Chapitre 34
Il est peut-être nécessaire, pour bien faire comprendre la démarche que tentait, à cette heure la comtesse d’Estournelle, de nous reporter à dix années en arrière.
En 1844, un soir, trois jeunes femmes entouraient une table de thé, dans un petit appartement de la rue Saint-Lazare.
Elles avaient vingt ans, elles étaient jolies.
L’une allait débuter à l’Opéra, l’autre recueillait chaque soir les couronnes et les bouquets sur une scène de genre, la troisième recevait pour l’instant les hommages d’un baron saxon, qui avait mis à ses pieds ses burgs, ses revenus, et le plus bel attelage de chevaux irlandais qu’on eût jamais vu à Paris.
La cantatrice ne chantait pas ce soir-là ; l’actrice s’était fait donner par un médecin complaisant un certificat de maladie ; leur belle amie avait dit au baron saxon qu’elle allait visiter sa famille.
Elles avaient soupé entre elles, riant de bon cœur, médisant des femmes, se moquant des hommes.
Enfin, l’une d’elles avait parlé d’un roman qui venait de paraître et qui faisait fureur dans tous les mondes. C’était l’Histoire des Treize, de M. de Balzac.
– Eh bien, mes bonnes amies, dit la maîtresse du baron saxon, savez-vous bien une chose ? C’est que si trois femmes comme nous faisaient le serment des héros de M. de Balzac, elles iraient loin.
– Peut-être, dit l’actrice.
– A coup sûr, ajouta la chanteuse.
Le serment fut fait. Dix années après, la chanteuse avait trente mille livres de rente, l’actrice passait de son petit théâtre sur une grande scène, la maîtresse du baron saxon était comtesse.
Pendant les dix années, ces trois femmes ne s’étaient jamais rencontrées ostensiblement. Elles avaient observé le programme du grand romancier. Elles s’étaient servies sans relâche, et le monde entier avait ignoré leur liaison.
Or, celle qui était devenue comtesse, on le devine, était madame d’Estournelle, et le coupé de régie dans lequel elle monta dix années plus tard, le visage couvert d’un voile épais, la conduisit rue Blanche, à la grille d’un charmant petit hôtel entre cour et jardin, qu’un architecte à la mode avait construit l’année précédente pour madame Jeanne D…, la grande cantatrice.
Avant d’atteindre la rue Blanche, madame d’Estournelle avait fait arrêter un instant le coupé au coin de la rue Saint-Lazare, et fait signe à un commissionnaire assis sur ses crochets.
Elle lui avait remis la lettre qu’elle avait écrite devant son mari.
– Portez cela rue Olivier, lui dit-elle en lui mettant cinq francs dans la main.
Cette lettre était adressée à mademoiselle Olympe, du théâtre de ***.
Elle contenait ces deux lignes :
« Topaze attend, pour affaire urgente, Emeraude chez Grenat. »
Topaze, Emeraude et Grenat avaient été les noms de guerre mystérieux de ces trois mousquetaires femelles.
Et madame la comtesse d’Estournelle avait continué son chemin, se disant :
– Olympe sera chez elle. Jamais elle ne sort avant deux heures, et il est à peine midi.
Un valet en gilet rouge était venu ouvrir la grille du petit hôtel.
– Madame ne reçoit pas, dit-il à la comtesse.
– Dites à votre maîtresse que c’est une dame qui lui a vendu une topaze, elle me recevra.
Le valet referma la grille assez dédaigneusement : mais cinq minutes après, il revint l’ouvrir à deux battants, et le coupé entra dans la cour. La comtesse en descendit sans enlever son voile. Le valet, devenu respectueux, lui fit traverser un vestibule d’arbustes rares, poussa la porte d’un salon d’hiver et s’effaça.
La comtesse entra et vit une femme debout devant la cheminée. C’était Jeanne.
– Charles, dit la cantatrice, maintenant je n’y suis pour personne.
Le valet referma la porte. Alors la comtesse releva son voile et les deux femmes s’embrassèrent.
– Te voilà donc enfin, ma bonne Topaze, dit la chanteuse.
– Me voilà, mon cher Grenat, et j’ai besoin de toi.
– Topaze, Emeraude et Grenat, cela ne fait qu’un, tu le sais bien.
– Je le sais.
La comtesse se jeta dans une bergère, au coin de la cheminée.
– Voyons, fit la chanteuse, que veux-tu ? Est-ce de l’argent ? J’ai trente mille francs chez moi. Faut-il vendre mes diamants ?
