une sera pour les pauvres, l’autre ira au comte d’Estournelle. Rédigez mon testament en ce sens. Vous me l’apporterez demain ; je le signerai… Adieu, monsieur Brunet, acheva la baronne, grande dame jusqu’au bout des ongles, et lui indiquant en se levant que l’audience était terminée.

« Le notaire parti, madame la baronne René fit de nouveau un pas vers son prie-Dieu ; mais elle s’arrêta en chemin et tressaillit, tandis qu’une rougeur fugitive montait à son front ridé.

« Il venait de se passer quelque chose d’inouï dans les habitudes de la baronne, un de ces événements bien simples qui sont parfois toute une révolution.

« Sa porte s’était ouverte, et Baptistin avait franchi le seuil de l’oratoire sans frapper, sans que la baronne eût sonné.

« La septuagénaire attacha un regard courroucé sur son vieux serviteur.

« – Est-ce que vous perdez la tête, Baptistin ? dit-elle.

« – C’est bien possible, répondit le valet de chambre, et je sais que madame la baronne va me chasser : mais elle m’écoutera auparavant.

« L’accent ému, l’air solennel de Baptistin, ordinairement calme et simple, impressionnèrent vivement la baronne. Elle devina quelque chose d’extraordinaire.

« – Qu’est-ce donc, Baptistin ? fit-elle. Parlez ! je vous l’ordonne.

« Et elle s’assit en le regardant.

« Le valet de chambre se tenait respectueusement devant elle, les yeux baissés, dans un état visible d’embarras.

« – Mais parlez donc, Baptistin, répéta la baronne.

« Le valet parut faire un effort suprême, et leva les yeux sur sa maîtresse.

« – Madame, dit-il, M. Brunet sort d’ici ?

« – Sans doute.

« – Et il va rédiger sans doute le testament de madame la baronne ?

« La septuagénaire fronça de nouveau le sourcil. Jamais ses gens ne s’étaient permis de l’interroger. Cependant elle se tut, dominée par une sorte de curiosité âpre et bizarre.

« Baptistin reprit :

« – Je ne sais pas à qui madame la baronne compte léguer sa fortune ; mais l’heure est venue pour moi de parler, et je ne laisserai point déshériter son petit-fils.

« La baronne jeta un cri. Pour la seconde fois elle crut que son vieux serviteur était devenu fou. Mais Baptistin poursuivit avec une sorte de volubilité :

« – M. Lucien s’est marié en Russie avec mademoiselle Mélanie de Pontermer, en 1833. Il est venu en France en 1834. Sa femme y est accouchée d’un fils qui a été inscrit sous les noms de Marie-Gaston René, sur les registres de l’état-civil de la mairie du troisième arrondissement.

« Et comme elle l’écoutait stupéfaite, Baptistin déboutonna son gilet à manches, tira un rouleau de papiers de sa poche et le tendit à la baronne, ajoutant :

« – Voici l’acte de décès de madame Lucien René, et l’acte de naissance de Marie-Gaston René, aujourd’hui âgé de vingt ans.

Madame la baronne René avait été prise subitement d’une telle émotion, que ses genoux fléchirent. Elle chancela, et Baptistin fut obligé de la soutenir. Mais cette émotion, si violente qu’elle fût, se trouva cependant dominée par l’indomptable énergie que cette femme étrange avait puisée dans la solitude.

« Elle se redressa, s’empara des papiers que Baptistin lui tendait ; elle les examina l’un après l’autre, attentivement, minutieusement, comme si elle se fût défiée de ce que le valet lui disait ; et puis, tout à coup, deux larmes brûlantes jaillirent de ses yeux, et marchant d’un pas ferme, elle alla s’agenouiller aux pieds du grand Christ d’ivoire, disant :

« – Merci, Seigneur, je vois que vous m’avez pardonné !…

« Alors, se tournant de nouveau vers le vieux valet de chambre :

« – Mais ce fils de mon fils, demanda-t-elle avec une sorte d’avidité, où est-il ?

« – A Paris, madame.

« – A Paris !… et tu me l’as caché… et tu ne me l’as point amené !…

« – Hélas ! madame, je craignais…

« – Tais-toi !… Je veux le voir !

« Baptistin jeta un cri et prononça un mot, un seul, un mot de triomphe :

« – Enfin !

