Chapitre 36
M. le comte d’Estournelle, fidèle à la consigne que lui avait donnée sa femme, était demeuré enfermé dans son appartement de la rue des Saints-Pères.
D’abord en proie à une violente agitation mélangée d’une secrète terreur, il avait fini par se calmer, au contact des caresses enfantines de sa fille.
Le comte avait en sa femme cette confiance que le crime de bas étage accorde à une intelligence plus élevée. Il se souvenait que cette femme, rencontrée par lui dans un milieu plus qu’interlope, n’avait eu qu’à vouloir pour porter son nom.
Le cheval dompté par un cavalier habile finit par avoir une foi robuste en lui, et, sous son impulsion, sous une simple pression de son genou, il s’élancera dans un abîme.
M. d’Estournelle attendit donc le retour de sa femme avec la patience du soldat qui se repose sur la sagesse de son général.
La comtesse ne revint que vers quatre heures.
Blottie au fond de son fiacre à l’angle du boulevard, elle avait voulu assister au mystérieux enlèvement de Gontran de Neubourg.
Ce n’avait été que lorsqu’elle avait vu passer la voiture de place qui emportait le baron et Grenat qu’elle avait ordonné à son cocher de reprendre le chemin de la rue des Saints-Pères.
– Enfin ! dit le comte en la voyant rentrer et franchir le seuil du salon.
– Blanche, dit la comtesse à sa fille qu’elle embrassa, va-t’en jouer avec ta bonne.
L’enfant sortit.
– Il est temps, je crois, madame, fit alors le comte, que je me mette en quête de deux témoins ?
– C’est inutile.
– Cependant, je me battrai demain ; et d’ici là…
– Demain ou après, dit la comtesse, ou… peut-être… jamais !
Le comte laissa échapper un geste de profonde surprise. Madame d’Estournelle lui tendit une lettre :
– Tenez, dit-elle, voilà ce que j’ai trouvé chez le concierge à votre adresse. On vient de l’apporter, et j’ai reconnu l’écriture. C’est de Gontran.
Le comte ouvrit cette lettre, et jeta un cri d’étonnement.
– Gontran est parti, ajouta madame d’Estournelle ; à cette heure, il roule en train express loin de Paris.
– Mais… où va-t-il ?
– Il ne le sait pas.
Le comte regarda sa femme, madame d’Estournelle était calme et souriante :
– Mon cher ami, reprit-elle, je vous l’ai dit ce matin, je vous dépossède de toute votre autorité. Vous obéissez et je commande.
– Soit. Mais…
– Il est inutile que je vous initie à mes plans de bataille.
– Cependant…
– Tenez, fit-elle avec un sourire dédaigneux, vous êtes rouge comme un homard cuit, et je crains toujours pour vous une apoplexie. Allez vous promener. Une promenade au grand air vous fera du bien. Revenez à l’heure du dîner. Il faut que je sorte de nouveau.
– Ah !
– Et je puis bien vous dire où je vais, au fait.
– C’est heureux ! ricana le comte avec amertume.
– Je vais chez la baronne René. Il faut savoir soigner un héritage, acheva-t-elle avec un sourire diabolique.
Le comte prit son chapeau et sortit avec la soumission d’un enfant.
Madame d’Estournelle sonna, et dit à sa femme de chambre :
– Habillez mademoiselle.
La comtesse sortit à pied, donnant la main à son enfant, et se rendit chez la baronne René.
Le vieil hôtel de la rue Saint-Guillaume était toujours morne et silencieux.
Cependant il semblait avoir subi une certaine transformation, et celui qui, après y avoir pénétré six mois auparavant, y serait revenu en ce jour, aurait constaté que la cour avait été ratissée, qu’elle portait l’empreinte de roues de voitures, que les croisées du rez-de-chaussée étaient ouvertes, et qu’il y avait au bas de l’escalier deux grandes jardinières remplies de fleurs.
Autrefois, madame la baronne René ne sortait jamais de cette vaste et lugubre pièce à tentures sombres où nous l’avons vue recevoir son notaire, maître Brunet.
Maintenant, elle s’était installée au rez-de-chaussée, dans un petit salon d’hiver qu’elle avait fait restaurer.
La comtesse l’y trouva demi-couchée sur une bergère auprès du feu, un numéro de la Gazette de France à la main.
