Chapitre 38
Victor de Passe-Croix avait vingt ans, l’âge des passions naïves.
A vingt ans, la femme aimée devient un ange, et quand elle est passée à l’état d’ange, on lui fait ses confidences.
Avant d’arriver à Nantes, madame la comtesse d’Estournelle savait sur le bout du doigt toute l’histoire de Sologne, depuis la rencontre de Victor avec Albert Morel jusqu’à la folie de sa sœur.
Victor avait pris Olympe, c’est-à-dire Emeraude, pour une femme du meilleur monde.
Les deux femmes descendirent à l’hôtel de la Marine, sur le quai.
Victor, obéissant à une raison de convenance, alla se loger dans une maison meublée du voisinage. Seulement la comtesse le mit à l’aise en l’autorisant à venir dîner chaque jour à l’hôtel de la Marine.
Or, le soir de leur arrivée, les deux jeunes femmes, enfermées dans leur chambre, car elles avaient pris un appartement commun, causaient à mi-voix.
– Ma chère, disait Emeraude, il me semble que le moment est venu pour toi de me faire quelques confidences.
– J’y suis toute disposée, répondit la comtesse. Sache donc que le jeune homme que nous allons voir à Belle-Isle, cet Andrewitsch qui s’y trouve prisonnier, est un garçon auquel je m’intéresse beaucoup.
L’accent de la comtesse était ironique.
– Oui, fit Emeraude, je comprends. Seulement je voudrais connaître la cause de la sympathie que tu ressens pour lui.
– Eh bien, répondit la comtesse, figure-toi que ce jeune homme, qui s’appelle Andrewitsch est le fils d’un vrai Cosaque, a la prétention d’avoir une autre origine.
– Ah !
– Il se prétend le petit-fils de la baronne René, dont mon mari et moi nous devons hériter.
Un sourire glissa sur les lèvres d’Emeraude, sourire mystérieux et railleur, qui arracha cette réflexion à la comtesse :
– Je vois bien que tu m’as comprise, ma petite. Tu sais bien que ce garçon, à Belle-Isle, est beaucoup trop près de Paris.
– Sans doute ; mais le moyen de l’éloigner, l’as-tu ?
Mme la comtesse d’Estournelle regarda fixement son amie :
– Je le trouverai, dit-elle.
Et, se levant du coin du feu où elle était assise, elle alla se placer devant une glace et se contempla, souriante :
– Ma parole d’honneur, dit-elle, je suis belle encore, et je puis bien tourner la tête d’un garçon de vingt ans !
– Eh ! mais, fit Emeraude, M. Victor de Passe-Croix en est la preuve, ce me semble !
La comtesse mit un doigt sur sa bouche.
– Chut ! dit-elle, je crois bien que voilà le moyen que je cherchais.
– Vrai ?
– Dame ! à l’heure qu’il est, Victor est fou de moi. Sur un signe de ma main, il se jetterait dans un puits.
– Ce qui ne l’empêche point de nous avoir quittées toutes deux pour aller à la recherche de son officier de marine, lequel…
Mme d’Estournelle interrompit son amie Emeraude :
– Ecoute-moi bien, dit-elle. Suppose que nous sommes à Belle-Isle…
– Mais, nous y serons demain soir ; les bateaux à vapeur font le trajet promptement.
– C’est vrai. Donc, suppose-nous à Belle-Isle.
– Soit !
– Nous nous installons dans une petite maison louée au bord de la mer.
– A merveille !
– Et nous y recevons ce jeune Andrewitsch.
– Après.
– Andrewitsch m’aime…
– Cela peut arriver.
– Victor m’aime aussi.
– Ceci est arrivé déjà.
– Les deux jeunes gens se battent…
Emeraude regarda fixement Mme la comtesse d’Estournelle.
– Allons ! dit-elle, je vois que tu es demeurée ma Topaze d’autrefois. C’est bien, j’ai compris ; mais…
– Ah ! fit la comtesse, aurais-tu à me faire une petite objection ?
– Une très grosse.
– Voyons ?
Emeraude se leva comme s’était levée la comtesse, et, comme elle, se plaça devant la glace.
– Comment me trouves-tu ? dit-elle.
– Toujours jolie à croquer.
– Vrai ?
– Ma parole !
– Eh bien, suppose…
– Quoi ?
– Que ce jeune… Andrewitsch, au lieu de t’aimer, s’enflamme pour moi…
– Ceci dérangerait mes combinaisons, répondit la comtesse… Mais…
Ce mais était superbe ! Il voulait dire : Je suis dix fois plus belle, dix fois plus séduisante que toi !… Comme Emeraude allait sans doute répliquer, on frappa à la porte du petit salon où les deux femmes attendaient l’heure du souper.