« Et il se précipita au-dehors.

« Afin de bien faire comprendre les événements qui suivirent, il est nécessaire de pénétrer dans une autre demeure, de l’autre côté de la Seine, au-delà du pont Neuf.

« Il y a, rue de l’Arbre-Sec, une vieille maison dans laquelle on entre par une porte bâtarde et dont le rez-de-chaussée est occupé par un bureau de tabac.

« Chaque étage se compose de trois pièces louées à un seul locataire.

« Une sonnette pour chaque étage, placée en bas avec le nom du locataire sur une plaque, tient lieu de concierge.

« Un teinturier demeure au premier, le second est habité par un employé aux pompes funèbres ; une femme galante s’est accommodée du troisième.

« Le quatrième étage, enfin, était loué, il y a quelques mois, à un personnage d’allure assez étrange.

« C’était un homme d’environ quarante-cinq ans, à tournure militaire, la lèvre ombragée d’une grosse moustache brune. Capitaine de hussards en retrait d’emploi, il avait été contraint, pour vivre, d’accepter, dans une administration modeste, les appointements plus modestes encore d’une teneur de livres à quinze cents francs.

« Il avait une femme et un enfant.

« C’est chez lui que nous allons pénétrer, le jour même où madame la baronne René avait fait appeler son notaire.

« Il était huit heures du soir. Le capitaine était assis devant un petit poêle en fonte, assez mal garni.

« Sa femme, une grande et belle personne encore, dressait un maigre couvert sur une table.

« L’enfant, une jolie petite fille, dormait dans un lit, sur un vieux coussin.

« L’ameublement de la pièce où se trouvaient ces trois personnages était misérable.

« Le capitaine sifflotait entre ses dents, sa femme allait et venait d’un pas brusque, inégal, et qui trahissait une mauvaise humeur marquée.

« – Quelle vie, dit-elle enfin ; toujours la misère ! On a beau se priver, se réduire, raccommoder son linge et le laver soi-même, on n’est jamais plus avancé !… Nous n’avons jamais vingt francs devant nous.

« – Patience ! patience ! madame la comtesse, répondit le capitaine, qui posa sa pipe sur le poêle.

« La femme haussa les épaules, et dit avec amertume :

« – Vous auriez mieux fait de me laisser tranquille autrefois, et de ne point m’éblouir avec votre titre de comte. Je n’étais point comtesse avant de vous connaître, mais j’avais des chevaux, des domestiques, un mobilier. J’ai fait la folie de perdre ma position pour vous, et…

« – Voyons, Nana, dit le capitaine, ne te fâche pas… et prends patience ! Tu sais bien que nous attendons un héritage.

« – Il est long à venir…

« – Soit ; mais il viendra.

« La femme haussa les épaules.

« – Mais vous oubliez, dit-elle, que le baron René, le dernier fils de la vieille de la rue Saint-Guillaume, a laissé un enfant, lequel est élevé par un vieux Russe ?

« Le capitaine fit un signe de tête affirmatif. Sa femme reprit :

« – La baronne René n’a-t-elle pas auprès d’elle un domestique qui connaît cet enfant, et lui est tout dévoué ?

« – Oui, dit le capitaine.

« – Alors, convenez que vous êtes fou de songer à cet héritage. Madame la baronne René laissera sa fortune à son petit-fils.

« – Non.

Le capitaine articula cette négation avec un calme si parfait, que sa femme tressaillit et le regarda.

« – Expliquez-vous donc, dit-elle, car je n’y comprends plus rien.

« Le capitaine attacha sur sa femme un regard étrange.

« – Etes-vous femme à garder un secret ? lui demanda-t-il.

« – Belle question !

« – Même si c’était le secret d’une infamie ?

« Elle eut un éclat de rire moqueur.

« – Quand on est votre femme depuis dix ans, dit-elle, on n’a plus de préjugés. Parlez !

« – Eh bien, reprit le capitaine, dont l’œil eut un fauve éclair, l’héritage est à nous.

« – Mais comment ?

« – Le petit-fils de la baronne n’est plus son petit-fils, aux yeux de la loi.

« – Cependant…

« – Il est mort civilement, et cela grâce à moi. Vous ne comprenez pas ?

« – Certes non.

