Chapitre 32
Remontons à présent dans le cœur de la vaste intrigue dont nous nous sommes fait l’historien. Le lendemain du jour où M. le vicomte Arthur de Chenevières, après avoir visité le mystérieux personnage de la rue de la Michodière, avait reçu, le soir, la visite de Danielle, M. le baron Gontran de Neubourg descendit de cheval vers dix heures et demie devant le café Riche.
Le groom qui l’accompagnait, monté sur un double poney, prit son cheval en main et descendit la rue Le Pelletier.
M. de Neubourg entra au café Riche pour y demander à déjeuner.
Il s’assit devant une petite table placée dans un angle du premier salon, devant la croisée qui donne sur la rue Le Pelletier.
Là, il tira de sa poche un carnet qu’il feuilleta. Une des pages était couverte de signes hiéroglyphiques.
– Ce diable d’homme, murmura le baron, avait décidément raison de me dire que ni moi, ni mes trois amis, nous ne pourrions rien faire sans lui. En deux heures il en sait plus que nous au bout de huit jours.
Le baron appliqua son lorgnon sur son œil, et, tout en fixant un regard attentif sur les notes mystérieuses, il continua son monologue :
– Hier au soir on a envoyé chez M. Rocambole un billet de trois lignes et ce carnet. Le carnet était vierge, le billet disait :
« On désire savoir ce que c’est qu’un certain comte d’Estournelle. Est-il riche ? est-il pauvre ? »
Ce matin, à huit heures, comme je montais à cheval, on m’a rapporté ce carnet. Voici ce que je lis :
« Le comte d’Estournelle, ancien officier, marié à une femme légère, jouissant d’une pension de trente mille livres que lui fait la vieille baronne René (rue Saint-Guillaume). Le comte héritera de la baronne… La baronne avait un petit-fils ; est-il mort ? Son acte de décès en fait foi pour tout le monde, moi excepté… Un vieux serviteur de la baronne a été chassé. Le comte, qui a pris une grande influence sur la baronne, a prouvé que ce valet avait songé à s’attribuer la fortune de sa maîtresse.
« On trouvera ce valet rue Neuve-des-Bons-Enfants, dans un hôtel garni à l’enseigne des Armes d’Angleterre, où il remplit l’office de garçon de salle. Il se nomme Baptistin.
« Le comte d’Estournelle est lié avec le vicomte de la Morlière. Il déjeune tous les matins au café Riche, premier salon, table à gauche, près du comptoir. Très fort à l’épée, s’emportant sur le terrain. – Celui qui écrit ces lignes se fait fort de le désarmer à la première passe. – On aura d’autres renseignements ce soir. »
Là s’arrêtaient les notes du mystérieux agent de la rue de la Michodière.
M. de Neubourg déjeuna les yeux tournés vers la porte.
– Ce serait curieux, se dit-il, que le personnage en question, qui, paraît-il, vient ici tous les jours, ne vînt pas aujourd’hui.
M. de Neubourg se trompait. Au moment où on lui versait du café, un homme de quarante-cinq ans environ, portant de grosses moustaches et une redingote boutonnée militairement, entra dans le café et vint s’asseoir à la table indiquée par les notes du carnet.
Le garçon s’approcha et dit :
– M. le comte veut-il me confier son pardessus et son chapeau ?
– C’est là mon homme, pensa M. de Neubourg.
Et il le regarda attentivement. Puis il appela le garçon et lui dit tout bas :
– Ce monsieur qui vient d’entrer ne serait-il point le comte d’Estournelle ?
Sur la réponse affirmative du garçon, le baron prit une carte dans sa poche et la lui remit.
– Voulez-vous, dit-il, la faire tenir à ce monsieur et le prier de vouloir bien me permettre de l’aborder ?
Le comte n’avait pas regardé M. de Neubourg ; il fut fort étonné en voyant le garçon lui remettre la carte, et après avoir lu le nom inscrit au-dessous d’un tortil de baron, il leva les yeux sur M. de Neubourg avec une expression très marquée de curiosité.
M. de Neubourg se leva et s’approcha du comte d’Estournelle.
– Veuillez me pardonner mon indiscrétion, monsieur, lui dit-il. Je suis venu ici tout exprès pour avoir l’honneur de vous rencontrer.
Le comte s’inclina avec une froide et sèche courtoisie. Le baron reprit :
– Je remplis auprès de vous, monsieur, le rôle d’ambassadeur.
La curiosité du comte d’Estournelle parut redoubler.
