Chapitre 4
Le jeune homme qui habitait la rue de Choiseul, et chez lequel M. Raymond de Luz venait de se rendre, était un créole de l’île Bourbon, appelé Félix de Nancery.
« Raymond de Luz était créole aussi, et les deux jeunes gens se connaissaient depuis leur enfance.
« Ils étaient venus à Paris ensemble à l’âge de dix-neuf ans ; ils y avaient passé six années, vivant dans une intimité parfaite.
« M. Raymond de Luz était le fils du plus riche planteur de l’île.
« M. Félix de Nancery était riche aussi, mais beaucoup moins cependant que son ami, dont il était l’aîné de deux ans.
« Félix de Nancery avait étudié le droit, et il se destinait à la profession d’avocat dans son pays.
« Raymond était simplement venu en France pour y terminer son éducation.
« Tous deux, du reste, avaient allongé de deux années déjà leur séjour dans la mère patrie. Paris a tant de charmes pour la jeunesse élégante et riche !
« Raymond avait une sœur cadette, fruit d’une seconde union de son père, et cette sœur, il la destinait à son ami Félix.
« Mlle Blanche de Luz devait avoir alors dix-neuf ans, et Raymond avait depuis longtemps, dans ses lettres, préparé ce mariage, qui devait être célébré, du consentement des deux familles, aussitôt après l’arrivée des jeunes créoles.
« M. de Nancery connaissait parfaitement la situation de fortune de la famille de Luz.
« M. Laurent de Luz, le père de Raymond, était un gentilhomme d’origine bretonne, qui, arrivé à l’île Bourbon trente années auparavant, avec l’épaulette de lieutenant de vaisseau et son épée pour toute fortune, avait tourné la tête à Mlle Ridan, la plus riche héritière de la colonie. Veuf au bout de quelques années de mariage, le gentilhomme breton s’était remarié à Bourbon avec une jeune personne à peu près sans fortune, et qui l’avait rendu père de cette fille que Raymond destinait à son ami Félix de Nancery. Or, Raymond s’était engagé à doter sa sœur.
« Ces détails-là sont nécessaires pour faire comprendre ce qui se passa le lendemain.
« – Comment ! dit Félix en regardant son ami, tandis que celui-ci allumait un cigare, tu as une querelle ?
« – Mon Dieu, oui.
« – Avec qui ?
« – Avec un officier.
« Et Raymond raconta la scène que nous avons décrite.
« – Mais, dit Félix, c’est absurde ! c’est une querelle de café.
« – D’accord. Mais qu’y faire ?
« – Il faut arranger cela…
« – Tu es fou ! dit Raymond. Où donc as-tu vu qu’on arrangeait des affaires ?
« Félix haussa les épaules.
« – As-tu le choix des armes ?
« – On me l’a laissé.
« – Et tu as choisi ?
« – Le pistolet.
« M. de Nancery respira.
« – Ah ! dit-il, tant mieux, tu es de première force au pistolet.
« – Je m’en vante, dit Raymond avec un fier sourire.
« – Et si tu tires le premier, tu abattras ton homme comme une poupée. Où te bats-tu ?
« – Au bois, derrière Madrid, demain matin, à sept heures.
« – As-tu un second témoin ?
« – J’ai songé au petit baron Renaud, tu sais ? celui qu’au club nous appelons Singleton.
« – Ah ! parbleu ! dit M. de Nancery en riant, tu lui rendras un fier service.
« – Tu crois ?
« – Il brûle du désir de servir de témoin à quelqu’un. Comme il est très petit, il s’imagine que cela le grandira.
« Raymond se prit à sourire.
« – Eh bien ! veux-tu te charger de le voir, en ce cas ?
« – Non, je vais lui écrire un mot. Sois tranquille, il sera exact.
« M. de Nancery prit la plume et écrivit :
« Monsieur le baron,
« Notre ami commun, Raymond de Luz, se bat demain « matin, à sept heures précises, et compte sur vous et sur moi.
« Le rendez-vous est chez lui, rue Taitbout, 29, à cinq « heures et demie.
« A vous,
« FELIX DE NANCERY. »
« Le jeune créole ferma cette lettre, écrivit sur l’enveloppe : A monsieur le baron Renaud, rue Caumartin, 14, et la donna à Neptunio avec ordre de la porter sur-le-champ.
