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Chapitre 41

Il faisait clair de lune. Emeraude s’était penchée derrière la comtesse, appuyée à la croisée, et toutes deux regardaient dans le jardin.

Une ombre se mouvait dans l’éloignement.

– C’est lui ! dit madame d’Estournelle. Ce jeune homme est ponctuel comme une horloge.

Un homme avait, en effet, franchi la clôture du jardin et il accourait à grands pas.

Cependant, lorsqu’il fut à peu près à mi-chemin de la haie de la maison, il s’arrêta tout à coup, au grand étonnement des deux femmes, se baissa et se mit à examiner le sol avec une scrupuleuse attention.

Ce temps d’arrêt fut court. L’homme se remit en marche, et au moment où il allait atteindre la porte de la maison, et s’apprêtait à frapper doucement, il leva la tête et aperçut madame d’Estournelle et Emeraude.

– On va vous ouvrir ! lui cria la comtesse. Ne frappez pas, vous éveilleriez le jardinier.

Emeraude descendit, et, quand elle eut ouvert, elle prit le bras d’Andrewitsch, car c’était lui.

– Que regardiez-vous donc là-bas ? dit-elle.

– Au milieu du jardin ?

– Oui.

– Une empreinte de pas sur le sol. Un pas d’homme.

– C’est celui du jardinier, sans doute.

– Oh ! non, dit Andrewitsch. C’est une botte d’une certaine finesse. Elle est empreinte sur le sable d’une allée.

– C’est bizarre, dit Emeraude.

Puis un éclair traversa son cerveau. Elle se pencha à l’oreille du jeune homme et lui dit :

– Pas un mot à Jeanne, surtout. Elle est peureuse ; elle ne voudrait pas se coucher de la nuit.

Jeanne était le nom qu’Emeraude donnait à la comtesse dans l’intimité.

Le jeune homme suivit l’actrice, et tous deux montèrent dans le salon, où la comtesse était restée.

Emeraude se mit au piano. Andrewitsch chanta ; il avait une belle voix.

La comtesse s’était pelotonnée toute rêveuse au coin du feu, l’œil fixé sur sa victime.

La musique était le prétexte quotidien. Mais bientôt Emeraude disparaissait, regagnait sa chambre et laissait la comtesse en tête à tête avec Andrewitsch.

Il en fut de même ce soir-là. Au bout d’une heure, Emeraude sortit.

Alors madame d’Estournelle invita le prisonnier à venir s’asseoir auprès d’elle.

– Mon ami, lui dit-elle, savez-vous que vous êtes parti fort tard, hier ?

– C’est vrai, fit-il en souriant, et j’aurais fort bien pu être puni, car les prisonniers doivent toujours être rentrés avant dix heures et demie du soir. Mais on est plein d’indulgence et de bonté pour moi.

– Vraiment ?

Et elle l’enveloppa d’un sourire et d’un regard.

– A commencer par vous, madame, fit-il en rougissant.

Cependant il osa lui prendre la main et la porta à ses lèvres.

– Oh ! fit-elle, ne me remerciez pas trop d’avance, monsieur Andrewitsch.

– Et pourquoi, madame ? N’êtes-vous pas…

– Chut ! Mes bontés, puisque vous appelez ainsi le plaisir que j’ai à vous recevoir, mes bontés ont un but… intéressé.

Il la regarda, étonné.

– Je suis curieuse, dit-elle.

Andrewitsch rougit de nouveau.

– Depuis longtemps, poursuivit-elle, j’ai deviné qu’il devait y avoir dans votre existence quelque chose de mystérieux et de terrible que je voudrais bien savoir.

Son trouble augmenta, mais il garda le silence.

La comtesse ne se tint pas pour battue et continua :

– Vous étiez simple soldat dans votre pays : mais très certainement vous êtes un jeune homme de famille à qui il est arrivé quelque grand malheur ?

– Peut-être, murmura-t-il.

– Vous avez dû être persécuté, peut-être même expiez-vous quelque tour de jeunesse ?

– Non, madame.

– Ainsi, vous n’êtes point persécuté ? Et vos persécuteurs, poursuivit-elle de sa voix la plus enchanteresse, sont donc bien redoutables, bien puissants, que vous n’osez ?…

Andrewitsch baissa la tête.

– A quoi bon, murmura-t-il.

Elle reprit sa main dans ses petites mains.

– Mais savez-vous bien, dit-elle, que c’est mal à vous de manquer ainsi de confiance envers une femme qui vous témoigne quelque intérêt ?…

Le regard dont la comtesse accompagna ces mots signifiait : « Une femme qui vous aime ».

Andrewitsch jeta un cri ; son cœur longtemps comprimé éclata. Il se laissa tomber aux pieds de la comtesse et balbutia un aveu.

– Vous êtes un enfant ! lui dit-elle en le relevant ; je suis déjà une vieille femme, je veux être votre amie. Je veux mettre mon crédit, mes amis, mes relations à votre service. Si vous voulez retourner dans votre pays, j’obtiendrai votre liberté.

Andrewitsch avait vingt ans, l’âge de la foi ardente ; il crut à ce dévouement simplement exprimé, et la résolution de mutisme qu’il s’était imposée s’évanouit.

– Mon pays ? dit-il ! mais je suis Français, madame.

La comtesse, à cette révélation, sut jouer un si merveilleux étonnement ; elle poussa un cri de surprise si naïf, que celui qui eût voulu affirmer à Andrewitsch qu’elle savait son histoire, eût trouvé en lui un incrédule.