« – Eh bien, écoutez… car la chose remonte à dix ans déjà. Le vieux Russe qui élève Marie-Gaston est joueur, ivrogne et brutal.

« C’était un habitué fidèle des maisons de jeu du Palais-Royal, et je l’avais connu autour de cet infernal tapis vert où j’ai laissé les derniers débris de ma fortune.

« Quand le gouvernement ferma les maisons de jeu, les fervents, les fidèles sectateurs de ce dieu qu’on nomme hasard, se répandirent dans mille tripots clandestins. André Petrowitsch et moi, nous nous rencontrâmes dans un bouge rendu célèbre depuis par un assassinat qui y fut commis. Cette maison, tenue par une prétendue baronne de Marcigny et son fils, se trouvait rue des Bons-Enfants.

« André Petrowitsch y venait tous les soirs ; parfois il gagnait, parfois il perdait, mais il gagnait le plus souvent.

« Cependant, depuis une quinzaine de jours, le malheur semblait s’être appesanti sur lui. Il sortait les mains vides chaque matin, après une nuit de fièvre et d’emportement, car ce cosaque avait souvent des colères de grand seigneur.

« Un soir, il arriva ivre, féroce, les yeux injectés de sang.

« De tous les habitués du tripot, j’étais le seul qui lui eût inspiré quelque sympathie. Nous avions souvent joué de moitié, souvent nous nous étions prêté mutuellement de l’argent.

« Son air bouleversé me frappa. Je le pris à part, et l’entraînant dans une embrasure de croisée :

« – Qu’as-tu donc, André Petrowitsch ? lui dis-je.

« – J’ai, me répondit-il, que je suis un misérable, une brute stupide, et que j’ai du sang sur les mains.

« – Que veux-tu dire ?

« – Tu vas voir, petit père, reprit-il, se servant d’une locution familière au peuple russe, tu vas voir… J’ai tué mon fils !

« Je fis un pas en arrière ; il poursuivit :

« – Vois-tu, petit père, l’eau-de-vie est mauvaise conseillère. Quand j’ai bu de l’eau-de-vie, je ne sais plus ce que je fais… La nuit dernière, j’ai perdu, comme la veille, comme les jours précédents… Tu le sais, il y a un guignon sur moi…

« – Eh bien ?

« – Je suis entré chez moi ivre mort. Mon fils m’attendait… Je lui ai donné un coup de pied dans le ventre et je l’ai tué.

« – Mais on va t’arrêter et te conduire en prison, malheureux !…

« – Non ; les voisins ont cru qu’il était mort d’une violente inflammation d’entrailles. On l’enterre demain ; la justice n’en saura rien.

« André Petrowitsch soupira et couvrit son visage de ses deux mains :

« – J’ai fait mourir Catherine Petrowna de chagrin, reprit-il ; j’ai tué mon fils… je suis maudit !

« Et puis il eut un fauve éclair dans les yeux.

« – Jouons ! jouons ! me dit-il ; ça fait oublier.

« Cet homme étrange fouilla alors dans sa poche, en retira quelques pièces d’or, et s’approcha de la table de jeu.

« Pendant toute la nuit, il joua avec frénésie. Aux premières clartés de l’aube, il avait perdu son dernier louis. Moi, au contraire, je gagnais, et j’avais un monceau d’or devant moi.

« André Petrowitsch était effrayant à voir.

« – Petit père, dit-il, donne-moi de l’or… Il me faut de l’or… Je vais tout regagner.

« – Non, répondis-je ; non, si tu ne me fais pas une promesse.

« – Parle. Veux-tu mon âme et ma part de paradis ? répondit-il.

« – Je veux que tu me fasses le serment de m’obéir pendant vingt-quatre heures et d’exécuter mes ordres, si étranges qu’ils soient.

« – Je te le jure ! me dit-il tendant toujours sa main avide.

« Malgré un séjour en France de dix années, André Petrowitsch était demeuré superstitieux, comme il l’était le jour où il quitta les bords du Don et les plaines sauvages de l’Ukraine.

« Je savais qu’il est un serment que le cosaque ne viole jamais : c’est celui qu’il fait sur les cornes du taureau noir.

« Le taureau noir est un animal légendaire, personnifiant le dieu du mal.

