Chapitre 40
Maintenant, franchissons un intervalle de huit jours, et transportons-nous à Belle-Isle.
Le soir venait, le soleil s’était abîmé dans les flots ; les falaises de Locmaria se teignaient de cette couleur pourprée qui est le mélange du crépuscule et de la lumière.
Une barque montée par deux hommes et n’ayant pour voilure qu’une petite misaine, courait des bordées à un quart de mille de la côte. Tantôt elle paraissait vouloir s’approcher et entrer dans le port de Locmaria, tantôt elle s’éloignait comme pour prendre le large. Des deux hommes qui la montaient, l’un, celui qui tenait la barre, était enveloppé dans un gros burnous en toile goudronnée, dont le capuchon lui cachait à moitié le visage.
L’autre, assis au pied du mât, fumait tranquillement et était vêtu comme un homme étranger à la mer et aux mœurs de ceux qui la parcourent.
Un paletot blanc, un chapeau de feutre mou, une boîte d’herboriste passée en bandoulière, suffisaient pour annoncer un touriste, tandis que l’autre paraissait être un vrai marin.
Cependant, celui qui l’eût examiné attentivement aurait peut-être remarqué que ce visage encapuchonné de toile goudronnée avait échappé au hâle de la mer ; que les mains qui tenaient la barre étaient blanches.
La barque continuait à louvoyer, le pilote et le touriste causaient :
– Monsieur le vicomte, disait celui qui était vêtu du caban goudronné, vous connaissez maintenant la solution ?
– Oui, certes.
– Le jeune Gaston René, fait prisonnier sous le nom d’Andrewitsch, est à Belle-Isle.
– Oui.
– La comtesse d’Estournelle est à Belle-Isle depuis huit jours.
– Je le sais encore.
– Et M. Victor de Passe-Croix, éperdument amoureux de la comtesse, qu’il croit auprès d’une vieille tante, attend impatiemment son retour à l’hôtel de la Marine, à Nantes.
– Mais, ajouta le pilote, il est probable que la comtesse lui fera savoir qu’elle est à Belle-Isle.
– Vous croyez ?
– Lorsque son plan sera mûr.
– Quel plan ?
Le pilote se mit à rire.
– Tenez, monsieur le vicomte, dit-il, voulez-vous une fois encore, me laisser carte blanche ?
– Mais…
– Depuis une heure nous sommes indécis. Tantôt vous voulez aborder à Locmaria, tantôt vous voulez aller jeter l’ancre dans cette petite anse au fond de laquelle s’élève la maison où la comtesse et son amie se sont réfugiées. Laissez-moi trancher la question.
– Soit.
– Nous allons retourner à bord du navire de commerce qui nous a amenés ce matin, et qui doit passer deux jours en rade.
– Et puis ?
– Je vous y déposerai. Votre boîte d’herboristerie est, pleine ! Voici la nuit ; il est tout naturel que vous retourniez à bord, d’autant mieux que le capitaine vous a invité à dîner.
– Bon ! Mais vous ?…
– Moi, je vais à terre.
– Ah !
– Et j’y coucherai probablement.
– Mais vous reviendrez à bord ?
– Demain matin.
Et comme s’il eût craint une nouvelle hésitation de son compagnon, le pilote vira de bord et mit le cap sur un gros lougre du port de Lorient, qui se balançait à l’ancre à un mille du petit port de Locmaria.
Une heure après, la barque abordait, au milieu des ténèbres, au pied des falaises, et le pilote sautait lestement sur le galet.
Il était seul, cette fois.
– Allons, Rocambole, mon ami, se dit-il, voici l’occasion de te souvenir de ton temps. Cette fois, la lutte est digne de toi, et madame la comtesse d’Estournelle est une femme de quelque mérite.
Le pilote, qui n’était autre que l’homme aux lunettes bleues de la rue de la Michodière, tira sa barque sur le sable, calculant qu’il aurait le temps de revenir avant la marée montante.
Puis il suivit un petit sentier qui passait au pied des falaises d’abord, grimpait à leur flanc ensuite, s’enfonçait dans une sorte de crevasse, et, au bout d’environ un quart d’heure, débouchait dans un petit vallon verdoyant comme une plaine normande.
Un bras de mer en léchait les bords ; une maison s’élevait dans le fond, entourée d’arbres et dominant une prairie.
Les alentours étaient sauvages et déserts.
Le faux pilote s’arrêta en haut de la falaise, et, aux clartés de la lune qui se levait, il examina un moment ce paysage.
La maison était éclairée ; le son d’un piano arriva jusqu’au pilote.
– Elle l’attend ! se dit-il. Et moi, je voudrais bien savoir comment et par où il arrive.
Il descendit dans le vallon et contourna la haie vive qui servait de clôture au jardin.
Puis, rencontrant une brèche, il y passa et vint à pas de loup, se glissant d’un arbre à l’autre, jusqu’au pied de la maison.
