Chapitre 42
Le lougre de commerce à bord duquel le mystérieux personnage de la rue de la Michodière, revêtu de son caban goudronné, avait conduit M. le vicomte de Chenevières, après avoir un moment louvoyé en vue des côtes de Belle-Isle-en-Mer, ce lougre, disons-nous, s’appelait le Saint-Siméon.
Le lendemain, au point du jour, comme une clarté blanchâtre passant par-dessus la côte ferme qu’on apercevait dans un brouillard, glissait sur la mer, une barque accosta le Saint-Siméon.
L’homme au caban goudronné sauta sur l’échelle de tribord et monta sur le pont. Le vicomte s’y promenait de long en large, enveloppé dans un chaud paletot ouaté, les mains dans ses poches, fumant un cigare.
– Ah ! dit en riant l’homme au caban, qui alla vers lui, je savais bien que vous n’aviez pas dormi.
– En effet.
L’homme au caban continua à rire d’un air ironique.
– Voyez-vous, monsieur le vicomte, dit-il, le meilleur moyen de faire face aux situations les plus tendues, c’est d’être d’une philosophie rare. Regardez-moi bien, je suis calme, n’est-ce pas ? Eh bien, en vous quittant, j’ai failli, par deux fois me jeter à la côte ; ensuite, j’ai passé la nuit sur un pommier, à califourchon sur une branche qui a fini par casser sous moi. Je suis tombé le nez dans la boue, je me suis lavé dans l’eau de mer et me voici. Vrai Dieu, je n’ai pas la mine effarée que vous avez, bien que vous ayez passé la nuit dans votre lit.
– Oui, mais je n’ai pas fermé l’œil, dit le vicomte.
– Pas plus que moi.
– C’est vrai ; mais…
L’homme au caban interpréta l’hésitation polie.
– C’est vrai, dit-il, que je me suis appelé Rocambole, et que j’ai l’habitude de ces sortes de luttes.
Un sourire de M. de Chevenières lui apprit qu’il avait deviné sa pensée.
– Eh bien, monsieur le vicomte, reprit Rocambole, dussiez-vous m’accuser de toujours répéter la même chose, j’aurai l’honneur de vous dire une fois encore que mon concours vous est tout à fait indispensable.
– Je le crois.
– Savez-vous ce que médite cette frêle et blanche comtesse d’Estournelle, derrière les volets verts de son cottage ?
– Je m’en doute.
– Elle veut faire tuer le jeune Marie-Gaston René ?
– Par qui ?
– Par Victor.
Le vicomte fit un pas en arrière et étouffa un cri.
– Victor l’aime, poursuivit l’homme au caban ; Andrewitsch, c’est-à-dire Marie-Gaston, l’aime aussi. Victor passe à Saint-Cyr pour un tireur merveilleux.
– Mais, dit le vicomte, rien n’est plus facile, ce me semble, que d’empêcher cette rencontre ?
– Oui et non.
– Comment ?
– En retenant Victor à Nantes ; car Victor va venir ici.
– Vous croyez ?
L’homme au caban tira de sa poche une lettre ; c’était celle que la comtesse écrivait à M. de Passe-Croix.
Or, cette lettre, la comtesse l’avait confiée au jardinier avec mission de s’embarquer sur le vapeur qui partait chaque jour pour Nantes, et de la remettre à Victor lui-même.
Le jardinier était allé à Locmaria, mais là il avait rencontré l’homme au caban, qui lui avait offert à boire dans un cabaret, l’avait grisé et s’était chargé de la lettre.
– Voyez-vous, monsieur le vicomte, reprit ce dernier, il y a un moyen bien simple d’éloigner Victor non seulement de Belle-Isle, mais de Nantes.
– Lequel ?
– C’est de lui jeter, ce soir, à l’hôtel de la Marine, un billet ainsi conçu :
« Les hommes à visage noirci de Sologne attendent M. de Passe-Croix à Paris, et se mettront à sa disposition samedi matin. »
– Mais…
– Bien entendu que, le samedi, Victor ne verra personne.
– Soit. Mais Andrewitsch ?
– Je me charge de l’arracher à la comtesse. Ne vous inquiétez point de lui.
– Ainsi vous pensez que je dois retourner à Nantes ?
– Avec le lougre sur lequel nous sommes, il lève l’ancre à neuf heures du matin.
L’homme au caban et M. de Chenevières causèrent quelques minutes encore ; puis le premier redescendit dans sa barque et regagna Belle-Isle et le petit port de Locmaria.
Cinq heures après, M. de Chenevières arrivait à Nantes.
Les instructions du personnage de la rue de la Michodière étaient fort simples : jeter, à l’adresse de Victor, chez le concierge de l’hôtel de la Marine, le billet qui devait faire bondir le saint-cyrien, lui faire oublier momentanément la comtesse, et lui faire prendre l’express de Paris une heure après.