– Je ne me savais point un personnage d’assez d’importance, monsieur, répondit-il, pour qu’il fût besoin de traiter avec moi par voie d’ambassade.
Le baron sourit.
– Je me suis peut-être servi d’un mot bien ambitieux ; mais n’importe ! je vais accomplir ma mission.
– Je vous écoute, monsieur.
Le baron s’assit en face du comte et poursuivit :
– J’ai un ami qui revient de Crimée.
– Ah ! dit le comte, qui ne put s’empêcher de tressaillir un peu.
– Et il a rencontré sous les murs de Sébastopol, poursuivit M. de Neubourg, un jeune homme qui sert dans l’armée russe et se dit votre parent.
Une légère pâleur se répandit sur les traits du comte d’Estournelle.
– Je ne sache pas, dit-il avec un sourire contraint, avoir un parent dans l’armée russe.
– Il se nomme le baron René.
M. d’Estournelle fit un brusque mouvement ; mais son trouble n’eut que la durée d’un éclair.
– Monsieur, répondit-il, j’ai eu, en effet, des parents portant ce nom. Mais le dernier mâle de cette famille est mort il y a dix ans.
– Vous croyez ?
– Oh ! j’en suis sûr.
– C’est bizarre ! dit nonchalamment le baron.
Et il attacha sur le comte d’Estournelle un de ces regards qui pénètrent au fond de l’âme.
– Je ne vois pas, monsieur, ce qu’il peut y avoir de bizarre dans ce que j’ai l’honneur de vous affirmer.
– Oh ! c’est que, répondit M. de Neubourg, le jeune homme qu’a rencontré mon ami persiste à prétendre qu’il se nomme le baron René.
Le comte répondit froidement :
– C’est un imposteur ! Maintenant, monsieur, j’attends la communication que vous avez bien voulu m’annoncer.
– Mais, monsieur, répondit M. de Neubourg, elle est inutile maintenant.
– Ah !
– Si ce jeune homme est un imposteur, vous ne pouvez rien faire pour lui.
Le comte tordait sa moustache avec une agitation fiévreuse.
– C’est donc lui qui…
– J’étais chargé de vous intéresser à ce jeune homme ; mais… puisque…
– Monsieur, interrompit le comte, je crois nécessaire de vous mettre sur la voie d’une abominable intrigue. Le jeune homme mort il y a dix ans avait été élevé par un Cosaque, ancien serviteur de son père. Ce Cosaque, dans un but coupable…
D’un geste, M. de Neubourg arrêta le comte.
– Je devine l’histoire dont il s’agit, monsieur ; seulement elle a deux versions.
– Ah ! fit le comte.
– Selon vous, le jeune homme rencontré en Crimée est un imposteur ?
– Oui.
– Selon ce jeune homme, c’est le Cosaque qui est un misérable.
M. d’Estournelle demeura impassible.
– Mais, dit-il, je crois que ce Cosaque n’est plus de ce monde ?
– Vous avez raison ; seulement, il a fait des aveux avant de mourir, et peut-être même…
Ici M. de Neubourg attacha un froid regard sur le comte d’Estournelle, ajoutant :
– Peut-être même a-t-il eu le temps d’écrire.
Le comte pâlit de nouveau, mais il ne fit aucun mouvement qui pût trahir sa violente émotion.
– En vérité ? dit-il.
M. de Neubourg se leva.
– Ce que vous m’avez déclaré, monsieur, fit-il, modifie entièrement mes intentions. Je vous demande mille pardons d’avoir ainsi abusé de vos moments.
Et il fit un pas en arrière, salua et alla reprendre sa place.
Cette démarche de M. de Neubourg auprès du comte d’Estournelle avait quelque chose d’étrange et d’insolite qui frappa vivement ce dernier.
– Que me veut cet homme ? Comment a-t-il mon secret ? Telle fut la double question que M. d’Estournelle s’adressa. Le baron Gontran de Neubourg s’était tranquillement remis à table et dégustait son café.
Tout à coup le comte se leva et vint à lui.
– A mon tour, monsieur, lui dit-il, oserai-je vous faire une question ?
– Parlez, monsieur, répondit le baron avec le calme qui semblait annoncer qu’il s’était attendu à la démarche de M. d’Estournelle.
Le comte reprit avec une certaine brusquerie :
– Si, au lieu de vous apprendre qu’il n’y avait plus personne au monde qui s’appelât le baron René, je m’étais tu…
– Eh bien ?
– Que m’auriez-vous dit ?
– Que celui que je croyais être le baron René avait l’intention de s’adresser à vous.
– Dans quel but ?