– Voilà mon Amadis ! murmura la comtesse.
C’était en effet, Victor de Passe-Croix qui venait de courir la ville.
Le jeune homme était pâle, mais son œil brillait d’une joie fiévreuse.
– Je l’ai trouvé ! dit-il en entrant et venant baiser la main que lui tendait la comtesse.
– Ah ! fit-elle avec curiosité. Eh bien ! lui avez-vous arraché son secret ?
– Pas encore.
Mme d’Estournelle attacha sur lui un clair regard. Victor continua :
– C’est demain qu’il m’a promis de s’expliquer.
– Ah !
– Oh ! soyez tranquille, madame, je saurai bien l’y contraindre.
– C’est-à-dire, fit la comtesse, que vous l’avez provoqué et que vous vous battez avec lui demain matin ?
Victor rougit et se tut.
– Vous le tuerez ou il vous tuera… mais vous ne saurez rien.
Le jeune homme tressaillit.
– Tandis que moi, continua froidement la comtesse, si je m’en mêlais…
– Eh bien ?
– Je saurais ce soir même le nom de ces hommes qui vous ont si indignement traité.
Victor étouffa un cri et regarda Mme d’Estournelle avec admiration.
– Mais pour cela, dit-elle, il me faut d’abord quelques renseignements sur votre officier. Où loge-t-il ?
– A bord du vapeur le Saumon, qu’il commande.
– Ah ! il commande un aviso ?
– Oui, madame. Cet aviso fait un service de dépêches entre Nantes et Belle-Isle.
La comtesse tressaillit. Mais son visage demeura impassible. Victor ajouta :
– Il a même, paraît-il, un assez singulier équipage. On a mélangé ses marins de prisonniers russes.
La comtesse et Emeraude échangèrent un regard furtif.
– Comment se nomme-t-il, votre officier ? demanda Mme d’Estournelle.
– M. de Fromentin.
– Fromentin ! s’écria Emeraude, un lieutenant de vaisseau ?
– Oui, madame.
– Je le connais.
– Ah !
– Et, fit Emeraude en souriant, ce qu’il n’a point voulu vous dire, il me le dira.
– Mais, madame, observa Victor, songez que je l’ai provoqué.
– Bah ! j’arrangerai l’affaire, soyez tranquille.
Puis, se tournant vers la comtesse, Emeraude poursuivit :
– Si tu m’en crois, chère amie, nous irons à l’instant même voir M. de Fromentin. Il faut empêcher cet étourdi, fit-elle en souriant à Victor, de se faire casser la tête demain matin.
La comtesse attacha sur Victor ce regard de la femme sûre d’être aimée :
– Je vous fais mon prisonnier, dit-elle, et je vous enjoins de garder les arrêts ici jusqu’à notre retour.
– Je vous obéirai, madame, répliqua le jeune homme ; mais songez que si M. de Fromentin ne vous confie pas le nom de ces hommes, il faudra que demain je me batte avec lui.
– Soyez tranquille, répliqua Emeraude, nous saurons tout.
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Ainsi que l’avait dit Victor de Passe-Croix, M. de Fromentin commandait, depuis cinq jours environ, l’aviso le Saumon, qui faisait chaque jour le trajet de Nantes à Belle-Isle. Le jeune officier était rentré dans le port de Nantes depuis environ une heure, et il s’apprêtait à descendre à terre pour aller dîner en ville, lorsque le matelot qui montait la garde à sa porte lui apporta une carte de visite.
Le marin la prit, y jeta les yeux et lut ce nom en pâlissant :
Victor de Passe-Croix.
– Mon Dieu ! se dit-il, j’aurais dû m’attendre à cette visite. Pourtant je ne puis parler. Je le pouvais aux Rigoles ; je ne le puis plus à présent ; car j’ai reçu un mot de M. de Chenevières qui me supplie de garder le silence, au moins un mois encore… Faites entrer ! dit-il tout haut d’une voix altérée.
Victor entra. Il était boutonné jusqu’au menton. Il avait l’attitude d’un homme décidé à avoir une querelle.
– Monsieur, lui dit le marin en lui offrant un siège, je m’attendais à votre visite.
– J’ai passé cinq jours à vous chercher dans tout Paris, monsieur.
– Et ne me trouvant point à Paris, vous êtes venu jusqu’à Nantes ?
– Oui, monsieur.
Le marin attendit.
– Je suis venu, reprit Victor, espérant que vous ne refuseriez point de me nommer les misérables qui…
– Monsieur, interrompit l’officier, je suis lié par un serment. Mais ce serment n’est point éternel. Voulez-vous attendre un mois ?