– Ecoutez, lui dit-elle, je suis riche, je suis veuve, j’ai beaucoup de crédit à Paris. Racontez-moi votre histoire. Je puis beaucoup…

Et Andrewitsch, fasciné, séduit, raconta son origine, son éducation, son enlèvement et la mort du cosaque Petrowitsch, qui lui avait tout avoué. Néanmoins, par un reste de prudence, il tut le nom de la baronne René et celui du comte d’Estournelle.

La comtesse l’écouta avec un calme admirable. Quand il eut fini, elle lui dit :

– Ainsi, vous espérez retourner à Paris ?

– Je le pourrai, si la paix arrive.

– Et là, que ferez-vous ?

– J’irai voir ma grand-mère, et je lui dirai la vérité.

– Mais elle vous prendra pour un imposteur, puisque vous n’avez aucune preuve de votre identité.

– Non, car il paraît que je ressemble à mon père d’une manière frappante.

– Ah ! dit la comtesse avec un accent étrange. Et si, cependant elle ne veut pas vous croire ?

– Eh bien, j’irai trouver l’homme qui veut me voler mon héritage, et je le tuerai.

La comtesse fronça imperceptiblement les sourcils. Andrewitsch continua :

– Oh ! je crois que, si dégradé qu’il soit, cet homme aurait encore quelque sentiment d’honnêteté. Mais il a épousé un monstre, une créature perdue.

La comtesse ne sourcilla point. Elle demeura impassible, et Andrewitsch ne soupçonna point un seul instant qu’il venait de prononcer lui-même sa condamnation.

– Mon ami, lui dit-elle, laissez-moi rêver cette nuit à votre histoire, et demain peut-être aurai-je trouvé le moyen de vous rendre votre fortune…

– Ah ! madame, dit-il avec émotion, que ne puis-je déjà la mettre à vos pieds !

– Fou !

– Ne m’avez-vous pas dit que vous étiez veuve ?

– Chut ! dit-elle, partez… Vous êtes un enfant terrible, qu’il faut coucher de bonne heure !

Elle prit un flambeau et le reconduisit elle-même jusqu’à la porte.

Andrewitsch s’en alla ivre de joie.

Il avait avoué son amour et on ne l’avait point repoussé.

Il avait parlé de reconquérir cette fortune, qui était la sienne, pour la mettre aux pieds de la comtesse, et la comtesse n’avait point refusé.

Il s’en alla en courant, franchit la haie de clôture du jardin avec l’agilité d’un chevreuil, et reprit ce chemin de Locmaria.

La comtesse remonta chez elle, et, pendant toute la nuit, elle se promena frémissante, échevelée, en proie à une agitation extraordinaire ; puis retomba dans un abattement profond.

– Non, non ! se dit-elle vingt fois durant cette nuit d’insomnie, je ne puis pas, je ne dois pas l’aimer… Il faut que je songe à ma fille… Il faut que cette fortune soit à moi… D’ailleurs, n’a-t-il pas dit que j’étais un monstre, une créature infâme !… Ah ! il a prononcé lui-même son arrêt…

Au petit jour, Emeraude descendit au salon.

– Comment ! dit-elle, tu ne t’es pas couchée !… Tu l’aimes donc bien ?

Un éclair jaillit des yeux de la comtesse, et elle répondit avec rage :

– Oui… je l’aimais… Oui, j’hésitais encore… Mais je le hais à présent… et il mourra !…

Elle s’approcha d’une table et écrivit :

« Mon cher monsieur Victor,

« Je vous attends demain soir à Belle-Isle-de-Mer. Vous suivrez l’homme que j’envoie à Nantes tout exprès pour vous porter cette lettre. Venez ! j’ai besoin de vous… »

« Comtesse M. d’E… »

– Prends garde ! lui dit Emeraude, qui lut cette lettre, prends garde !

– A quoi ?

– Aux trahisons de ton cœur, ma petite. Au dernier moment…

– Mais puisque je te dis que je le hais ! s’écria la comtesse avec un emportement sauvage.

– Ainsi, tu n’hésiteras point ?

– Non.

– Tu ne trembleras point ?

– Non ; je serai heureuse le jour où Victor…

– Eh ! mais, dit Emeraude, à propos de Victor, sais-tu bien qu’il pourrait être ici ?…

– Tu es folle ! Victor n’a point quitté Nantes.

– Hier soir, Andrewitsch a remarqué dans le jardin une empreinte de pas.

– Les pas du jardinier.

– Non, l’empreinte d’une botte fine.

La comtesse se prit à sourire.

– Sans doute quelque officier de la garnison qui s’est épris de toi ou de moi ; et vient rôder la nuit sous nos fenêtres.

– Au fait, c’est possible ; mais, ajouta Emeraude, cette, empreinte peut nous servir.

– Comment ?

– Si tu es bien décidée à sacrifier Andrewitsch…

– Si je le suis !…

– Tu lui arrangeras ce soir une petite histoire de persécution. Tu le prépareras ainsi à se trouver face à face avec Victor.

La comtesse regarda Emeraude avec une certaine admiration.

– Tu as l’esprit ingénieux, dit-elle. Allons voir cette fameuse empreinte.

Elles descendirent au jardin, mais il avait plu le matin, et l’empreinte avait disparu.

Seulement, la comtesse fit une remarque singulière : Un des pommiers du jardin avait une branche cassée.

Pourtant il n’avait pas fait de vent durant la nuit.

– Je crois, dit la comtesse, que l’imagination d’Andrewitsch s’est mise au service de sa jalousie. L’homme aux empreintes de pas n’est pas un amoureux.

– Bah !

– C’est un maraudeur qui vient nous voler nos pommes… ajouta la comtesse en riant.

La comtesse se trompait. Le poids seul du corps de l’homme aux lunettes bleues avait cassé la branche.

Rocambole était tombé sans se faire aucun mal, et il avait disparu, enveloppé dans son caban goudronné.

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