« Tout cosaque est persuadé que celui qui violerait un serment fait sur les cornes du taureau noir s’exposerait à quelque mystérieux et terrible supplice, auprès duquel les tortures de l’enfer ne sont que des jeux d’enfant.

« Je pris dans mes mains une poignée de louis, et les montrai à André Petrowitsch :

« – Veux-tu me le jurer sur les cornes du taureau noir ? lui dis-je.

« Il recula d’abord, il hésita une minute ; mais la vue de l’or le fascina.

« – Soit ! me dit-il, je te le jure sur les cornes du taureau noir. Pendant vingt-quatre heures, je t’obéirai.

« Je lui donnai la poignée d’or ; il se remit à jouer, et, au bout d’une heure, il s’était refait, comme on dit.

« Alors je l’entraînai hors du tripot.

« – Maintenant, me dit-il, je suis ton esclave. Ordonne, petit père.

« – As-tu déclaré le décès de ton enfant ?

« Il passa sa main sur son front et jeta un cri :

« – Oh ! le jeu ! dit-il ; j’avais tout oublié.

« – Eh bien, viens alors à la mairie.

« Il fit quelques pas à mon bras ; je continuai :

« – Tu as eu du malheur, au lieu de tuer ton fils, de ne pas tuer ce jeune garçon que tu élèves.

« – Le fils du maître ?

« – Oui, car si tu avais tué celui-là, ta fortune était faite.

« – Que veux-tu dire, petit père ?

« – Je veux dire que tu vas déclarer à la mairie, non la mort d’Andrewitsch ton fils, mais la mort de Marie-Gaston, fils du colonel Yermolof, en France le baron René.

« – Oh ! fit-il en me quittant brusquement le bras, ça n’est pas possible, petit père ?

« – Tu oublies ton serment…

« Il tressaillit et me regarda une fois encore.

« – Est-ce que tu as intérêt à cela, petit père ?

« – Et toi aussi, car le jour où la baronne René mourra, je te donnerai cent mille francs, ajoutai-je.

« En cet endroit de son récit, le capitaine en retrait d’emploi s’interrompit et regarda sa femme :

« – Vous le voyez, ma chère, dit-il, Marie-Gaston René est mort civilement. Ce n’est pas lui qui me contestera l’héritage de la baronne.

« La jeune femme attacha sur le capitaine un froid regard.

« – Allons, monsieur le comte d’Estournelle, dit-elle, vous étiez réellement digne d’épouser une femme perdue comme moi. Vous êtes un franc voleur d’héritage.

« – Que vous importe ! dit-il brusquement. Vous serez riche…

« – Et comtesse pour de bon… Je veux être dame patronnesse de quelque chose sur mes vieux jours.

« Deux coups frappés à la porte extérieure du logement interrompirent la conversation de ce ménage modèle.

« Le capitaine alla ouvrir et se trouva en présence d’un vieillard, qui n’était autre que maître Brunet, notaire.

« – Monsieur le comte, dit le vieillard en entrant, c’est la fortune qui vient frapper à votre porte. Vous avez bien fait de lui ouvrir.

« Le comte d’Estournelle et sa femme furent pris d’un grand battement de cœur.

« – Est-ce que la baronne René serait morte ? demanda le capitaine.

« – Non, mais elle m’a donné l’ordre, il y a une heure, de rédiger son testament en votre faveur.

· · ·

· · ·

« Tandis que le comte et la comtesse d’Estournelle se livrent à la joie, je suis obligé de conduire celui qui lira cette incroyable histoire dans l’appartement occupé par André Petrowitsch.

« Ainsi que l’avait annoncé le comte d’Estournelle à sa femme, Catherine Petrowna était morte des suites des mauvais traitements de son mari. Andrewitsch était mort, et le vieux cosaque vivait seul. J’étais élevé, moi, dans une maison d’éducation. Je sortais tous les jeudis, et je venais voir Petrowitsch, pour lequel j’avais une affection filiale.

« Baptistin, le valet de chambre de la baronne René, s’échappait quelquefois aussi et me visitait, soit dans mon pensionnat, soit chez Petrowitsch.

« Or ce jour-là, j’étais venu voir le vieux cosaque, et je l’avais trouvé malade.