– C’est impossible !
– Il m’est plus impossible encore de parler avant l’expiration de ce délai.
– Mais, dit Victor d’un ton arrogant, il ne vous est point défendu de vous battre, je suppose ?
M. de Fromentin laissa échapper un soupir, et regarda tristement le jeune homme.
– Non, monsieur, dit-il simplement ; seulement…
– Ah ! fit Victor avec dédain, est-ce que vous allez me demander pareillement un délai ?
– Vous vous trompez, monsieur ; mais je commande le navire sur lequel vous me trouvez. Ce navire lève l’ancre demain à neuf heures. Si vous tenez absolument à vous battre…
– Je serai, monsieur, répondit Victor, à votre disposition dès sept heures du matin, et, si vous le voulez bien, nous nous rencontrerons au pistolet.
– Comme il vous plaira.
– Dans la prairie des Mauves.
– Soit.
Victor s’inclina, salua M. de Fromentin et sortit de la cabine sans mot dire.
Comme il traversait le pont et gagnait l’échelle de tribord, notre héros aperçut un jeune homme appuyé à la muraille, et qui regardait la mer avec mélancolie.
Il n’avait guère plus de vingt ans ; il avait un grand œil bleu, un profil correct, des cheveux blonds, et, dans toute sa personne, un cachet de distinction suprême.
Il portait la capote des soldats russes, et Victor reconnut un des prisonniers de Belle-Isle.
Victor avait conservé sous sa redingote le pantalon d’uniforme de Saint-Cyr.
Comme il passait près du jeune Russe, celui-ci tourna la tête et salua Victor.
Victor rendit le salut ; puis il crut comprendre que le prisonnier désirait lui parler, et il s’arrêta. En effet, le jeune homme vint à lui et le salua de nouveau :
– Veuillez m’excuser, monsieur, dit-il. Mais le pantalon que vous portez est celui de Saint-Cyr ?
– Oui, monsieur.
– Excusez-moi, reprit le jeune Russe. Mais vous êtes la première personne venant de Paris que j’aie le bonheur de voir, et peut-être pourrez-vous me donner un renseignement.
– Parlez, monsieur.
– Vous appartenez sans doute au monde distingué, continua le jeune homme, et peut-être aurez-vous entendu parler d’une vieille dame du faubourg Saint-Germain, dont je voudrais avoir des nouvelles.
– Comment la nommez-vous ? demanda Victor.
– La baronne René.
– La veuve du général ?
– Oui, monsieur.
– J’en ai entendu parler.
– Ah ! Vit-elle toujours ?
– Oui, monsieur.
Le visage du jeune Russe s’éclaira :
– Merci, monsieur, dit-il, merci mille fois !
Et, saluant Victor, il retourna s’appuyer à la muraille, tandis que le saint-cyrien descendait l’échelle de tribord et regagnait le canot qui l’avait amené.
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Cependant M. de Fromentin était demeuré dans sa cabine, en proie à une profonde tristesse.
– Pauvre Victor ! avait-il murmuré vingt fois depuis le départ du saint-cyrien, je ne puis pourtant pas le tuer !
M. de Fromentin était tellement démoralisé, qu’il renonça à descendre à terre et dîna seul à son bord.
Environ une heure après le départ de Victor, le lieutenant de vaisseau fut arraché à sa sombre rêverie par la brusque nouvelle qui lui fut donnée qu’un canot, ayant deux femmes à bord, avait mis le cap sur son navire.
Etonné, M. de Fromentin quitta sa cabine et vint se placer à l’échelle de tribord.
La nuit était lumineuse, et il faisait un clair de lune splendide. A cette clarté, le jeune officier crut voir les deux femmes monter à bord. La comtesse lui était inconnue, mais il ne put réprimer un geste d’étonnement en voyant Emeraude lui tendre la main et lui dire :
– Bonjour, cher ami.
– Comment, dit-il, c’est vous, mademoiselle ?
Emeraude avait, quatre ou cinq années auparavant, joué la comédie au théâtre de Brest durant un de ses congés.
Là, elle avait rencontré M. de Fromentin et s’était liée avec lui. Il n’était alors qu’aspirant de première classe.
Le jeune officier n’était jamais allé à Paris sans visiter Emeraude, qui l’avait toujours reçu à merveille.
– Mon cher, continua l’actrice, tandis que M. de Fromentin saluait la comtesse, madame est une de mes amies qui désire garder l’anonymat.
L’officier s’inclina.
– Et nous venons vous voir pour une affaire des plus importantes.
