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Chapitre 39

Victor de Passe-Croix parti, Emeraude et Mme d’Estournelle se regardèrent en riant.

– Eh bien, fit la comtesse, crois-tu que j’ai bien joué mon rôle ?

– A merveille !

– Le pauvre garçon est convaincu que je connais les bonshommes qui l’ont mystifié, et il attendra.

– Bon ! fit Emeraude ; mais il pourra se lasser d’attendre, et alors…

– Alors, nous verrons. D’ailleurs, d’ici là, il nous aura débarrassées d’Andrewitsch, sans doute.

– Ah ! c’est juste, dit l’actrice. Eh bien ! nous allons le voir, ce héros de roman.

– J’en meurs d’impatience.

– Maintenant, acheva Emeraude, je ne vois plus qu’une chose nécessaire.

– Laquelle ?

– C’est qu’il tombe amoureux de toi…

Et Mme d’Estournelle fut superbe de fatuité.

– Ma chère, dit-elle, je vais faire une fort belle concession à ton amour-propre.

– Voyons ?

– Tu vas passer dans la pièce à côté. Ce sera moi qui recevrai Andrewitsch. De cette façon, il n’aura pas l’embarras du choix.

– Charmant ! dit Emeraude en riant. Mais quand tu l’auras vu, sera-ce toi qui répondras à M. de Fromentin ?

– Non. Je te rejoindrai et te dicterai une lettre.

– A présent, quel est donc ce voyage de trois jours que nous allons faire ensemble ?

– Nous allons à Belle-Isle-en-Mer, sur l’aviso de M. de Fromentin.

– Mais, ma chère…

Mme d’Estournelle n’eut point le temps de répondre. On venait de frapper doucement à la porte.

– C’est lui ! dit Emeraude. Je te laisse le champ libre.

Et elle s’esquiva dans la pièce voisine, laissant la porte entrouverte, de façon à voir et à entendre sans être vue. C’était en effet le jeune prisonnier russe.

· · ·

· · ·

Andrewitsch, nous l’avons dit, avait éprouvé une sensation singulière en regardant la comtesse.

Etait-ce un mystérieux avertissement du hasard qui lui soufflait à l’oreille que cette femme était destinée à jouer un rôle important dans son existence, ou bien la seule beauté de la comtesse avait-elle produit sur sa jeune imagination cette impression bizarre et profonde ?

Andrewitsch, car c’était bien celui qui s’était appelé à Paris Marie-Gaston René, et qu’on avait incorporé violemment dans l’armée sous le nom que lui attribuait un état civil mensonger ; Andrewitsch, disons-nous, bien qu’il eût parlé dans son manuscrit de la comtesse d’Estournelle, ne l’avait jamais vue.

Ce qu’il en savait, il le tenait du Cosaque André Petrowitsch, qui, avant de mourir, lui avait fait une confession entière.

Andrewitsch était à Belle-Isle depuis environ un mois ; il y en avait six qu’il était prisonnier. On l’avait envoyé à Toulon, puis à Marseille, où il était demeuré fort longtemps malade. Enfin on l’avait dirigé sur Belle-Isle.

Là, sa douceur, sa physionomie pleine de charme, lui avaient valu l’amitié des officiers français sous la surveillance desquels il était placé.

Andrewitsch, ou plutôt Gaston René, n’avait désormais qu’un but, qu’un désir, pouvoir revenir à Paris, où, à l’aide de Baptistin, le vieux valet de chambre, il espérait pouvoir établir son identité.

Mais les malheurs qu’il avait éprouvés l’avaient rendu prudent, sinon défiant.

Après s’être enquis à Toulon, à Marseille, auprès de tous les officiers français qu’il avait rencontrés, du capitaine Grain-de-Sel, il avait fini par apprendre que le protecteur de Danielle avait eu une jambe emportée, et qu’on l’avait envoyé à Constantinople, où vraisemblablement, lui disait-on, il était mort.

Alors Gaston René avait fait cette réflexion pleine de sagesse :

– Si l’homme qui me persécute, ce malheureux comte d’Estournelle, qui veut me voler mon héritage, a été assez puissant pour dominer André Petrowitsch, il le sera bien davantage encore contre moi, qui n’ai en main aucune preuve de son infamie. Si je veux pouvoir retourner un jour à Paris et engager une lutte avec ce bandit blasonné, il faut que je garde le plus profond silence sur ma véritable origine.