« – Reste donc avec moi ce soir, petit père, me dit-il, j’ai peur de mourir…

« – Je resterai, répondis-je ; mais rassure-toi, André Petrowitsch, tu ne mourras pas. Je te soignerai…

« Je passai la soirée auprès de lui. Il fumait sa pipe et me parlait de mon père.

« Comme dix heures sonnaient, on frappa à la porte, et je vis entrer un homme que, dans mes souvenirs les plus lointains, il me sembla avoir déjà vu. C’était le comte d’Estournelle.

« Je crus remarquer que sa présence produisait sur André Petrowitsch une impression désagréable.

« La physionomie de cet homme restera à jamais gravée dans ma mémoire. Il avait l’œil sinistre, le visage anguleux, les cheveux rares et le front étroit.

« Il jeta sur moi un regard qui me glaça jusqu’à la moelle des os.

« – Bonjour, André Petrowitsch, dit-il au Cosaque.

« – Bonjour, répondit celui-ci ; que me voulez-vous ?

« – Je veux t’entretenir seul à seul d’une chose de la plus haute importance.

« André paraissait mal à l’aise. Cependant il me regarda d’une façon significative.

« – C’est bien, lui dis-je. Je vais passer dans une autre pièce.

« L’inconnu demeura seul avec André Petrowitsch. Ils s’entretinrent longtemps à voix basse. J’entendis même quelques exclamations étouffées poussées par le vieux Cosaque, puis ces mots :

« – Souviens-toi du serment que tu m’as fait.

« – Soit ! j’obéirai, murmura André Petrowitsch.

« Puis l’inconnu sortit. Alors André me rappela.

« – Quel est cet homme ? lui demandai-je avec inquiétude. Il a un visage qui ne me revient pas.

« André haussa les épaules.

« – C’est une idée que tu te fais, petit père, me répondit-il. C’est un très brave homme, et qui m’a apporté une bonne nouvelle.

« – Ah !

« – Mais je ne puis rien te dire encore, petit père. Seulement tu as bien fait de ne pas rentrer à ta pension ce soir.

« – Et pourquoi donc ?

« – Parce que la bonne nouvelle te concerne, petit père.

« – Moi ?

« – Oui.

« Il mit un doigt sur sa bouche.

« – Demain, dit-il, demain, tu sauras tout. En attendant couche-toi, et bonne nuit.

« Je l’ai dit, André exerçait sur moi un certain empire. J’avais coutume de lui obéir. Je demeurai auprès de lui.

« Nous nous mîmes au lit de bonne heure, et je ne tardai pas à m’endormir.

« Vers le milieu de la nuit, un bruit inusité me réveilla. On parlait dans la pièce voisine de celle où j’étais couché. Je crus reconnaître encore la voix de l’homme qui déjà était venu dans la soirée et s’était longuement entretenu avec André Petrowitsch.

« Alors, mû par un sentiment de curiosité, je me glissai hors de mon lit, je me traînai jusqu’à la porte, et je collai mon œil au trou de la serrure.

« Je ne m’étais pas trompé. A la lueur d’une lampe placée sur la table, dans la première pièce du logement de Petrowitsch, je vis le Cosaque assis auprès de l’inconnu et causant avec lui.

« Ils parlaient à voix basse ; mais j’ai une grande finesse d’ouïe qui me permet d’entendre à distance, et je ne perdis pas un mot de l’étrange conversation que je transcris ici.

« – Ainsi, disait André Petrowitsch, il faut que je parte ?

« – Sur-le-champ !

« – Et si je ne partais pas ?…

« – Tu n’aurais pas ce que je t’ai promis.

« Le Cosaque paraissait lutter contre cette volonté qui semblait peser sur lui.

« Un moment même il songea à résister.

« Alors l’inconnu se pencha à son oreille.

« Que lui dit-il ? Je l’ai su depuis, mais il me fut, en ce moment, impossible de le deviner.

« Petrowitsch se leva vivement et s’écria :

« – Non, non, jamais !

« L’inconnu le poussa vivement devant lui, le colla contre la porte, et, tandis que d’une main il lui étreignait la gorge, de l’autre il tira un poignard.

« A ce moment, je brisai la porte qui nous séparait, et je m’élançai au secours de Petrowitsch.

« Mais l’inconnu me dit sans s’émouvoir :

« – Si vous faites un pas, je le tue !

