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Chapitre 33

M. le comte d’Estournelle, que nous avons trouvé jadis dans un misérable taudis de la rue de l’Arbre-Sec, habitait maintenant un élégant premier étage rue Taranne, à l’angle de la rue des Saints-Pères.

La note émanée de la rue de la Michodière était exacte ; Mme la baronne René faisait à son héritier futur une pension de trente mille livres de rente. En outre, la maison qu’il habitait appartenait à la baronne ; il ne payait point de loyer.

Ce fut vers son domicile que M. le comte d’Estournelle se dirigea en sortant du café Riche.

Il était pâle et agité. Il fit la route à pied d’un pas inégal et brusque, et la façon dont il sonna fit faire à sa femme cette réflexion :

– Le comte a bien certainement essuyé quelque mésaventure.

Madame la comtesse d’Estournelle était dans son boudoir lorsque son mari entra.

Nous l’avons déjà dit, elle était jeune encore et elle était belle.

Souple, mince, le pied et la main aristocratiques, le teint blanc et mat, les cheveux noirs et les yeux bleus, la comtesse n’accusait guère que trente années.

Elle avait été célèbre, jadis, dans le monde où M. d’Estournelle la rencontra ; elle y avait eu la réputation d’une fille dépourvue de cœur, mais au sourire inaltérable, et qui trouvait tout naturel qu’un homme qui s’était ruiné pour elle se brûlât la cervelle pour couronner l’œuvre.

M. d’Estournelle entra avec une telle violence que la comtesse se releva brusquement et s’avança au-devant de lui. Elle regarda le comte avec une curiosité quelque peu dédaigneuse.

Le comte tordait sa grosse moustache et roulait un œil furibond.

– Je gage, lui dit-elle, que vous vous battrez demain.

Sa voix était calme, et on eût dit que la chose lui était parfaitement indifférente.

– Vous vous trompez, reprit le comte. Ce n’est pas demain, c’est ce soir, à quatre heures.

– Vraiment ! vous vous battrez ? et avec qui ? pourquoi ? Sans doute encore quelque sotte querelle ? Quand on est joueur et dominé par le goût de l’absinthe, il faut s’attendre… Le comte frappa du pied le parquet et haussa les épaules.

– Ce n’est pas pour cela que je me bats, dit-il.

– Pourquoi donc ?

– Je me bats pour conserver à votre enfant et à vous-même l’héritage qui nous est réservé.

Ces mots produisirent une sensation étrange sur madame d’Estournelle. Elle regarda fixement son mari et lui dit d’un ton sec :

– Voyons, expliquez-vous, et soyez bref, si vous le pouvez.

Le comte posa son chapeau sur le coin d’une table, s’assit auprès de sa femme, et lui raconta brièvement ce qui était arrivé au café Riche.

Madame d’Estournelle l’écouta sans l’interrompre, froidement, avec le calme d’un général en chef qui se fait rendre compte d’un mouvement stratégique. Lorsqu’il eut fini, elle le regarda.

– Je crois, lui dit-elle, que vous avez bien fait de m’épouser.

– Ah ! ricana le comte.

– Car, poursuivit-elle, vous allez engager votre plus rude partie, et, sans moi, vous la perdriez…

– Vous croyez ?

– D’abord, vous avez commis une faute impardonnable.

– Laquelle ?

– Celle de provoquer M. le baron de Neubourg. Je connais Gontran…

Le comte fit un soubresaut et fronça démesurément les sourcils.

– Vous… le… connaissez ? fit-il avec un accent rempli d’une sombre jalousie.

Un cruel sourire erra sur les lèvres de la jeune femme.

– Bon ! dit-elle, ne le saviez-vous pas ? Au lieu de me faire des scènes de jalousie rétrospective, laissez-moi donc sauver une situation déjà fort compromise.

M. d’Estournelle baissa la tête et garda le silence. La comtesse reprit :

– Quand un général en chef est inhabile, on le dépossède de son commandement. Vous avez fait une faute, je vous destitue provisoirement, et je vous remplace.

Il y avait dans la voix de la comtesse un tel accent d’autorité, que son mari se sentit dominé. Il s’inclina et dit :

– Soit. Faites ce que vous voudrez : je vous obéirai.

– Eh bien, mettez-vous là, devant cette table, prenez une plume et écrivez sous ma dictée.

– J’attends, dit le comte en prenant la plume.

La comtesse dicta :

« Monsieur le baron,

« Vous êtes un galant homme, et il est des nécessités cruelles que vous comprendrez. Je ne puis me battre avec vous ce soir… »

– Hein ? fit le comte en s’interrompant brusquement.

– Mais écrivez donc ! fit sèchement la comtesse.

Elle continua :

« Je rentre chez moi, je trouve mon enfant attaqué du croup et ma femme folle de douleur. Je vous demande vingt-quatre heures. »

– Signez donc, acheva la comtesse. Gontran de Neubourg est un galant homme, comme vous venez de l’écrire. Il vous croira sur parole.

– Mais enfin pourquoi ce délai ? demanda le comte stupéfait.

– Je veux avoir le temps de me retourner. En présence d’un péril comme celui qui nous menace, vingt-quatre heures sont parfois le salut.

Le comte avait toujours les sourcils démesurément froncés.

– J’aurais préféré le tuer tout de suite, dit-il.

La comtesse haussa les épaules ; puis un sourire étrange glissa sur ses lèvres.

– Dans vingt-quatre heures, Gontran de Neubourg aura peut-être bien autre chose à faire que de se battre avec vous.

– Que voulez-vous dire ?

– C’est mon secret.

Puis elle se leva et vint s’asseoir devant la table, en face de son mari, disant :

– Cédez-moi la plume.

Et elle écrivit rapidement quelques lignes et les cacheta.

– Vous allez donner votre lettre au commissionnaire du coin de la place, et vous lui enjoindrez de la porter sur-le-champ.

– Et… celle-là ? fit le comte, qui regardait celle que sa femme venait de plier.

– Celle-là, je m’en charge. Retenez-moi une voiture au bas de la rue des Saints-Pères. Vous payerez le cocher d’avance et vous lui direz d’attendre sur le quai. Allez !

M. le comte d’Estournelle avait plus d’une fois apprécié la rare intelligence et la présence d’esprit de sa femme. Il devina que toute une vaste intrigue germait dans sa tête, et il ne songeait plus qu’à se soumettre.

Il sortit donc avec la docilité d’un valet auquel on donne un ordre.

Aussitôt qu’il fut parti, la comtesse passa dans son cabinet de toilette et s’habilla, jetant sur ses épaules un grand châle qui l’enveloppa tout entière, et se coiffant d’un chapeau garni d’un voile épais.

Le comte revint au bout de dix minutes environ :

– La voiture vous attend, dit-il. Mais où allez-vous ?

– Faire un voyage d’une heure, qui me rajeunira de dix ans, répondit-elle. Adieu, comte. Restez ici, défendez la porte, et qu’on ne vous voie pas hors de chez vous avant demain.

– Je vous le promets.

Madame d’Estournelle sortit. Dans l’escalier, elle abaissa son voile, dont l’épaisseur cacha si bien son visage que la concierge la regarda passer avec curiosité et ne la reconnut pas.

Elle descendit la rue des Saints-Pères d’un pas rapide, et trouva la voiture de place retenue par le comte qui l’attendait à l’angle du quai.

– Rue Blanche ! dit-elle au cocher, et bon train !

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