– En vérité !
M. de Fromentin offrit son bras à la comtesse et montra le chemin de sa cabine à Emeraude.
Quand les deux femmes furent seules avec lui, M. de Fromentin regarda l’actrice.
– Maintenant, dit-il, je suis tout oreilles, mademoiselle.
– Vous devez vous battre demain, n’est-ce pas ? fit Emeraude allant droit au fait.
L’officier tressaillit.
– Avec M. de Passe-Croix, un véritable enfant ?
– Hélas !
La comtesse d’Estournelle sut jouer une émotion poignante, et mit son mouchoir sur ses yeux.
– Mon cher ami, dit Emeraude en se penchant vers M. de Fromentin, savez-vous bien que si vous veniez à tuer Victor, vous pourriez bien tuer madame du même coup.
– Mon Dieu !
– Je veux donc à tout prix empêcher cette rencontre, mon cher Fromentin.
– Mais comment ? Victor, que j’aime comme un frère, est intraitable ! Il veut me forcer à violer un serment. Vous sentez que c’est impossible.
La comtesse releva la tête et regarda M. de Fromentin.
– Voulez-vous, monsieur, dit-elle, m’autoriser à faire entendre raison à Victor ?
– C’est difficile, madame.
– Soit ; mais enfin me donnez-vous plein pouvoir ?
– Oh ! très volontiers.
Un éclair de joie brilla dans les yeux de la comtesse.
– Monsieur, ajouta-t-elle, où pourrai-je vous écrire un mot, ce soir ?
– Madame, répondit M. de Fromentin, j’aurai l’honneur de vous envoyer mon domestique à dix heures.
La comtesse se leva et fit signe à Emeraude.
M. de Fromentin lui offrit de nouveau le bras et remonta avec elle sur le pont, que les rayons de la lune inondaient.
Le jeune prisonnier russe qui, une heure auparavant, avait abordé Victor de Passe-Croix, était toujours assis près du bastingage. Au bruit du frou-frou de la robe de soie de la comtesse, qui passait près de lui, il se retourna.
La lune éclairait le beau visage de Mme d’Estournelle.
Le jeune homme tressaillit en la regardant. Il éprouva une de ces commotions bizarres, inexplicables, qui décident quelquefois de la vie d’un homme.
– Oh ! qu’elle est belle ! murmura-t-il.
Déjà la comtesse était loin et atteignait l’échelle de tribord. Elle n’avait point vu le jeune prisonnier.
– A propos, monsieur, dit-elle au moment de poser le pied sur l’échelle, on m’a dit une chose assez bizarre aujourd’hui…
– Ah ! fit M. de Fromentin.
– Vous avez des Russes à votre bord, paraît-il ?
– Oui, madame ; j’ai quatre prisonniers qu’on m’a donnés pour le service intérieur du bâtiment.
– Et… en êtes-vous content ?
– Ils sont doux, zélés, obéissants ; mais à vrai dire, je n’en emploie que trois.
– Et le quatrième ?
– Ah ! quant à celui-là, madame, il a les mains trop blanches pour que j’ose l’employer au balayage du pont.
– C’est donc un officier ?
– Non, c’est un simple soldat du nom d’Andrewitsch, madame.
La comtesse eut un battement de cœur violent. M. de Fromentin poursuivit :
– Ce jeune homme me paraît avoir un mystère dans sa vie, peut-être un roman. Il est distingué de tournure et de manières, il parle un français très pur.
– C’est quelque fils de famille, sans doute ?
– Je le crois, mais il garde un morne silence et paraît en proie à une grande tristesse.
– Ah çà, mais, fit Emeraude en riant, voilà que vous m’intriguez, mon cher Fromentin, avec votre Russe mystérieux.
– Vrai ?
– Ma parole ! Et je voudrais bien le voir… ce jeune homme.
– C’est facile, répondit M. de Fromentin, qui se souvint avoir passé près du prisonnier ; et tournant la tête, il le chercha des yeux.
Mais le prisonnier avait disparu et était déjà descendu dans l’entrepont.
– Voulez-vous que je l’envoie chercher, mademoiselle ?
– Non, dit Emeraude, mais vous pouvez faire mieux.
– Quoi donc ?
– Vous deviez nous envoyer votre domestique ce soir à l’hôtel de la Marine ?
– Oui.
– Eh bien, envoyez-nous votre prisonnier russe à sa place.
– Diable ! c’est que c’est un peu risqué… Je réponds de lui… Mais, bah ! ajouta M. de Fromentin, je crois pouvoir en répondre. Puisque vous y tenez, je vous l’enverrai.
