Chapitre 37
Ah ! par exemple ! s’écria le vicomte, je voudrais savoir ce qu’il peut y avoir de commun entre Victor et la comtesse d’Estournelle.
L’homme aux lunettes bleues eut un sourire énigmatique.
– Ceci, dit-il, est un secret qu’il est inutile de vous confier pour le moment.
– Mais enfin, que faut-il faire ?
– A présent ?… Rien !
– C’est peu.
– Mais d’ici à deux jours, messieurs, acheva l’homme aux lunettes bleues, il se pourrait que je vous misse en campagne tous trois.
– Et nous laissons Gontran à Bruxelles ?
– Demain, un de mes agents descendra à l’hôtel de Suède, et il fera tenir une lettre au baron.
Rocambole se leva et alla s’adosser à la cheminée.
– Vous avez passé une nuit blanche, messieurs, acheva-t-il, je vous engage à réparer le temps perdu.
Les trois chevaliers du Clair de Lune saluèrent Rocambole, et sortirent tout pensifs.
Après leur départ, l’homme aux lunettes bleues laissa bruire entre ses dents un petit rire sec et moqueur :
– Ah ! dit-il, cœurs chevaleresques et têtes faibles, vous n’étiez pas nés pour l’intrigue, et la comtesse d’Estournelle jouerait avec vous comme le chat fait avec la souris… si je n’étais pas là.
Maintenant, pour expliquer l’opinion de l’homme aux lunettes bleues touchant Victor de Passe-Croix, qui, selon lui, pourrait être au besoin un précieux auxiliaire pour la comtesse d’Estournelle, il est nécessaire de rejoindre le bouillant saint-cyrien, que nous avons un peu perdu de vue.
Nous avons laissé Victor de Passe-Croix à la Martinière, en compagnie de son ami Raoul de Montalet, et en présence de sa famille éperdue et de sa sœur complètement folle. Tout ce que le cœur humain peut éprouver de colère et de rage, Victor l’apprit à cette heure.
– Oh ! s’écria-t-il, voilà des gens que je tuerai l’un après l’autre comme des chiens.
Victor et Raoul retournèrent en hâte au château des Rigoles. Ils voulaient voir M. de Fromentin et lui arracher le nom de ces hommes qui semblaient avoir servi de complices à M. Albert Morel.
Mais une déception nouvelle les attendait aux Rigoles.
Le facteur rural qui venait au château tous les matins, entre sept et huit heures, avait apporté une lettre à M. de Fromentin, et l’officier de marine était parti sur-le-champ pour Paris.
La rage à laquelle Victor fut alors en proie est impossible à décrire. Il ne retourna point à la Martinière, et se contenta d’écrire à son père : « Je vais à Paris ; je veux avoir le mot de l’horrible énigme dont nous sommes victimes. »
A Paris, notre héros courut tous les hôtels, toutes les maisons meublées pour retrouver M. de Fromentin. Ses recherches furent inutiles.
Trois jours après, il vit arriver son père, sa mère et sa sœur. Flavie était toujours folle.
Victor passait la journée à parcourir les boulevards, les cercles, les cafés. Il n’avait vu le visage d’aucun des hommes qui avaient servi Albert Morel, mais il croyait toujours entendre la voix de celui qu’on nommait le bûcheron. Ne trouvant point M. de Fromentin, Victor espérait que le son de cette voix retentirait un jour ou l’autre à son oreille ; et alors il irait droit à l’homme qui aurait parlé, et le provoquerait.
Mais Victor ne rencontrait personne qui eût le son de voix du bûcheron, et il rentrait chez lui chaque soir le désespoir au cœur. Or, un matin, Raoul de Montalet arriva chez lui triomphant :
– J’ai des nouvelles de Fromentin, lui dit-il.
Et il lui tendit une lettre de l’officier de marine.
« Mon cher ami, disait M. de Fromentin, je suis parti précipitamment des Rigoles, appelé que j’étais au ministère de la marine. Le ministre m’a donné une mission, et je suis reparti sur-le-champ. C’est de Nantes, où je suis pour huit jours encore, que je vous écris… »
Victor, interrompant la lecture de cette lettre, et s’écria :
– Je pars pour Nantes !
– J’allais te le conseiller, dit Raoul ; et, si tu veux, je pars avec toi.
– Non, dit Victor. Je veux avoir mes coudées franches avec M. de Fromentin. Il faudra qu’il parle ou qu’il se batte. Tu me gênerais.
Raoul inclina la tête en signe d’assentiment. Dix minutes après, Victor se jetait dans un fiacre, muni d’une légère valise, et disait au cocher :
– Chemin de fer d’Orléans !
Le jeune homme, en montant en voiture, ne remarqua point un vieux monsieur, portant des besicles d’or et une canne à bec de corbin, qui, à deux pas de la porte, lisait une affiche avec le calme béat d’un vrai bourgeois de Paris.
Cependant, à peine eut-il entendu Victor prononcer le mot de chemin de fer d’Orléans, que le vieux monsieur quitta son affiche pour se diriger à petits pas vers une remise de voitures.