– Non. Je veux me débarrasser d’un homme.
– Veux-tu que je le fasse tuer en duel ?
– Non. Il faut me le confisquer.
– On tâchera. Son nom ?
– Gontran de Neubourg.
– Quoi ! le baron ?
– Oui.
– Mais c’est mon ancien admirateur, ma petite.
– Je le sais.
– Et il te gêne.
– Il peut me ruiner.
– Parle, madame la comtesse ; ordonne… on fera ce que tu voudras.
– N’as-tu point oublié nos statuts à son endroit ?
La cantatrice, que désormais nous appellerons simplement Grenat, se prit à sourire.
– Tu veux parler de cet article de nos petites conventions secrètes qui est ainsi conçu :
« Ne jamais rompre une liaison sans avoir de lui une lettre compromettante ou un secret qui, au besoin, puisse en faire un esclave. »
– Est-ce cela ?
– Oui. T’en es-tu bien souvenue avec le baron ?
– Ma chère, répondit Grenat, sais-tu bien que Gontran est l’homme le plus pur que je connaisse ? Sa vie est comme une glace de Venise ?
– Sans une toute petite tache ? fit la comtesse en fronçant le sourcil.
– Si, il y en a une.
– Et tu la connais ?
– Oui.
Un rayon de joie cruelle brilla dans les yeux de la comtesse.
– Parle, dit-elle ; j’ai soif de savoir.
Grenat se leva et alla faire glisser une lourde portière de tapisserie sur sa tringle, disant :
– Je me défie toujours de mes gens. Ces drôles passent leur vie à écouter aux portes.
Puis elle revint s’asseoir à côté de la comtesse.
– Tu sais aussi bien que moi, ma petite, dit-elle, que nous ne sommes pas des anges de vertu et de pureté ; nous avons toutes trois, la Topaze, le Grenat et l’Emeraude, nos petites misères sur la conscience ; mais nous avons toujours été honnêtes entre nous. Jamais nous n’avons manqué à la parole que nous nous donnions.
– Et cela sera toujours ainsi, dit simplement la comtesse.
– Donc, tu vas me jurer que tu garderas le secret sur ce que je vais te dire.
– Je te le jure. Parle…
– A l’âge de vingt ans, Gontran a tué un homme.
L’œil de la comtesse étincela.
– Et tu en as la preuve ? dit-elle.
– Là, dans ce meuble.
– Oh ! alors… nous le tenons ! fit Mme d’Estournelle avec une joie sauvage. Secret pour secret !… Maintenant, parle, je t’écoute.
La cantatrice reprit :
– Il y a cinq ans, je ne sais comment t’expliquer cela autrement que par une bizarrerie de caractère ; mais, le jour où je le rencontrai, j’avais le cœur et la tête tournés au sentiment. Je voulus être aimée d’un amour pur, ardent, sans mélange. Je jouai la comédie, j’enveloppai ma vie de romanesque…
– Attends, interrompit la comtesse, je crois deviner que l’éclipsé que tu fis eut Gontran pour cause première.
– Oh ! c’est bien plus drôle… tu vas voir !… Un soir de bal d’Opéra, je l’intriguai. Il ne m’avait jamais vue. Mes cheveux blonds, ma main de duchesse, cet esprit mordant que tu me connais, le séduisirent. Il eut beau me supplier d’ôter mon masque, je m’en défendis. « Ecoutez, lui dis-je, je ne suis pas ce que vous pensez peut-être. Je suis du monde, et j’ai un mari farouche. Cependant je vous ai vu, je vous aime… Mais ne comptez point me revoir à Paris.
« – Et où vous reverrai-je ? me demanda-t-il en tremblant.
« – Je ne sais pas encore, lui répondis-je. Seulement, si un jour vous recevez une lettre avec ce mot remember et l’indication d’un pays quelconque, allez-y.
« – Fût-ce en Chine, me répondit-il, j’irai. »
– Je rentrai chez moi folle d’espoir. Huit jours après, j’avais imaginé l’étrange comédie que voici : j’avais trouvé un mari, c’est-à-dire un brave homme de chevalier d’industrie qui, moyennant cent louis par mois, jouerait le double rôle de tyran domestique et de colonel prussien.
Le lendemain Gontran reçut un billet avec les deux mots : Remember, Cauterets.