Sa fille, une jolie enfant blonde et rose, de cinq à six ans, entra en gambadant, courut à la vieille femme, lui jeta ses deux petits bras potelés autour du cou, et lui dit avec une adorable petite mine :
– Bonjour, ma tante !
La baronne se leva et serra l’enfant sur son cœur.
– Cher petit ange ! dit-elle ; tes caresses me rajeunissent de trente années.
La baronne assit l’enfant sur ses genoux, puis elle tendit la main à madame d’Estournelle.
– Bonjour, ma nièce ! dit-elle, vous êtes bonne et charmante de m’amener ma petite Blanche… et, tenez, savez-vous bien que vous avez, avec ce petit chérubin, opéré un miracle ?
– Vraiment ! madame…
– Mon Dieu, oui, dit la baronne. Je vois que maintenant la mort, qui naguère frappait à ma porte, ne veut plus de moi.
– Oh ! je l’espère bien, fit Mme d’Estournelle, qui prit la main de la baronne et la baisa avec respect.
La comtesse était, de tous points, une femme supérieure. Elle réussissait là où son mari seul eût infailliblement échoué. Présentée à la baronne, elle n’avait eu besoin que de quelques jours pour la séduire complètement.
Héritière des rancunes de son mari le général baron René, la septuagénaire avait d’abord accueilli Mme d’Estournelle avec quelque répugnance. Mais la comtesse avait gagné la partie. Elle avait su jouer le respect et la reconnaissance, elle avait entouré la vieille femme d’une sorte de vénération toute filiale. La gentillesse de l’enfant avait achevé l’œuvre.
– Oui, reprit la baronne en pressant affectueusement la main de la jeune femme, je me sens rajeunir, ma nièce. Savez-vous bien qu’aujourd’hui, tentée par un chaud rayon de soleil, j’ai fait deux fois le tour de mon jardin ? Et vous savez s’il est grand !…
– En effet, murmura la comtesse.
La baronne se reprit à embrasser la petite fille, et reprit en soupirant :
– Dieu est bon, ma nièce, et il m’a envoyé une consolation pour mes derniers jours. Ah ! que ne m’a-t-il conservé ce pauvre enfant, issu de mon sang.
La comtesse tressaillit.
– Tenez, continua la baronne, j’ai fait, la nuit dernière, un rêve étrangement douloureux.
– Ma tante !…
– Non, laissez-moi parler. Je suis forte contre la douleur. Je veux vous dire mon rêve.
– Je vous écoute, ma tante.
– Figurez-vous, mon enfant, que, dans mon rêve, la vérité était devenue mensonge… le Cosaque était un traître… Ce n’était pas le fils de mon fils qui était mort… c’était le fils du Cosaque…
Mme d’Estournelle était une femme forte dans toute l’acception du mot ; cependant elle ne put se défendre d’un léger battement de cœur.
La baronne reprit :
– Et cela se passait dans sept ou huit ans, j’allais mourir… Mais je mourais heureuse et fière, car j’avais deux enfants au lieu d’un à mon chevet d’agonie… Blanche avait quinze ans !… Lui, il était grand et fort, il ressemblait à son père, il avait vingt-sept ou vingt-huit années et il regardait votre fille avec amour… Un rayon de soleil printanier entrait par la fenêtre ouverte et se jouait dans leurs cheveux. Le vent m’apportait les parfums des lilas du jardin… J’ai pris la main de Blanche, je l’ai mise dans la main de celui que je pleure… En ce moment, je me suis éveillée !…
La baronne murmura ces derniers mots d’une voix éteinte, et deux larmes roulèrent sur ses joues amaigries.
– Ma tante, dit la comtesse en s’agenouillant devant elle, au nom du ciel, chassez de tels souvenirs… vous vous faites un mal affreux !…
· · ·
· · ·
Mme d’Estournelle revint rue des Saints-Pères à l’heure du dîner.
Le comte n’était point rentré encore. La comtesse alla s’asseoir toute rêveuse sur sa chaise longue dans son boudoir.
Un monde de pensées s’agitait dans sa tête.
– Il est fâcheux, se dit-elle enfin après une longue rêverie, il est fâcheux que Blanche n’ait pas quinze ans ! je trouverais bien à faire du rêve de la baronne une réalité !… Il est même plus fâcheux encore, poursuivit-elle après un nouveau silence, que j’aie trente ans sonnés, que Gaston n’en ait que vingt… et que je ne sois pas veuve !…
Un sourire infernal effleura ses lèvres.