Cependant le hasard déjoua cette combinaison. M. de Chenevières venait de débarquer. Il avait écrit le billet à bord du lougre, et, le tenant à la main, il se promenait sur le quai, cherchant un commissionnaire.
Un ouvrier du port vint à passer. Le vicomte l’appela.
– Mon ami, lui dit-il, savez-vous où est situé l’hôtel de la Marine ?
Tandis que le vicomte adressait cette question à haute voix, un homme, enveloppé d’un manteau, le chapeau sur les yeux, passait auprès de lui. Cet homme s’arrêta brusquement, frappé par le timbre de voix du vicomte.
Le vicomte disait :
– Vous allez porter cette lettre à l’hôtel de la Marine, et vous demanderez M. Victor de Passe-Croix.
L’homme au manteau s’approcha vivement alors et saisit le vicomte par le bras.
– C’est moi ! dit-il.
Le vicomte tressaillit.
– Monsieur, lui dit Victor, votre voix ne m’est pas inconnue, et j’ai besoin de causer avec vous.
– Mais, monsieur.
Victor lui tenait toujours le bras. Il donna cent sous à l’ouvrier du port et lui dit : « Va-t’en. »
Puis il entraîna le vicomte vers un endroit du quai qui était désert.
Il était alors nuit complète. Il tombait une pluie fine et serrée. Les passants étaient rares.
– Monsieur, reprit Victor, vous êtes cet homme, qui, le visage noirci, m’a outrageusement traité en Sologne. Osez le nier.
M. de Chenevières fit un signe de tête affirmatif.
– C’est vrai, dit-il. Et précisément, je vous écrivais. Victor lui arracha la lettre des mains, puis il l’entraîna sous un réverbère, à la clarté duquel il put lire.
– Eh bien ! monsieur, reprit-il, ce n’est point à Paris, c’est ici que nous nous battrons.
– Soit. Demain.
– Non pas, tout de suite.
– On ne se bat pas la nuit.
– C’est possible. Mais qui me répond que vous ne partirez point cette nuit ?
Le vicomte hésita. Cette hésitation lui fut fatale. Victor leva la main et le frappa au visage.
Le vicomte poussa un cri de rage, et, à son tour, prenant les deux poignets de Victor et les lui serrant à les broyer :
– Vous avez raison, il faut en finir tout de suite.
M. de Chenevières avait oublié Danielle, Andrewitsch, les sages conseils de l’homme aux lunettes bleues, sa mission, ses devoirs… il ne songeait plus que Victor était un bon et loyal jeune homme, innocent du crime de son père…
M. de Chenevières avait été souffleté, c’était assez !
– Venez, dit-il d’une voix sourde, venez !
Il y avait sur le quai une boutique d’armurier ; à côté de la boutique, un café.
Dans le café, deux chefs de timonerie jouaient au billard.
A la porte de l’armurier brillaient deux épées de combat. Le vicomte entra chez l’armurier et acheta les épées.
– Messieurs, dit-il, je viens de donner un soufflet à un homme qui ne veut point le garder toute la nuit ; nous sommes étrangers, lui et moi, nous ne connaissons personne à Nantes : voulez-vous servir de témoins ?
Les deux chefs de timonerie acceptèrent et sortirent du café.
– Mais, messieurs, dit l’un d’eux, il fait horriblement noir, où voulez-vous donc vous battre ?
– Il doit y avoir quelque part, dans un faubourg, dit le vicomte, un cabaret où nous trouverons une salle vide et deux chandelles.
– Oh ! pour cela, oui, répondit l’autre marin. Si vous voulez vous battre dans une maison, j’en connais une où nous serons chez nous. Allons chez la mère Bouchery.
Un fiacre passait, on l’arrêta, les deux adversaires et leurs témoins y montèrent, et l’un des marins dit au cocher :
– Conduis-nous sur la route de Saint-Nazaire. Tu t’arrêteras à l’auberge du Renard-d’or.
– Est-ce loin ? demanda le vicomte.
– Une lieue.
– Cocher ! cria Victor, allez rondement, on payera bien !
Le fiacre s’ébranla. Les chevaux étaient bons, on arriva au lieu indiqué au bout de vingt minutes. C’était jour ouvrable, le cabaret était désert, l’hôtesse était couchée.
L’un des deux marins frappa rudement à la porte. L’hôtesse accourut un peu effarée.
– Allons ! mère Bouchery, lui dit le marin, descendez à la cave, tirez-nous quatre bouteilles de votre meilleur vin, montez un litre de cognac et des cartes, nous passerons la nuit chez vous.
L’hôtesse était habituée à de semblables alertes. C’était une femme veuve, dont la clientèle ordinaire se composait de matelots et de routiers.
Elle ne soupçonna rien de sinistre, ne vit point les épées que Victor avait roulées dans son manteau, descendit à la cave et tira du vin.
Dix minutes après, les deux adversaires et leurs témoins étaient installés au premier étage, dans une vaste salle qui servait pour des noces populaires, et l’hôtesse regagnait son lit.
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