Chapitre 35
La Topaze a donc besoin de son Emeraude ? dit-elle en se jetant au cou de la comtesse. Que te faut-il ? que veux-tu ?
– Ecoute-moi bien. L’homme qui t’adore est un grand seigneur russe, le comte Pérékoff, qui, après avoir été obligé, lors de la déclaration de guerre, de rentrer en Russie et d’aller reprendre son grade de major, a eu le bonheur de se faire faire prisonnier à Bomarsund. Depuis, par une faveur toute spéciale, on l’a autorisé à venir de Belle-Isle à Paris.
– C’est-à-dire, fit Emeraude en souriant, qu’il est rentré dans son appartement de la rue du Helder, et qu’il passe à mes genoux son temps de prisonnier de guerre.
– Je sais cela. Or, poursuivit la comtesse, dans le siècle de civilisation où nous vivons, la guerre n’interrompt point les communications de la poste, et on permet aux prisonniers russes d’écrire à leur famille.
– Sans doute.
– Il faut douze jours pour écrire à Sébastopol et avoir une réponse.
– Oui.
– Mais le télégraphe ne demande que quelques heures.
– Eh bien ?
– Retiens ceci : Il faut que le comte Pérékoff, pour l’amour de toi et sans te demander aucune explication, obtienne la permission de faire demander à Sébastopol, par la voie télégraphique, des nouvelles d’un jeune soldat russe appelé Andrewitsch. Je veux savoir s’il est mort ou vivant.
– Diable ! fit Emeraude, c’est bien difficile. Mais, n’importe ! si ce n’est qu’impossible, on le fera. Pérékoff a tant d’amis à Paris…
La comtesse prit les mains de ses deux amies :
– Allons, mes petites, dit-elle, je vois que notre contrat tient toujours.
Puis, regardant la cantatrice :
– Tu pars, n’est-ce pas ?
– Comment ! Tout de suite ?
– Gontran doit être chez lui. Il faut que tu le voies à l’instant même.
– C’est bien, dit Grenat. Ce soir nous serons loin, lui et moi. Je vais inventer un bon petit prétexte, hérissé de mystères.
– Qui donc peut avoir affaire à moi ? se demanda Gontran tandis que son valet de chambre introduisait au salon la dame inconnue qui désirait lui parler.
Et il poussa la porte qui séparait cette pièce de son fumoir.
– Jeanne ! dit-il en jetant un cri.
La cantatrice était toujours belle, et Gontran l’avait ardemment aimée. C’en était assez pour lui faire éprouver une certaine émotion.
– Vous ici ! dit-il, vous, Jeanne ?
– Moi, qui ai besoin de vous, dit-elle.
Le baron lui offrit un siège, demeura debout devant elle, et lui dit :
– Parlez ! je suis à vos ordres.
Grenat tira de son sein un papier jauni.
– Vous souvenez-vous de Cauterets ?
M. de Neubourg tressaillit ; un nuage passa sur son front.
– Oh ! dit-il, quel affreux souvenir venez-vous donc évoquer, Jeanne ?
– Ne m’avez-vous pas dit que je pourrais disposer de vous ?
– Sans doute.
– Eh bien ! prenez un manteau de voyage et suivez-moi.
– Mais, c’est impossible ! s’écria le baron.
– Oui, si le baron Gontran de Neubourg est un homme sans foi. Non, s’il se souvient.
– Mais je me bats demain.
– Vous ne vous battrez pas, voilà tout.
– Vous voulez donc me déshonorer ? s’écria le baron.
– Ecrivez à votre adversaire, et demandez-lui un congé.
– Attendez demain, je suis à vos ordres.
– Impossible !
– Mais enfin, où dois-je vous suivre ? où me conduisez-vous ?
– C’est mon secret. Oh ! rassurez-vous, je ne demanderai au loyal Gontran, que j’ai connu, rien qui mette son honneur en péril.
– Mais enfin ?…
– Gontran, mon ami, dit la cantatrice avec calme, au nom de ce terrible souvenir qu’il m’a fallu une grande force d’âme pour évoquer, je vous adjure de m’obéir…
– Soit, je vous obéirai.
– D’être mon esclave pendant quelques jours.
– Je vous le promets.
– Je veux votre parole d’honneur.
– Je vous la donne.
– Eh bien ! dit-elle en souriant, voici le programme de mes volontés. Ecoutez. Hormis votre adversaire, à qui vous allez écrire pour vous excuser, nul ne saura que vous avez quitté Paris.
– Comment ?
– J’ai votre parole.