– Oh ! cet homme, murmura-t-elle en faisant sans doute allusion à son mari, ce soudard brutal et grossier… ce buveur d’absinthe… ce joueur effréné… m’a-t-il fait payer assez cher, par toutes ses infamies, par ses lâchetés inouïes, le nom qu’il m’a donné ! j’étais une courtisane, c’est vrai, une fille perdue, soit !… mais ai-je changé de condition en épousant ce gentilhomme dégénéré, cet officier chassé de son corps, ce misérable qui m’apportait en dot une voix enrouée par l’abus de l’eau-de-vie, une pauvreté ignoble, une vie sans honneur ?
Elle rêva encore, et reprit :
– Il est querelleur, il est brutal et violent. Vingt fois il eût été tué si je n’avais été là pour l’empêcher de jouer sa vie… Aujourd’hui même, qui sait ? Gontran m’en eût débarrassée peut-être…
Mais alors le regard de Mme d’Estournelle tomba sur son enfant qui jouait dans un coin du boudoir.
– Non, dit-elle, il faut que cet homme vive. Il faut que ma fille soit une vraie fille du faubourg Saint-Germain !…
Un valet entrouvrit la porte du boudoir, et apporta une lettre sur un plateau.
La comtesse jeta les yeux sur l’enveloppe et tressaillit.
– Ah ! dit-elle, Emeraude est aussi solide que Grenat, elle ne perd point son temps… Voilà peut-être une nouvelle qui revient de Sébastopol.
Elle se hâta de briser l’enveloppe, déplia la lettre et lut :
« Chère Topaze,
« Pérékoff, mon esclave, n’a pas eu besoin d’écrire à Sébastopol, ce qui, d’ailleurs, eût été impossible, le télégraphe n’étant point au service des particuliers en temps de guerre. J’ai, néanmoins, le renseignement que tu me demandes. Un jeune soldat, du nom d’Andrewitsch a été fait prisonnier à Balaclava, et dirigé sur la France. Il figure sur la liste des prisonniers russes internés à Belle-Isle.
« Ce jeune homme, ajoute le document que m’a transmis Pérékoff, prétend avoir été élevé en France. Serait-ce celui que tu cherches ?
« A toi,
« EMERAUDE.
« P. S. – Si ce n’est pas celui-là, on verra. J’enverrais plutôt Pérékoff à Pétersbourg. »
La comtesse avait pâli en lisant cette lettre.
– De Belle-Isle sur le continent, il y a une heure de traversée, se dit-elle. Si on venait à faire la paix, Andrewitsch, c’est-à-dire Gaston René, serait à Paris en trois jours… Oh ! oh ! il faut aviser…
La comtesse étendit la main vers le gland d’une sonnette ; mais en ce moment, son mari rentra.
– Mon cher ami, lui dit-elle, vous allez vous mettre à table sans moi.
– Comment ! dit le comte d’Estournelle, vous sortez encore ?
– Oui. Et je ne sais même pas quand je rentrerai ; cependant, vous ferez bien de passer la soirée avec votre enfant et de m’attendre.
– Comme il vous plaira ! murmura le comte.
Mme d’Estournelle sortit de nouveau ; elle prit un fiacre sur la place et se fit conduire rue Olivier, chez Emeraude. L’actrice était seule et dînait en tête à tête avec elle-même. La comtesse lui dit en entrant :
– Je viens dîner avec toi, défends ta porte.
– Oh ! c’est inutile ; Pérékoff dîne en ville et ne viendra que fort tard.
La comtesse se débarrassa de son châle et de son chapeau, et se mit à table.
– J’ai donné campo à tout mon monde, reprit Emeraude. Mon domestique et ma cuisinière sont au théâtre ; je leur ai donné une loge. J’ai fait venir à dîner de chez le traiteur, et c’est ma femme de chambre qui me sert. Donc, nous sommes chez nous et nous pouvons causer à l’aise.
– Causons, alors. D’abord, joues-tu en ce moment ?
– Non. J’ai un mois de congé, ma petite.
– Ah ! fit la comtesse. Et… Pérékoff ?
– Eh bien ?
– Absorbe-t-il tous tes loisirs ?
– Oui et non. Que veux-tu dire ?
– Ferais-tu bien un voyage avec moi ? demanda la comtesse.
– Si c’est nécessaire.
– Oui.