Là, il prit un coupé, promit cent sous pour sa course, et dit au cocher :
– Vous m’arrêterez un moment quai d’Orléans, 18.
Le coupé partit au grand trot et atteignit à huit heures et demie précises la maison indiquée.
Le vieux monsieur descendit lestement, s’engouffra sous la porte cochère, se fit attendre dix minutes, et reparut légèrement métamorphosé aux yeux du cocher.
Il avait endossé une vaste douillette fourrée, et mis sur sa tête une vénérable casquette à oreillettes. Sa canne avait fait place à un majestueux parapluie, et il portait sous le bras une petite malle en cuir.
Ce personnage assez excentrique fit son entrée dans la gare d’Orléans avec un cornet acoustique.
Victor se trouvait déjà au guichet et prenait un billet pour Nantes.
Le vieux monsieur se plaça derrière lui, et prit également un billet pour la même destination.
Il parlait très haut, demandait à l’employé du guichet combien il y avait de stations intermédiaires entre Paris et Tours, et affectait une surdité telle, en se servant de son cornet, que Victor, malgré son agitation, ne put s’empêcher de le remarquer, et de faire cette réflexion :
– Voilà un monsieur devant lequel on peut impunément parler politique.
Victor entra dans la salle d’attente ; le vieux monsieur le suivit.
Mais là, le jeune homme fit un geste de surprise, rougit et salua.
Deux femmes se promenaient côte à côte, et l’une d’elles était sans doute bien connue de Victor, si on en jugeait par l’émotion subite que sa vue lui fit éprouver.
Or, ces deux femmes n’étaient autres que la comtesse d’Estournelle et son amie Emeraude.
Le comte d’Estournelle, si on en croyait les notes de l’homme aux lunettes bleues, était lié avec le vicomte de la Morlière.
Or, le vicomte était l’oncle à la mode bretonne de Victor de Passe-Croix, et ce dernier avait rencontré Mme d’Estournelle chez lui, l’hiver précédent.
La comtesse était belle. Victor était jeune. Il avait ressenti pour elle un commencement de passion, avait osé risquer une déclaration, et, repoussé d’un ton moqueur, il était rentré à l’Ecole militaire plein de dépit, et se jurant d’oublier.
Victor avait oublié, en effet ; mais cette rencontre subite réveilla chez lui un amour mal éteint, d’autant plus que la comtesse lui sourit et lui tendit la main.
– Est-ce que vous allez en Sologne, monsieur de Passe-Croix ? lui dit-elle.
– Non, madame la comtesse, je vais à Nantes, c’est un peu plus loin.
La comtesse tressaillit, puis elle se pencha à l’oreille d’Emeraude :
– Voilà, dit-elle, un jeune étourdi qui nous gênera peut-être.
– Je gage qu’il est amoureux de toi, ma chère, fit Emeraude.
– Il l’a été, du moins.
– Alors, qui sait ? il peut nous servir.
Une pensée rapide comme l’éclair passa dans le cerveau de la comtesse.
– Au fait, c’est possible, dit-elle.
Et elle se remit à causer familièrement avec Victor, sans prendre garde au vieux monsieur qui s’était assis derrière elle, sur une banquette, et paraissait absorbé par un article du Constitutionnel.
La cloche du départ se fit entendre.
– Montez donc dans notre wagon, dit la comtesse à Victor.
– Volontiers, répondit le jeune homme.
Et il s’installa auprès de ces dames.
Mais comme un employé allait fermer la portière, le vieux monsieur monta sur le marchepied, s’excusa courtoisement, et entra dans le wagon.
La comtesse avait fait une petite moue dédaigneuse.
Victor se pencha vers elle :
– Ne craignez rien, madame, dit-il, ce bonhomme est horriblement sourd. Nous pourrons causer.
Une heure après, le train arrivait à Etampes et s’arrêtait cinq minutes.
Dans le trajet, le vieux monsieur, qui n’avait cessé de lire le Constitutionnel, avait appris le nom de la comtesse et entendu donner à sa compagne celui d’Olympe.
Une heure plus tard, l’homme aux lunettes bleues recevait dans son officine de la rue de la Michodière une dépêche télégraphique ainsi conçue et datée des Aubrais :
« Orléans. – Ce matin, Raoul Montalet, venu chez Victor, part pour Nantes – je le suis – il voyage avec comtesse d’E…, amoureux d’elle. Je suis dans le wagon. »
A huit heures du soir, le train arrivait à Nantes. A neuf heures, l’homme aux lunettes bleues recevait une deuxième dépêche :
« Nantes, huit heures. – Victor toujours amoureux. A Tours, où il a dîné, on a jeté une poudre jaune dans son verre ; de Tours à Nantes, il est devenu communicatif, et il a raconté l’histoire de Sologne, sans toutefois parler de sa sœur. »
Maintenant suivons à Nantes la comtesse d’Estournelle, Emeraude et leur cavalier de hasard.
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