« J’avais vu la pointe de son stylet s’appuyer sur la gorge de Petrowitsch. La menace qui m’était faite me cloua immobile au milieu de la chambre, à deux pas du Cosaque et de celui qui paraissait vouloir l’assassiner.

« – Grâce ! murmura Petrowitsch, grâce ! Je vous jure que je partirai.

« – C’est bien, dit l’inconnu ; mais cela ne me suffit point. Je veux que ce jeune homme t’accompagne.

« Je voyais toujours briller la lame du poignard, et une sueur glacée mouillait mes tempes.

« L’inconnu me regarda.

« – Si vous tenez à la vie de cet homme, dit-il, jurez-moi que vous l’accompagnerez.

« Petrowitsch levait un œil suppliant, et il me semblait que son visage était bouleversé par la terreur.

« Quant à l’inconnu, il attachait sur moi un regard qui me glaçait d’une mystérieuse épouvante.

« – Ecoutez, me dit-il. Petrowitsch m’avait fait un serment, le serment d’accomplir un voyage dans l’intérêt de certaines affaires qui me sont personnelles. J’exige qu’il tienne son serment, et, de plus, je veux – il souligna ce mot avec un accent terrible – que vous l’accompagniez. Je vous donne dix secondes pour réfléchir. Si vous refusez, je le tue !

« J’aimais Petrowitsch, et j’étais tellement ému, tellement épouvanté, que j’aurais accepté les conditions les plus étranges.

« – Je partirai, répondis-je.

« – Vous le jurez ?

« – Sur l’honneur et sur la mémoire vénérée de mon père.

« L’inconnu laissa retomber son bras, mit son poignard dans sa poche, s’enveloppa dans son manteau et sortit. Tout cela se fit si brusquement, que je n’eus pas le temps de sortir de la torpeur singulière qui s’était emparée de moi. Il était déjà loin quand je retrouvai un peu de calme et de présence d’esprit.

« – Ah ! petit père, me dit alors Petrowitsch d’une voix lamentable, il faut que tu obéisses… Sans cela, je suis un homme mort par avance.

« – Mais où veux-tu me conduire ? lui demandai-je.

« – Je ne puis pas te le dire. Habille-toi, et partons.

« – Quoi ! sur-le-champ ?

« – Oui.

« Petrowitsch aurait voulu m’emmener au bout du monde, que je serais parti avec lui. J’avais en cet homme une foi aveugle.

« Je m’habillai. Il ouvrit une armoire et y prit un rouleau d’or. Puis il me donna une pelisse fourrée et me dit :

« – Couvre-toi bien, les nuits sont froides en hiver.

« – Mais au moins, lui dis-je, il faut que je prévienne à ma pension.

« – Non.

« – Pourquoi ?

« Il se prit à trembler, et son effroi était si bien joué que je demeurai convaincu qu’il courait les plus affreux périls.

« – Ces hommes, car il a des associés celui qui sort d’ici, ces hommes me tueraient ! murmura-t-il.

« Je le suivis, au comble de la stupeur. Nous descendîmes dans la rue. Là, Petrowitsch parut hésiter un instant ; puis, il prit la rue Saint-Honoré, et m’entraîna jusqu’à la place du Palais-Royal. Il était alors onze heures moins un quart.

« Petrowitsch me fit monter dans un fiacre, s’assit auprès de moi, et dit au cocher :

« – Au chemin de fer du Nord ; cent sous pour la course !

« Cette promesse eut pour résultat de nous faire franchir en un quart d’heure la distance qui sépare du Palais-Royal le chemin de fer du Nord.

« A cette époque-là, il y avait un train-poste qui allait directement de Paris à Cologne, et partait à onze heures trente-cinq minutes du soir.

« Comme nous entrions dans la gare, nous aperçûmes un commissionnaire qui vint à nous et dit au Cosaque :

« – Est-ce vous, monsieur Petrowitsch ?

« – C’est moi.

« Le commissionnaire avait en bandoulière une sacoche de voyage. Il la remit à Petrowitsch.

« – Voilà, dit-il, ce qu’on m’a chargé de vous apporter.

« La sacoche renfermait de l’argent, une bouteille ronde pleine de kirsch et une lettre sans signature.