– Partons, alors…
La comtesse se jeta au cou de l’actrice et lui dit avec effusion :
– Merci ! je vois que tu es toujours l’Emeraude à sa Topaze.
– Et… où allons-nous ?
– A Belle-Isle.
– Bah !
– Je m’intéresse au jeune Andrewitsch, fit la comtesse avec un singulier sourire. Que vas-tu dire à Pérékoff ?
– Que je vais chez ma tante, à Nantes. Tu sais, on a toujours une tante quelque part.
La comtesse se prit à sourire ; puis elle dîna de fort bon appétit, et dit à Emeraude :
– Il y a demain, à neuf heures du matin, un train express pour Nantes. Je te donne rendez-vous à la gare d’Orléans.
– J’y serai.
La comtesse d’Estournelle rentra chez elle et dit à son mari :
– Je pars demain matin pour une quinzaine de jours.
Depuis le matin, le comte tombait de surprise en surprise. Mais à cette dernière, il ne put s’empêcher de pousser un cri.
– Je crois, dit-il, que vous devenez folle, ma chère !
– Non. Je sauve notre héritage que vous étiez en train de perdre, voilà tout.
– Mais où allez-vous ?
– C’est mon secret. Demain matin, vous conduirez Blanche chez la baronne René en la priant d’en avoir soin.
– Mais… que lui dirai-je ?
– Vous savez bien que, pour la baronne, j’ai une mère et une famille, le tout très pauvre, mais très honorable et vivant au fond de la Bretagne ?
– Oui, fit le comte avec un dédaigneux sourire.
– Eh bien, j’ai reçu dans la nuit une dépêche télégraphique m’annonçant que ma mère se mourait.
– Soit. Mais encore, dit le comte, au moins m’écrirez-vous ?
– Peut-être…
Et sur ce dernier mot, la comtesse congédia son mari et lui conseilla d’aller se coucher.
Elle passa une partie de la nuit à faire ses malles, dormit ensuite jusqu’au jour sur un canapé et monta en voiture à huit heures du matin, sans avoir voulu que son mari l’accompagnât jusqu’au chemin de fer.
Or, M. le vicomte Arthur de Chenevières, après avoir quitté son ami le baron de Neubourg, avait passé la journée en proie à une émotion facile à concevoir.
Gontran était un habile tireur, mais le comte d’Estournelle avait une réputation de duelliste parfaitement établie.
Le vicomte passa cinq heures à attendre. Puis au bout de ce temps, il se décida à se rendre chez Gontran.
– M. le baron n’est pas rentré, lui dit le valet de chambre. Il est sorti entre deux ou trois heures avec une dame.
– Une dame ! fit le vicomte avec surprise. Tu dis qu’il est sorti avec une dame ?
– Oui, monsieur.
– Il ne s’est donc pas battu ?
– Je ne sais pas.
– Voilà qui est étrange ! se dit le vicomte.
Et il attendit encore.
Sept heures sonnèrent, puis huit et neuf ; Gontran ne revint pas. A minuit, les trois amis du baron, c’est-à-dire lord Blakstone, le marquis de Verne et M. de Chenevières, en proie à la plus vive anxiété, coururent ensemble rue de la Michodière.
Mais l’étrange personnage qui donnait ses mystérieuses consultations dans la journée n’était point chez lui, et le concierge ne put indiquer où il était.
Les chevaliers du Clair de Lune se rendirent au bois de Vincennes au petit jour. C’était là que le duel devait avoir lieu. Ils parcoururent les principales allées, s’arrêtèrent dans plusieurs cabarets et interrogèrent les gardes.
On leur assura qu’aucun duel n’avait eu lieu.
Comme ils revenaient à Paris, vers neuf heures, un homme en paletot gris, les yeux abrités derrière des lunettes bleues, se promenait sur le boulevard Beaumarchais, à la hauteur du bureau de poste.
M. de Chenevières le reconnut. C’était l’homme de la rue de la Michodière. Il s’élança de la voiture et courut à lui.
– Ah ! monsieur le vicomte, dit cet homme, vous êtes bien matinal aujourd’hui.
– Ni mes amis ni moi, ne nous sommes couchés, monsieur.
– Et… d’où venez-vous ?
– Du bois de Vincennes.
– Tiens ! moi aussi…
Le vicomte tressaillit.
– Alors, dit-il, peut-être allez-vous nous donner des nouvelles de Gontran ?
L’homme aux lunettes bleues laissa échapper un geste de surprise.