– Vous êtes charmant ! exclama Emeraude, qui échangea un nouveau regard avec la comtesse et donna sa main à baiser à l’officier de marine.
Les deux femmes descendirent dans leur canot, et, quelques minutes après, elles arrivaient à l’hôtel de la Marine.
Victor avait fidèlement gardé les arrêts que lui avait imposés Mme d’Estournelle.
Elle le trouva assis devant le feu, les jambes croisées, en proie à une méditation profonde.
– Eh bien, lui dit-elle en posant sa belle main blanche sur son épaule, vous ne vous battrez pas.
– Hein ? fit Victor qui se dressa vivement ; il vous a donc dit…
– Tout.
– Alors vous allez…
– Je vais d’abord vous dire, fit la comtesse, que je connais parfaitement ceux qui vous ont outragé.
La comtesse mentait avec un tel aplomb que Victor jeta un cri.
– Et il n’était nullement nécessaire, ajouta Mme d’Estournelle, de provoquer et de tourmenter ce pauvre M. de Fromentin, qui est un galant homme et vous aime beaucoup.
– Mais alors vous allez me dire, madame, le nom de ces hommes ?
– Pas encore !
Victor fit un pas en arrière, mais la comtesse attacha sur lui un de ces regards qui bouleversent un homme et font échouer sa plus tenace volonté.
– Mon ami, dit-elle, les gens que vous poursuivez sont de rudes jouteurs, et vous succomberiez dans la lutte, si je ne vous avais trouvé un auxiliaire.
– Un auxiliaire ?
– Oui.
– Quel est-il ?
– Moi.
Elle prononça ce mot-là comme on le prononce au Théâtre-Français, dans Médée :
– Vous ! fit-il, vous, madame, vous consentiriez !…
– Ces hommes sont mes ennemis, puisqu’ils sont les vôtres.
Victor étouffa un cri et tomba aux pieds de la comtesse. Elle lui tendit les deux mains.
– Relevez-vous, enfant, lui dit-elle. Je m’associe à votre haine, et je vous jure que notre vengeance sera éclatante. Mais, pour cela, il faut que vous ayez une foi aveugle en moi.
– Oh !
– Que vous me juriez de m’obéir.
– Je vous le jure !
– Si étrange que puisse être la conduite que je vous imposerai.
– Soit.
– Eh bien, d’abord, vous ne saurez point encore le nom de ces hommes.
– Mais, madame…
– Je ne veux pas que vous gâtiez tout par votre pétulante étourderie.
– Cependant…
– Ne venez-vous pas de jurer que vous m’obéiriez ?
Et la comtesse fascinait Victor du regard. Victor fut vaincu. Elle lui laissa prendre sa main, sur laquelle il mit un baiser.
– Et pour commencer votre rôle de soumission, dit-elle, vous allez demain venir loger ici.
– Bon !
– Vous irez vous promener, vous monterez à cheval, vous parcourrez les environs… et ne vous occuperez de rien… avant que je ne vous donne de nouvelles instructions.
– Mais vous ?…
– Moi, dit la comtesse, je pars demain pour un voyage de quarante-huit heures, trois jours au plus, avec madame… Vous m’attendrez ici.
– Comment ! fit-il avec l’accent boudeur d’un enfant, vous n’allez pas me permettre de vous accompagner ?
Elle laissa perler un joli rire à travers ses dents blanches et regarda Emeraude.
– Mais, dit-elle, c’est un enfant terrible ! Voilà qu’il veut venir chez ma tante ! Ce serait joli ! la comtesse d’Estournelle escortée par un jeune fou !
Victor demeura un peu confus, et balbutia quelques mots.
– Allons ! fit la comtesse avec un accent de bonté rempli de promesses, je vous pardonne, mais à une condition.
– Oh ! parlez.
– Que vous allez oublier mon nom. Je suis Mme Durocher, la veuve d’un armateur du Havre.
Victor, un moment étonné, inclina cependant la tête en signe d’adhésion. La comtesse ajouta :
– Désormais, pour le monde entier, entendez-vous ? je suis Mme Durocher. Vous me le jurez ?
– Sur l’honneur !
– Il est charmant, dit-elle, regardant encore Emeraude et souriant à Victor. Nous en ferons quelque chose. Maintenant, mon ami, retournez à votre hôtel, il est neuf heures et demie. C’est le moment où les jeunes gens vont se coucher.
– Mais, au moins, vous verrai-je demain, avant votre départ ? supplia Victor.
– Oui, à sept heures du matin.
Victor s’en alla le cœur ivre d’amour, et persuadé que la comtesse s’associait pleinement à sa vengeance.
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