« La lettre disait :

« Vous descendrez à Cologne, à l’hôtel de Coblentz, et vous y attendrez mes instructions. »

« Petrowitsch passa la sacoche à son cou, déboucha la bouteille et me la tendit.

« – Voilà du bon kirsch, me dit-il ; bois un coup, ça remet de l’émotion.

« Dix minutes après, nous étions installés dans un wagon de première classe, et nous courions sur la ligne de Cologne. J’avais cru, en voyant Petrowitsch prendre les billets pour cette destination, que c’était là le but de notre voyage.

« Le kirsch que j’avais bu renfermait sans doute un narcotique, car je ne tardai pas à m’endormir d’un profond sommeil. Douze heures après, je m’éveillai à Cologne.

« Nous descendîmes à l’hôtel de Coblentz. Petrowitsch me dit :

« – Nous ne nous arrêterons point ici ; j’attends une lettre de lui.

« – Mais où irons-nous ? demandai-je avec inquiétude.

« – Je ne sais pas, répondit-il.

« Puis, pour me distraire, il m’emmena visiter la cathédrale et courir la ville. Il semblait avoir retrouvé sa bonne humeur ordinaire.

« Le soir, le courrier de France lui apporta un pli volumineux : c’était une lettre de l’inconnu.

« Cette lettre renfermait une traite de trois mille francs sur un banquier de Cologne, et un passeport russe au nom d’André Petrowitsch, sujet russe, voyageant avec son fils.

« – Mais, lui dis-je, je ne suis pas ton fils ; pourquoi ne suis-je pas désigné sous mon nom dans ce passeport ?

« – C’est pour éviter des ennuis à la frontière, me dit-il avec calme.

« – Nous allons donc en Russie ?

« – Oui.

« Le soir, nous quittâmes Cologne. Quarante-huit heures après, nous étions aux frontières de la Pologne moscovite.

« Durant tout le trajet, Petrowitsch avait gardé un silence absolu sur le but et le motif de son voyage. Quant à moi, j’étais distrait par les accidents de la route.

« Il est important de consigner ici ce détail : j’avais, jusqu’à l’âge de dix ans, vécu auprès de Petrowitsch et de sa femme, lesquels parlaient entre eux la langue russe ; cette langue m’est donc aussi familière que le français.

« A la frontière moscovite, on visa nos passeports et nous continuâmes notre route.

« – Maintenant, me dit Petrowitsch, je puis bien te dire que nous allons à Pétersbourg. Mais, sois tranquille, nous y resterons quelques jours à peine. Dans un mois, nous serons de retour à Paris.

« Huit jours après, nous arrivions à Saint-Pétersbourg.

« Petrowitsch m’emmena dans une maison meublée, située près du pont des Chanteurs, et dans laquelle logeaient des moujiks et des gens de médiocre condition.

« Comme je lui en faisais l’observation, il me dit :

« – Nous sommes venus ici pour affaires mystérieuses, il est bon qu’on ne sache pas qui tu es, petit père.

« Pendant toute la journée qui suivit notre arrivée, Petrowitsch me laissa seul, prétextant de nombreuses courses.

« Le soir, un officier de police se présenta et demanda les passeports. Celui de Petrowitsch lui donnait la qualification de sujet russe, en même temps qu’il me faisait passer pour son fils.

« Après avoir examiné ce passeport, l’officier regarda Petrowitsch et lui dit :

« – Votre fils est né en France.

« – Oui, répondit-il.

« – Est-il naturalisé Français ?

« – Non.

« – Quel âge a-t-il ?

« – Vingt ans.

« En Russie, le service militaire prend un homme à dix-huit ans.

« L’officier de police écrivit ces quelques mots sur un carnet et s’en alla.

« Le lendemain, j’étais encore au lit lorsqu’on frappa à ma porte. Le même officier de police se présentait suivi de deux agents.

« – Habillez-vous, me dit-il, et suivez-moi.

« On nous emmena, Petrowitsch et moi, à l’administration de la police. Petrowitsch avait plus de cinquante ans, et cet âge le dispensait de servir. Mais quant à moi, on m’expliqua que j’étais soldat de droit depuis deux années, et que je me trouvais en état de désertion.

« Le colonel qui m’interrogeait ajouta cependant avec bonté :

« – Le conseil de guerre vous acquittera sur le chef de la désertion ; mais vous allez être incorporé sur-le-champ dans l’armée de Crimée.