Le faux Andrewitsch s’était tenu parole. Nul à Belle-Isle n’avait reçu ses confidences ; il passait pour Russe.

M. de Fromentin, touché comme les autres de ce calme mélancolique, de cette tristesse pleine de dignité, avait essayé de le questionner, mais le jeune homme s’était tu.

Or, quelques minutes après le départ de mademoiselle Olympe et de sa mystérieuse compagne, M. de Fromentin avait fait appeler celui à qui nous maintiendrons provisoirement son nom russe d’Andrewitsch.

Andrewitsch allait s’étendre dans son cadre et s’apprêtait à dormir, lorsqu’on lui transmit l’ordre du commandant.

Il se rhabilla et se rendit en hâte chez M. de Fromentin.

– Mon ami, lui dit ce dernier, je n’ai pas besoin de m’inquiéter si vous êtes un homme d’honneur ; je l’ai deviné tout d’abord.

Andrewitsch s’inclina.

– Si je vous demande votre parole de revenir coucher à bord, et que je vous envoie à terre, me la donnerez-vous ?

– Oui, commandant.

– C’est que, ajouta l’officier, j’ai une mission de confiance à vous donner.

– Je m’efforcerai de me rendre digne d’une telle faveur, monsieur.

– Il s’agit de vous rendre à l’hôtel de la Marine, là-bas, sur le quai.

– J’irai, monsieur.

– Là vous demanderez à parler à mademoiselle Olympe, du théâtre de ***, de Paris. Elle est descendue à l’hôtel avec une dame de ses amies.

Andrewitsch tressaillit.

– Cette dame était ici tout à l’heure. Peut-être l’avez-vous vue passer sur le pont.

L’émotion qu’Andrewitsch avait déjà éprouvée à la vue de la comtesse se produisit. Il eut un battement de cœur.

– Cette dame, ajouta M. de Fromentin, vous remettra une lettre que vous me rapporterez. Allez, vous êtes prisonnier sur parole. Prenez mon canot et rendez-vous à terre.

Andrewitsch salua M. de Fromentin, boutonna sa tunique verte, et, quelques minutes après, il abordait à terre.

Lorsqu’il arriva à l’hôtel de la Marine et qu’il franchit le seuil du petit salon où l’attendait la comtesse, Emeraude avait disparu.

L’actrice, abritée derrière un rideau, examinait le jeune Russe à travers la porte entrebâillée de la seconde pièce.

Mme d’Estournelle s’était renversée à demi sur une causeuse, et avait pris une pose remplie de charme et de volupté.

Andrewitsch s’arrêta sur le seuil et demeura un moment comme ébloui.

– Mademoiselle Olympe D… ? balbutia-t-il.

La comtesse ne répondit point : « C’est moi » ; elle ne dit pas non plus : « Ce n’est point moi » ; elle fit un signe au jeune homme et lui dit :

– Approchez, monsieur.

Puis, se soulevant à demi et attachant sur lui un regard qui le fit tressaillir profondément :

– Vous venez du bateau à vapeur le Saumon, n’est-ce pas ?

– Oui, madame.

– Et c’est M. de Fromentin qui vous envoie ?

– Oui, madame, répondit encore Andrewitsch qui contemplait la comtesse avec une admiration mal dissimulée.

– Veuillez vous asseoir, monsieur, lui dit-elle ; je vais vous donner une lettre pour le commandant du Saumon.

Elle étendit la main et attira auprès d’elle une petite table sur laquelle il y avait tout ce qu’il fallait pour écrire.

Andrewitsch demeurait debout, attachant sur elle un regard plein d’admiration.

La comtesse prit la plume ; mais, avant d’écrire, elle leva de nouveau les yeux vers le jeune homme :

– Vous êtes prisonnier russe ? lui demanda-t-elle.

La comtesse avait une voix fraîche et charmante, une voix harmonieusement timbrée et qui descendit au fond du cœur d’Andrewitsch.

– Oui, madame, lui dit-il. Du moins j’en ai l’habit.

– Singulière réponse ! murmura-t-elle à mi-voix et comme en aparté.