« Neptunio parti, les deux jeunes gens causèrent une heure encore, puis Raymond serra la main de Félix et lui dit :
« – Je vais me coucher de bonne heure. Sois exact demain.
« – Compte sur moi ; à demain, ami.
« M. de Nancery, après avoir reconduit Raymond jusqu’au bas de l’escalier, monta chez lui et se déshabilla, se mit au lit et ne tarda pas à s’endormir. Mais, presque aussitôt après, il s’éveilla en sursaut sous l’action d’un cauchemar.
« Le sommeil avait devancé pour lui les événements de quelques heures : il venait d’assister en rêve à la rencontre du lendemain.
« Raymond était tombé frappé d’une balle dans le front.
« Le jeune homme essuya son front baigné de sueur et se mit sur son séant.
« – C’est étrange, se dit-il, d’autant plus étrange que, dans mon rêve, c’est Raymond qui a fait feu le premier. Or, Raymond tire le pistolet avec une précision désespérante. Allons ! j’ai ouï dire qu’on rêve toujours le contraire de ce qui doit arriver. Donc, c’est Raymond qui tuera M. de Valserres. Dormons !
« M. de Nancery essaya de se rendormir et n’y put parvenir.
« Il avait toujours devant les yeux cette scène bizarre de son rêve, et, tout à coup, une réflexion non moins étrange traversa son esprit :
« – Si Raymond était tué, se dit-il, sa sœur hériterait de lui et deviendrait la plus riche héritière de la colonie. Et sa sœur est la femme que je dois épouser…
« Cette pensée donna la fièvre et le vertige à M. de Nancery. Il la repoussa d’abord avec énergie, mais elle lui revint avec une patiente ténacité, et il finit par s’y habituer si bien, qu’une heure après, il envisageait froidement quelle situation toute nouvelle lui ferait la mort de Raymond, si le malheureux jeune homme venait à succomber le lendemain.
« Blanche de Luz, qui devait avoir une maigre dot, devenait la plus brillante héritière ; et comment la lui pourrait-on refuser, à lui, Félix de Nancery, qui avait reçu dans ses bras le frère ensanglanté et mourant ?
« – Oh ! murmura-t-il deux ou trois fois, il y a des pensées qui rendraient criminel.
« Vainement, il essaya de dormir ; le jour le surprit se tournant et se retournant sur son lit, en proie à une fièvre nerveuse.
« Cinq heures du matin sonnèrent à la pendule de sa chambre à coucher. Alors Félix de Nancery appela Neptunio et se fit habiller. Puis il se rendit à pied chez Raymond, qui demeurait, nous l’avons dit, rue Taitbout, numéro 29.
« Lorsqu’il arriva, Raymond dormait encore profondément.
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« Charles de Nancery était là depuis quelques minutes à peine, lorsque le petit baron Renaud arriva à son tour.
« Il trouva Raymond faisant sa toilette et M. de Nancery fumant un cigare.
« Comme l’avait fort bien prédit ce dernier, le jeune baron Renaud avait accepté avec un rare empressement l’offre qui lui était faite de figurer avec avantage dans un duel.
« Il accourait plein d’ardeur et d’effusion, vêtu d’une redingote bleue boutonnée jusqu’au menton, les moustaches cirées, le nez en l’air et le chapeau sur l’oreille.
« La veille, M. de Nancery se fut pris à rire de bon cœur ; mais, depuis la veille, M. de Nancery ne riait plus : il était pâle, sombre, et tenait son regard baissé.
« – Tudieu ! mon cher, lui dit Raymond en riant, quel triste témoin tu fais !
« Félix de Nancery tressaillit.
« – Pourquoi ? fit-il.
« – Tu es sombre comme un ordonnateur des pompes funèbres !
« – Quelle plaisanterie !
« – Et tu es pâle comme un revenant.
« M. de Nancery se regarda dans une glace et reconnut qu’il était livide.
« – Sais-tu, poursuivit Raymond, que cela n’a rien de séduisant, d’aller se battre assisté d’un homme qui vous enterre par avance ?
« – Tu es fou ! balbutia M. de Nancery, et tu interprètes mal l’affection que j’ai pour toi.