– Dans le but de solliciter votre appui auprès de sa grand-mère.
– Très bien !
– Mais l’opinion que vous m’avez émise, monsieur…
– Est vraie en tous points.
– Ah ? fit le baron avec un sourire d’une raillerie sanglante.
– Est-ce que vous douteriez de ma parole, monsieur ?
Et le comte fronça le sourcil, et ses joues s’empourprèrent. M. de Neubourg, toujours calme, le regarda fixement, et lui dit :
– Vous avez le tempérament sanguin, monsieur ; il fait très chaud ici, prenez garde à l’apoplexie.
Le comte devint écarlate.
– Monsieur ! fit-il, les narines frémissantes et la gorge crispée, j’ai eu l’honneur de vous poser une question !
– J’écoute, monsieur.
Mais le baron se tut.
Alors, à son tour, le comte fit un pas en arrière et ajouta :
– J’aurai l’honneur d’envoyer chercher chez vous la réponse à ma question.
M. de Neubourg s’inclina.
– Par deux amis, acheva le comte, dont l’œil était devenu sanglant comme celui d’un bouledogue.
– Ah ! pardon, monsieur, fit le baron, je dois vous prévenir que je sors de bonne heure.
– Je l’espérais, et si… demain… vers sept heures, une promenade avec nos amis communs…
M. de Neubourg toisa le comte d’une manière parfaitement insolente.
– Ce n’est pas mon habitude, monsieur, dit-il, de me battre ainsi avec le premier venu.
– Monsieur !
– Mais une fois n’est pas coutume. Et d’ailleurs, tenez, au point où nous en sommes, il est inutile d’attendre à demain. Voulez-vous ce soir ?
– Oui.
– A quatre heures ?
– Soit.
M. de Neubourg donna sa carte, sortit et se dirigea à pied vers la rue du Helder. Comme il passait devant la Maison dorée, il rencontra le vicomte de Chenevières.
– Eh bien ? fit celui-ci.
– C’est fait.
– Comment ?
– J’ai rencontré le comte d’Estournelle au café Riche. L’homme de la rue de la Michodière ne s’était pas trompé.
– Et toi ?
– Ce que j’avais prévu est arrivé.
– Comment ?
– Le comte m’a provoqué.
– Et tu te battras avec ce misérable ?
– Oui, j’ai mon plan Si je le tue, nous trouverons bien un moyen de démontrer la vérité à la baronne René.
– Et si tu ne le tues pas ?… Si au contraire…
Gontran se prit à sourire.
– D’abord, dit-il, une supposition comme la tienne est impertinente.
– Bah ?
– Mais, passons. Je te l’ai dit, j’ai un plan. Provisoirement, c’est mon secret.
M. de Chenevières s’inclina.
– Tu le diras à lord Blakstone et à de Verne, car je suppose que tu les verras ?
– Mais toi aussi ?
– Je ne le crois pas.
– Comment ! est-ce qu’il ne faudra pas que l’un d’eux vienne avant nous ce soir ?
– D’abord, fit M. de Neubourg, tu ne viendras point, toi, ni eux non plus.
– Tu plaisantes !
– Nullement, il est inutile que le comte d’Estournelle sache que nous avons des rapports ensemble.
– Qui donc comptes-tu prendre comme témoin ?
– Deux officiers, dans le premier café venu, à Vincennes.
Sur ces mots, M. de Neubourg tendit la main au vicomte de Chenevières.
– Par exemple, dit-il, tu pourras envoyer chez moi à huit heures, ce soir, prendre de mes nouvelles. Je serai de retour. Adieu !
Et le baron, sans vouloir s’expliquer davantage, rentra chez lui.
– Jean, dit-il à son valet de chambre, je défends ma porte et je n’y suis pour personne.
Cette consigne donnée, M. de Neubourg consulta la pendule de son fumoir. Il était à peine midi.
– J’ai trois heures à attendre, se dit-il ; passons-les gaiement.
Il se coucha sur son divan et se mit à lire un roman qui venait de paraître.
Une heure après, son valet de chambre lui apporta une lettre qui venait d’arriver par un commissionnaire.
Le baron l’ouvrit et la lut avec surprise.
– Voilà qui est bizarre ! se dit-il. Soit ! à demain ; j’attendrai.
Et il se remit à lire.
Une nouvelle heure s’écoula. Le valet de chambre reparut.
– Monsieur le baron, dit-il a défendu sa porte. Cependant, il y a une dame qui insiste pour voir monsieur le baron.
– Son nom ?
– Je ne la connais pas.
– Fais entrer au salon, dit le baron.
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