Cependant Andrewitsch entendit fort bien, mais il ne crut point devoir formuler plus clairement sa pensée. La comtesse reprit :

– Vous parlez un français très pur et sans aucun accent, monsieur.

Il tressaillit et la regarda de nouveau, mais cette fois avec une sorte de défiance.

– Je suis, dit-il, dans le cas de presque tous les Russes, madame.

– C’est juste. Cependant, si je ne voyais votre habit, je jurerais que vous êtes Français.

Andrewitsch secoua la tête.

– Je suis Russe, dit-il, et il demeura debout, respectueux comme un soldat devant son chef.

La comtesse prit la plume et écrivit :

« Monsieur,

« Vous ne vous battrez pas avec M. Victor de Passe-Croix. Ce dernier consent à attendre. Vous perdez l’occasion d’un duel, mais vous gagnez deux passagères. Pouvez-vous nous prendre à votre bord demain matin ? Olympe et moi désirons faire le voyage de Belle-Isle-en-Mer.

« Votre servante,

« J. DUROCHER. »

La comtesse passa dans la pièce où se trouvait mademoiselle Olympe D…

– Asseyez-vous donc, monsieur, répéta-t-elle en s’adressant à Andrewitsch, je suis à vous dans deux minutes.

Andrewitsch s’inclina et finit par s’asseoir, tandis que madame d’Estournelle disparaissait derrière le rideau qui séparait le petit salon de la chambre à coucher de ces dames.

– Eh bien ! fit-elle en regardant Olympe, l’as-tu vu ?

– Sans doute.

– Comment le trouves-tu ?

– Joli comme un chérubin, simple et distingué comme un prince.

– Ah ! fit la comtesse, qui devint rêveuse et qui baissa les yeux. Il m’a produit la même impression.

– Et, souffla Olympe à l’oreille de la comtesse, il est fâcheux que ses intérêts soient tout à fait opposés aux tiens.

La comtesse soupira.

– Le pauvre garçon, dit-elle, il m’a regardée à plusieurs reprises avec une sorte d’extase.

– Bah !

– Et je parie qu’avant huit jours il sera fou d’amour ; mais fou à lier.

– C’est dommage ! fit Emeraude avec un rire moqueur ; mais qu’as-tu donc écrit à M. de Fromentin ?

– Que nous partions demain avec lui pour Belle-Isle-en-Mer ; veux-tu ajouter quelques mots à ma lettre ?

– C’est inutile.

Madame d’Estournelle repassa dans le petit salon et Andrewitsch se leva en la voyant reparaître.

– Monsieur, lui dit-elle, vous serez mille fois aimable de remettre ce mot à M. de Fromentin, en lui annonçant que nous serons, mon amie et moi, à bord du Saumon, demain matin avant huit heures.

Elle lui tendit la lettre, et il fit un pas de retraite ; mais elle l’arrêta d’un geste.

– Pardon, Monsieur. Etes-vous depuis longtemps à Belle-Isle ?

– Depuis un mois.

– Connaissez-vous Locmaria ?

– C’est là que je suis interné.

– On m’a parlé d’une petite maison à louer aux portes de Locmaria.

La comtesse disait cela au hasard, le hasard voulut qu’elle tombât juste.

– Je connais, madame, répondit Andrewitsch, au bord de la mer, à un quart de lieue de Locmaria, dans le pli d’un vallon, une petite maison aux volets peints en vert, entourée d’un jardin, et ombragée de grands arbres.

– Et elle est à louer ?

– Oui, madame.

– C’est bien cela ! Nous verrons demain si elle me convient.

Andrewitsch tressaillit.

– Est-ce que vous devez aller à Belle-Isle-en-Mer, madame ? demanda-t-il.

– Oui, monsieur, nous partons demain.

– Et vous comptez…

– Je compte louer cette maison, dont vous venez de me parler, pour l’été prochain.

Un léger incarnat colora le front et les joues du prisonnier ; mais il ne fit aucune observation, et comme la comtesse ne semblait pas vouloir le retenir, il salua et se retira lentement.

Seulement, au moment de franchir le seuil, il se retourna, salua encore, et la comtesse demeura convaincue que sa beauté fascinatrice avait jeté le trouble dans le cœur et l’imagination du jeune homme.

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