Gontran baissa la tête et se tut. Puis il s’assit devant une table et écrivit à M. le comte d’Estournelle :
« Monsieur le comte,
« Vous m’avez demandé un délai de vingt-quatre heures pour des motifs que je comprends et que je respecte. A mon tour, je me vois forcé de vous demander un sursis. Je quitte Paris précipitamment pour quelques jours, peut-être même pour quelques heures seulement. A mon retour, je m’empresserai de me mettre à votre disposition.
« Votre très humble,
« Baron GONTRAN DE NEUBOURG. »
Le baron ferma et cacheta cette lettre. Puis il regarda la cantatrice.
– A présent, dit-il, qu’exigez-vous encore ?
– Que pendant tout le temps que vous serez avec moi, vous ne donniez signe de vie à aucun de vos amis.
– Comment ! je ne pourrai pas leur écrire ?
– Non.
Le baron ne put réprimer un geste d’impatience.
– Mais savez-vous bien, dit-il, que c’est de la tyrannie, cela ?
Grenat eut un sourire superbe, le sourire de la femme accoutumée à triompher.
– Vous manquez de mémoire, Gontran, reprit-elle.
– Moi ?
– Voyons, souvenez-vous ! Vous m’avez aimée, adorée, hein ? convenez-en !
Il lui prit galamment la main et la baisa.
– Pouvais-je faire autrement ? répondit-il avec un sourire.
– Je pouvais vous tyranniser alors, vous tourmenter, vous martyriser. L’ai-je fait ?… Je pouvais abuser de votre fortune. Y ai-je songé ?
– Vous avez été la plus loyale des femmes, Jeanne.
– Eh bien ? il arrive qu’un jour j’ai besoin de vous et me dis : Gontran le chevaleresque, mon Gontran d’autrefois, qui se fût tué sur un signe de ma main, ce Gontran, pour qui j’ai fait des folies, en qui j’ai eu foi, fera bien ce que je lui demanderai, moi qui jamais ne lui demandai rien… Et voici que vous me marchandez votre dévouement… votre affection !…
Ces derniers mots, prononcés d’un ton piqué, allèrent au cœur de M. de Neubourg.
– Jeanne, dit-il, vous avez raison ; je suis prêt à vous suivre.
Elle lui tendit sa main blanche, allongée, aux ongles opaques, une main que la plus vraie des duchesses du vieux faubourg n’aurait point désavouée.
– Allons ! dit-elle, je vous retrouve, baron… Tu es resté le Gontran des anciens jours, et la femme qui t’aime à cette heure a bien raison de t’aimer.
M. de Neubourg fronça le sourcil. Un nuage passa sur son front.
– Ah ! pardon, ami, lui dit Jeanne : j’ai commis une faute. Je mets une restriction à ton serment. Tu aimes, n’est-ce pas ? Voyons, es-tu sûr d’elle ? Sait-elle vraiment t’apprécier ? Si tu lui recommandes un profond silence, le gardera-t-elle ?
– Jeanne, dit M. de Neubourg, qui parut faire un effort surhumain, vous vous trompez, je n’aime personne…
Mais, en parlant ainsi, il était devenu pâle encore, et sa voix tremblait.
La cantatrice eut un élan d’affection pour cet homme si simple, si noble et si bon. Elle lui passa ses deux bras au cou et lui effleura le front de ses lèvres.
– Tiens, s’écria-t-elle, le moule dans lequel Dieu a fondu des hommes comme toi est brisé ; tu es le dernier gentilhomme vrai de tous points que je connaisse. Tu me diras si tu souffres, si tu aimes sans être aimé… Je te consolerai…
– Mais…
– Chut ! tais-toi, mon beau chevalier… tu sais bien que Jeannette devine tout… Veux-tu lui écrire ? Tant pis si elle parle !…
– Non, je n’écrirai pas, dit Gontran avec résolution.
– Alors, viens !
M. de Neubourg sonna, et, lorsque son valet de chambre fut entré, il regarda la cantatrice.
– Faut-il faire une malle ? lui demanda-t-il.
– Comme tu voudras, répondit-elle négligemment. Grenat, un moment sous l’empire de ses souvenirs, venait de songer qu’elle se devait à la mystérieuse association dont elle faisait partie. Le ton d’indifférence qu’elle employa rassura donc Gontran.
– Elle m’emmène pour quelques heures seulement, se dit-il.
– J’ai une voiture en bas, ajouta-t-elle ; demande ton paletot et partons !…
Cinq minutes après, M. de Neubourg s’éloignait de chez lui dans une voiture fermée, dont la cantatrice avait prudemment baissé les stores.
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