« Jugez de mon désespoir ! Alors, je crus pouvoir en appeler à la bonne foi de Petrowitsch.

« – Tu sais bien, lui dis-je, que je ne suis pas ton fils, que mon père était Français, que je suis Français aussi…

« La colère et le désespoir m’étouffaient. Petrowitsch baissait la tête et gardait le silence.

« Cependant, mes protestations énergiques, et le nom de mon père que j’avais prononcé, avaient jeté quelques doutes dans l’esprit du colonel.

« – Mais parle donc, Petrowitsch ! m’écriai-je ; je t’adjure de dire la vérité !

« Alors, baissant toujours la tête, le misérable répondit :

« – La vérité est que je suis bien ton père, je t’avais substitué au fils du colonel Yermolof, c’est-à-dire du baron René, et cela dans le but de m’approprier pour toi la fortune dont il devait hériter…

« Je jetai un cri :

« – Tu mens, misérable ! Je ne suis pas, je ne puis pas être ton fils !…

« Le Cosaque tira de sa poche un portefeuille et de ce portefeuille un papier qu’il déplia et mit sous les yeux du colonel.

« C’était la copie légalisée de l’acte de décès du jeune Marie-Gaston René, mort à l’âge de dix ans !… Cet acte était ma condamnation. Je fus incorporé dans un régiment qui partait pour Sébastopol.

« Petrowitsch poussa l’hypocrisie jusqu’à manifester le plus violent désespoir, mais il me laissa partir, et, l’avouerais-je, je partis convaincu qu’il avait dit la vérité et que j’étais bien le fils d’un Cosaque et non celui du baron René.

« Mais Petrowitsch, en servant le comte d’Estournelle, ce gentilhomme dégénéré, avait compté sans la perfidie de cet homme.

« Le comte lui avait promis cent mille francs, et Petrowitsch, qui s’était parfaitement accoutumé à la vie de Paris depuis vingt ans, se remit en route le lendemain de mon départ. Il espérait rentrer facilement en France et aller y jouir du prix de sa trahison.

« Petrowitsch se trompait. Comme il arrivait à la frontière, il fut arrêté par les autorités russes. On avait reçu à la police une note sans signature venant de France, et prévenant que Petrowitsch était un espion.

« Le misérable fut fouillé. Il n’avait sur lui aucun papier compromettant ; mais, pour la police russe, une dénonciation, surtout en temps de guerre, est chose trop grave pour qu’elle laisse aller tranquillement celui qui en a été l’objet. Petrowitsch ne put rentrer en France, et, par mesure de précaution, il fut incorporé à son tour dans le corps d’infirmiers de l’armée de Crimée, ce qui fit que je fus fort étonné de le voir arriver à Sébastopol trois jours après moi.

« – Cher enfant, me dit-il, toujours hypocrite, je ne pouvais vivre loin de toi. J’ai préféré l’esclavage à la liberté. Je me suis fait arrêter comme espion, dans le seul but de te rejoindre.

« Je crus ce que me disait Petrowitsch. Soit qu’il l’eût demandé en effet, soit que le hasard seul s’en mêlât, Petrowitsch fut placé dans mon régiment. Trois jours après son arrivée, nous allâmes au feu. Les assiégés tentaient une sortie de nuit.

« La première balle française fut pour Petrowitsch. Il tomba dans mes bras.

« – Je suis mort ! dit-il. Dieu me punit.

« Je l’emportai hors des rangs.

« – Ne va pas si loin, petit père, me dit-il d’une voix éteinte. Laisse-moi là, et que Dieu me donne la force de vivre une heure encore…

« Je l’avais adossé contre le remblai d’une tranchée, et j’étanchais avec mon mouchoir le sang qui jaillissait de sa poitrine.

« Alors, étreint par le remords, Petrowitsch me raconta sa trahison. Mais nous étions seuls, et nous n’avions rien pour écrire. Petrowitsch est mort sans me laisser aucune preuve matérielle de son infâme conduite, et je suis bien mort civilement. »

Là se terminait le manuscrit intitulé : Histoire d’un mort.

Et c’était après la lecture de ce manuscrit que Danielle avait écrit à M. le vicomte de Chenevières pour lui demander une entrevue.

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