– J’ai fait remettre hier matin, dit-il, une note à M. de Neubourg. Mais je ne l’ai pas vu.
– Montez avec nous, dit le vicomte, nous avons grand besoin de vous.
Le mystérieux personnage s’installa dans la voiture, qui reprit sa course vers le boulevard, et il se mit à écouter attentivement le récit que lui fit M. de Chenevières sur la rencontre qui avait eu lieu la veille entre M. d’Estournelle et Gontran, et que la disparition de ce dernier semblait avoir suivie. Cet homme au visage couturé, ce misérable d’autrefois qui s’était nommé Rocambole, attachait un regard calme et froid sur les trois jeunes gens, et semblait les dominer de toute la hauteur de sa rare et vaste intelligence.
– Messieurs, fit-il enfin, mon avis est que M. le baron de Neubourg a commis une faute grave.
– En quoi ?
– En provoquant le comte d’Estournelle avant de m’avoir consulté. Dans la note que je lui avais transmise, je lui indiquais les habitudes du comte, mais je ne lui conseillais point cette provocation.
– Cependant, fit M. de Verne, Gontran est prudent.
Un sourire glissa sur les lèvres de l’homme aux lunettes bleues.
– Ecoutez, messieurs, dit-il : j’ai eu l’honneur de vous le faire observer déjà, vous êtes trop honnêtes gens pour mener à bien l’affaire colossale que vous avez entreprise.
Et comme ils faisaient un mouvement de surprise, Rocambole poursuivit :
– Pour traquer et réduire à merci des gens comme le comte d’Estournelle, le vicomte de la Morlière et ses deux cousins, il faut avoir le poignet solide et descendre parfois à des combinaisons que vous n’imagineriez jamais tout seuls.
M. de Verne et lord Blakstone voulurent se récrier, mais le vicomte de Chenevières dit gravement :
– J’avoue, pour mon compte, que j’ai été battu dans l’affaire de Sologne. Je ne sais quel est le plan de Gontran, mais j’avoue que, depuis tout à l’heure deux mois que nous avons entrepris de rendre sa fortune à Danielle, nous n’avons pas fait un pas.
– Oh ! pardon, dit l’homme aux lunettes bleues. A la Charmerie, tout allait bon train, et dans la nuit du coup de pistolet où le père et le fils se sont trouvés face à face, nous touchions au dénouement, sans un scrupule assez étrange de M. le baron de Neubourg.
– Messieurs, reprit le vicomte de Chenevières, je propose de revenir aux plans de monsieur.
Et il désignait Rocambole.
Les yeux de ce dernier étincelèrent sous leurs verres bleus.
– Messieurs, répondit-il, je puis, dès à présent, prendre l’engagement de réussir. Si vous voulez me rendre mon initiative, si je suis une fois encore la tête qui pense, et que vous vous contentiez d’être le bras qui agit, je vous promets d’avoir fait rendre gorge aux spoliateurs avant trois mois.
– Cependant, observa M. de Verne, il pourrait se faire que Gontran…
– Je réponds de lui, dit M. de Chenevières, et je suis d’avis d’accepter les propositions de monsieur.
– Eh bien, soit ! dirent à leur tour lord Blakstone et M. de Verne.
Alors Rocambole tira le cordon de soie qui correspondait avec le bras du cocher ; et, au moment où la voiture s’arrêtait :
– Messieurs, dit-il, si vous voulez venir chez moi ce soir, je vous renseignerai sur ce qu’est devenu M. de Neubourg.
– A quelle heure ?
– A dix heures du soir, pas avant. Bonjour, messieurs.
Il ouvrit la portière et sauta lestement sur le trottoir.
– Quel homme étrange, murmura M. de Verne, en le regardant s’éloigner.
– J’ai foi en lui, dit le vicomte en souriant ; les coquins seuls, et il a été passé maître celui-là, savent faire certaine besogne.
· · ·
· · ·
Le soir, à dix heures précises, les trois amis, qui étaient allés successivement chez Gontran, qu’on n’avait pas revu chez lui depuis la veille sonnaient à la porte de l’homme aux lunettes bleues.
Celui-ci avait renvoyé son unique commis, et il attendait ses nobles hôtes dans la pièce du fond, cette pièce meublée en acajou, garnie de rideaux rouges et qu’il appelait trop pompeusement son cabinet.