« Le petit baron intervint :
« – Allons ! dit-il, tout se passera bien… vous verrez…
« – Parbleu ! fit Raymond.
« – Et cet officier en verra de belles, acheva le baron.
« Raymond consulta la pendule :
« – Voyez ! messieurs, dit-il, l’heure nous presse, partons !…
« M. de Nancery était toujours assis sur le devant du cabinet de toilette et ne bougeait.
« – A propos, Félix, dit Raymond, j’ai un mot à te dire. Vous permettez, mon cher baron ?
« – Comment donc !
« Raymond prit son ami par le bras et l’entraîna dans la pièce voisine, qui était son cabinet de travail. Au milieu de cette pièce se trouvait une table surchargée de papiers, et parmi ces papiers une grande enveloppe en papier gris, qui paraissait contenir un pli volumineux.
« – Mon cher ami, dit Raymond à mi-voix, il faut tout prévoir.
« Une fois encore M. de Nancery tressaillit.
« – Que veux-tu dire ? fit-il.
« – Mon Dieu ! ta mine bouleversée vient à l’appui de mes paroles.
« – Je ne comprends point cependant.
« – Je peux être tué.
« – Tu es fou !
« – J’espère bien que cela ne sera pas. Mais enfin un homme qui se bat doit admettre cette supposition.
« – Eh bien ?
« Raymond prit l’enveloppe en papier gris.
« – Voilà mon testament, dit-il.
« – Quelle plaisanterie !
« – Et je te fais mon exécuteur testamentaire, ajouta Raymond, attendu que je lègue ma fortune entière, présente et à venir, à Mlle Blanche de Luz, ma sœur.
« Félix de Nancery allongea une main tremblante vers le testament que Raymond lui tendait.
« Puis il déboutonna sa redingote et le mit dans sa poche, ajoutant :
« – J’espère bien te le rendre dans une heure.
« – Moi aussi, je l’espère, dit Raymond de Luz en souriant. Ah ! j’oubliais.
« – Qu’est-ce encore ?
« – Tu sais que, plus que jamais, j’insiste auprès de mon père et de ma sœur pour nos projets ?
« – Raymond !…
« – Si je n’étais plus là, murmura le jeune homme, qui donc la protégerait ?
« – Mais tu seras là, balbutia M. de Nancery, dont la voix tremblait, et nous serons heureux, tu verras.
« – Allons ! voilà qui est dit, fit Raymond ! viens, ami.
« Ils repassèrent dans le fumoir, où M. le baron Renaud fumait un cigare.
« – Messieurs, dit-il, j’ai ma voiture en bas, et dans ma voiture des épées et des pistolets.
« – J’ai pareillement les miens, répondit Raymond, qui prit dans un tiroir une jolie boîte en maroquin bleu, surmontée d’un écusson et d’une couronne.
« Il ouvrit cette boîte et considéra les pistolets, qui étaient fort beaux.
« – Je ne souhaite pas, ajouta-t-il, à mon adversaire de tirer le second, surtout si le sort me donne le choix de mes armes. Allons, messieurs, en route !
« Les trois jeunes gens descendirent et arrivèrent dans la rue, où, en effet, la voiture du petit baron attendait.
Charles de Nancery prit alors le baron Renaud à part.
« – Mon jeune ami, dit-il, je suis le premier témoin, n’est-ce pas ?
« – Sans doute. Pourquoi cette question ?
« – Parce que cela me donne le droit de tout conduire sur le terrain, et je crois avoir un peu plus d’expérience que vous de ces sortes d’affaires.
« – Oh ! faites, monsieur, répondit le baron avec déférence. Je serai heureux de recevoir vos leçons.
« Ils montèrent en voiture, et vingt minutes après ils arrivaient au bois, à l’endroit indiqué.
« Le jeune officier, M. Charles de Valserres, s’y trouvait déjà avec ses deux témoins, dont l’un était celui qui l’accompagnait la veille au café de Paris. »
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– Monsieur, dit Victor, interrompant le récit de l’officier de marine, je crains d’entrevoir le dénoûment de cette rencontre.
– Oh ! vous allez voir, répondit le marin, c’est un fait inouï dans les annales du crime.
Et le marin continua, tout en donnant un coup de cravache à son cheval, car ils étaient demeurés fort en arrière.
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