Le piano seul témoignait de l’existence d’êtres humains à l’intérieur.
– La nuit est un peu froide, pensa le faux pilote ; cependant il faudra en prendre son parti.
Il grimpa sur un arbre, s’établit à califourchon sur une branche, et de cet observatoire improvisé, il plongea ses regards à l’intérieur de la maison.
La fenêtre éclairée, et d’où partaient les sons du piano, n’était point garnie de persiennes. L’homme aux lunettes bleues de la rue de la Michodière put voir alors une jeune femme, grande, svelte, et qui lui parut fort belle, debout auprès du piano, tandis qu’une autre femme, qui tournait le dos à la croisée, promenait ses doigts sur le clavier.
Au bout d’un instant, celle qui touchait du piano s’arrêta.
Puis elle se leva et vint s’asseoir auprès de la cheminée.
L’homme aux lunettes bleues vit alors son visage et reconnut la comtesse d’Estournelle.
Mais, comme la fenêtre était fermée, il ne put rien entendre de la conversation qu’elle engagea avec son amie Emeraude.
· · ·
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Or, voici ce que disaient les deux amies, ce soir-là, à sept heures et demie, après leur dîner.
– Sais-tu, ma chère, murmurait Emeraude, que nous menons ici une existence des plus romanesques ? Nous habitons un vallon sauvage, sans autre voisinage que celui de la mer, sans autres voisins que les cormorans et les mouettes, avec une paysanne et son mari pour tous serviteurs.
– Eh bien, dit la comtesse en souriant, c’est une diversion assez piquante, ce me semble, à la vie parisienne.
– Oui, si la diversion ne dure pas trop longtemps.
La comtesse fit un mouvement.
– C’est juste, dit-elle, il faut que tout finisse.
– Dame ! Et je crois que notre prisonnier est suffisamment amoureux.
– C’est-à-dire, fit la comtesse, dont la voix trahit une légère émotion, c’est-à-dire qu’il est aussi éperdument amoureux que ce pauvre Victor, qui nous attend toujours à Nantes.
– Eh bien, ma chère, voici le moment de mettre le feu aux poudres.
– Ah !
La comtesse laissa échapper cette exclamation avec une émotion qui fit tressaillir Emeraude.
L’actrice attacha sur elle un clair regard et lui dit :
– Veux-tu savoir ma pensée tout entière, ma petite ?
– Parle !
– Tu viens de jouer un rôle de dupe.
– Comment cela ?
– Ecoute-moi bien. Tu es partie de Paris te disant : « Je vais à Belle-Isle, je veux voir de près cet Andrewitsch et trouver le moyen de m’en débarrasser.
– C’est vrai.
– En route, tu as rencontré un auxiliaire, ce petit Victor, qui t’aime à la folie, et tu t’es dit : « Voilà l’instrument que je cherchais. »
– Après ? fit la comtesse avec une certaine impatience.
– Alors tu as fort habilement disposé tes batteries. « Je suis belle, t’es-tu bien dit encore, je tournerai la tête à Andrewitsch comme je l’ai tournée à Victor. Puis, à un moment donné, je les mettrai en présence ; ils se battront et Victor tuera Andrewitsch.
La comtesse parut faire un violent effort pour garder son sang-froid.
– Et je ferai, dit-elle, comme tu l’as annoncé.
– En es-tu sûre ?
– Oh ! très sûre ! Emeraude secoua la tête.
– Je crois que tu te trompes…
– Moi ?
– Le cœur te manquera au dernier moment, ma chère.
– Tu crois ?
– Oui.
– Mais pourquoi ?
– Ecoute encore. Tu as si bien mené ta petite barque, qu’Andrewitsch vient ici chaque soir. Il vient y faire de la musique ; il s’en va un peu avant minuit, le cœur en délire, la tête brûlante, et persuadé que tu l’aimes.
– Oh !
– Eh bien, qui sait ? La comtesse tressaillit.
– Tu es folle ! dit-elle.
– C’est possible, mais je jurerais bien que si tu avais à choisir entre lui et Victor…
– Tais-toi.
– Il est charmant, ce petit-là, continua Emeraude, il est doux et triste ; il vous a un grand œil bleu qui fait rêver. Tiens, je gage que s’il n’était pas le petit-fils de la baronne et si tu n’avais pas le plus grand intérêt…
La comtesse haussa les épaules.
– Tu es insupportable ce soir, dit-elle. Il va venir ; tâche d’être plus aimable.
Un sourire railleur glissa sur les lèvres d’Emeraude.
– Alors, dit-elle, il est temps d’écrire à Victor.
– Pas encore.
– Ah ! tu crois…
– Chut ! dit la comtesse en se levant. Ecoute !…
Elle mit un doigt sur sa bouche et se dirigea vers la croisée qu’elle ouvrit.
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