L’ex-marquis de Chamery, l’ex-élève de sir Williams, avait endossé un paletot d’alpaga blanc, chaussé des bottes vernies, et il avait toute l’élégance d’un parfait gentleman.
– Messieurs, dit-il en avançant des sièges aux chevaliers du Clair de Lune, rassurez-vous sur le sort de votre ami le baron Gontran de Neubourg.
– Il n’a point été blessé ?
– Il ne s’est pas battu.
– Comment cela ?
Rocambole ouvrit un petit carnet rouge placé sur la tablette de la cheminée, et en consulta la première page.
– Hier, dit-il, à deux heures de l’après-midi, M. de Neubourg a reçu un billet du comte d’Estournelle. Ce dernier le suppliait de lui accorder un délai de vingt-quatre heures. Sa fille, prétendait-il, était mourante. A trois heures, une ancienne maîtresse du baron, mademoiselle Jeanne, du théâtre de ***, s’est présentée chez lui. Il est sorti avec elle, en fiacre, et ils se sont dirigés vers la gare du Nord. Là, ils ont pris un train express, et sont partis pour la Belgique.
– Mais, s’écria le vicomte, cela est extraordinaire.
– Et vrai, dit Rocambole en souriant ; le baron s’est arrêté à Bruxelles. Il est logé à l’hôtel de Suède, près du théâtre de la Monnaie.
– Mais, monsieur, interrompit M. de Verne, permettez-moi de vous dire qu’il me paraît impossible que Gontran soit parti sans nous prévenir.
– Mademoiselle Jeanne le lui a défendu.
– Oh ! par exemple !
– Il y a un secret entre eux, c’est au nom de ce secret qu’elle a exigé ce départ mystérieux.
– Bon ! fit le comte ; mais au moins va-t-il revenir ?
– Non.
– Pourquoi ?
– La comtesse d’Estournelle ne le veut pas, répondit l’homme aux lunettes bleues.
Ces mots mirent au comble la stupéfaction des trois amis. L’étrange personnage continua, consultant toujours ses tablettes.
– La comtesse d’Estournelle, dont la fille n’a jamais été malade, s’est appelée la Topaze dans le monde galant, où elle a longtemps vécu. Elle avait deux amies : l’une se nommait l’Emeraude, c’est mademoiselle Olympe, du théâtre de *** ; l’autre, Grenat, c’est Jeanne, l’ancienne maîtresse de votre ami, le baron de Neubourg. Grenat, Topaze et Emeraude ont renouvelé, il y a dix ans, l’Histoire des Treize de Balzac. Elles se sont unies par un serment solennel et elles se sont servies réciproquement.
– C’est-à-dire que Jeanne D…, que j’ai parfaitement connue du temps de Gontran, dit le vicomte, est l’instrument de la comtesse d’Estournelle ?
– Précisément.
– Demain, dit M. de Verne, je pars pour Bruxelles.
– Ce serait un tort.
– Hein ?
– Messieurs, dit l’homme aux lunettes bleues, la lutte sera chaude avec une femme trempée comme la comtesse. Elle est de force à nous rouler tous.
– Même vous ?
– Même moi, murmura Rocambole, dont le front se plissa.
Mais ce ne fut qu’un éclair ; bientôt son visage se rasséréna.
– C’est égal, dit-il, je suis encore assez jeune pour accepter le cartel. Fiez-vous à moi. Seulement, je vais vous poser mes conditions.
– Voyons ?
– Vous m’obéirez tous, si extraordinaires que puissent être les ordres que je vous donnerai.
– Soit, nous vous obéirons, dit le vicomte. Mais pourquoi ne point prévenir Gontran ?
– Parce que si M. de Neubourg revient brusquement à Paris, il donnera l’éveil à la comtesse. Ah ! j’oubliais de vous dire que cette dernière est partie également.
– Quand ?
– Ce matin.
– Pour Bruxelles ?
– Non, pour Nantes. Et elle est partie avec son autre amie, mademoiselle Olympe, c’est-à-dire Emeraude.
– Eh bien, messieurs, dit le vicomte en riant, la partie, ce me semble, devient intéressante. Nous avons des adversaires dignes de nous.
– Elles auront des auxiliaires, n’en doutez pas.
– Bah !
– D’abord le vicomte de la Morlière, qui est un ami de M. d’Estournelle.
– Et puis ?
– Et puis M. Victor de Passe-Croix, le bel adolescent qui vous a si bien joués en Sologne.
q