Gontran partit pour Cauterets. Le lendemain de son arrivée, il me rencontra au bal de l’hôtel des Bains et vint à moi.
« – Je n’avais pas vu votre visage, me dit-il, mais mon cœur vous a reconnue. C’est vous !…
« – Taisez-vous, malheureux ! lui dis-je ; mon mari est ici. »
– Mon faux colonel jouait son rôle à ravir. Il roulait des yeux féroces, portait de grosses moustaches, et avait dit, le jour de son arrivée, en jouant au whist, qu’il couperait les oreilles au premier petit jeune homme qui oserait me regarder.
Gontran me fit danser. A la fin du bal, il perdait la tête.
J’avais loué hors de la ville une maison solitaire, entourée d’un grand jardin. Je fis faire à Gontran un joli stage d’un mois. Après quoi, je le reçus, le soir, sous une tonnelle, dans le jardin.
Il arrivait, enveloppé dans un grand manteau rasant les murs. Il entrait par une petite porte qui donnait sur un sentier perdu ; il avait toujours un pistolet dans sa poche. C’était charmant. Mon roman était complet ! Chaque soir, Gontran s’imaginait que je risquais pour lui mon repos et peut-être ma vie. Le colonel devait me tuer…
– Voilà du chevaleresque ou je ne m’y connais plus, interrompit en riant la comtesse d’Estournelle.
– Malheureusement, poursuivit la cantatrice, il y avait à Cauterets, au milieu de tous ces paisibles bourgeois, qui persistaient, tout comme Gontran, à me prendre pour une grande dame ; il y avait, dis-je, un jeune fou, un fat, le petit marquis de B…, qui se prit d’une folle passion pour moi, et fit un soir le pari d’arriver jusqu’à mon cœur.
Or, une nuit, Gontran sortait du jardin, lorsqu’il se trouva face à face avec le marquis.
« – Ah ! ah ! lui dit celui-ci, je devine tout maintenant… et les dédains de la comtesse, – je passais pour comtesse… – me sont expliqués.
« – Monsieur, lui dit Gontran en le prenant à la gorge, vous allez me jurer de vous taire !
« – Non pas ! je veux que tout Cauterets sache l’aventure, dit le marquis.
« – Alors je vous tuerai demain !
« – Si vous pouvez ! Mais, d’ici là, j’aurai le temps de raconter à mes témoins… »
– Gontran avait vingt-cinq ans, il m’aimait comme un fou, et il perdit la tête. Il avait un pistolet sur lui, il brûla la cervelle au marquis.
Au bruit de la détonation, j’accourus. Je trouvai Gontran ivre de douleur, immobile, l’œil hagard…
« – Laissez-moi fuir, me dit-il, on croira qu’il s’est tué par désespoir… »
– Tel est le secret qui existe entre Gontran et moi, acheva Grenat.
– Mais enfin, il a fini par savoir qui tu étais ? observa Mme d’Estournelle.
– Oui. Mais lorsqu’il l’a su il m’aimait encore. Un soir, au bout de six ou huit mois, nous eûmes une querelle. Je voulus rompre. Le lendemain, Gontran m’écrivit une lettre dans laquelle il me jurait qu’il m’aimait, et me demandait au nom de celui qu’il avait tué pour moi, de lui pardonner ses torts.
– Et puis ? fit la comtesse.
– Je pardonnai à Gontran. Nous nous aimâmes six mois encore. Mais tout a une fin, même l’amour. Nous nous sommes, du reste, séparés en bons amis.
– Mais tu as gardé la lettre ?
– Naturellement. A présent que veux-tu que je lui demande ?
– Rien. Je le connais comme toi, dit Mme d’Estournelle. Si tu lui demandais de souscrire à de certains arrangements, il irait porter sa tête au bourreau, mais il te refuserait.
– C’est vrai.
– Seulement, tu peux l’éloigner de Paris à l’instant même, sans qu’il ait le temps de voir personne.
– Et où veux-tu que je le conduise ?
– Peu m’importe ! mais il faut qu’il parte !
– Bon ! Après ?
On entendit à ce moment vibrer la cloche qui annonçait l’arrivée d’un visiteur.
– C’est Emeraude, fit la comtesse, je lui ai donné rendez-vous chez toi.
– Ah ! bon ! dit Grenat qui allongea sa main mignonne vers un gland de sonnette.
– Charles, ajouta-t-elle, si c’est une dame, recevez !
C’était, en effet, Mlle Olympe, du théâtre de ***.
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