Chapitre 43
Victor s’approcha alors de M. de Chenevières et le regarda fixement.
– Monsieur, lui dit-il, ordinairement on sait avec qui on se bat.
– Vous avez raison, monsieur. Cependant, aujourd’hui, vous trouverez bon que je taise mon nom…
– En garde, alors ! en garde tout de suite ! s’écria Victor.
Le vicomte avait retrouvé son sang-froid. Il était pâle, mais calme.
Il prit l’épée que lui tendait un des témoins ; mais avant de tomber en garde, il regarda fixement Victor, et lui dit :
– Un mot encore, monsieur.
– Parlez…
– Vous m’avez frappé ; je suis l’insulté. Je dois être le plus irrité de nous deux. Eh bien, je vais vous faire une proposition.
– Laquelle ?
– Voulez-vous remettre notre rencontre à un mois ? Je vais vous dire mon nom, et je vous donne rendez-vous à Paris. Là, je vous fournirai une explication si claire des événements de Sologne, que vous me ferez des excuses pour ce soufflet, que…
Victor l’interrompant avec emportement :
– En garde ! répéta-t-il, ou je vous tiens pour un lâche !
– Ah ! c’en est trop ! murmura le vicomte, tant pis pour lui !…
Et il se mit en garde.
Victor l’attaqua avec fureur. Le vicomte était un tireur habile ; mais Victor était un des meilleurs élèves de Gâte-chair. Et puis la colère, au lieu de l’aveugler, lui donnait, au contraire, une précision, une méthode peu communes.
Le combat fut long, acharné. M. de Chenevières se défendait avec un rare sang-froid. Victor, au contraire, se découvrait parfois, mais il attaquait toujours…
Enfin il vint un moment où M. de Chenevières se lassa de demeurer sur la défensive.
Il attaqua à son tour et porta un coup droit. Victor fit un saut de côté, évita le coup, se fendit avec la rapidité de l’éclair, et son épée disparut tout entière dans la poitrine de son adversaire.
M. de Chenevières vomit un flot de sang et tomba.
Victor demeura un moment comme hébété, en présence de cet homme qu’il croyait avoir mortellement frappé.
Le vicomte se tordait sur le parquet, et le sang coulait à flots de sa blessure.
La colère du saint-cyrien tomba. Il s’agenouilla auprès du blessé, le souleva, lui soutint la tête et murmura avec désespoir :
– Monsieur… pardonnez-moi !…
Le bruit de la chute du corps était parvenu jusqu’à l’hôtesse. Elle arriva effarée, à demi vêtue, et s’arrêta toute tremblante sur le seuil.
– Allons, la petite mère, lui dit un des deux chefs de timonerie, il ne s’agit pas ici de pousser des cris et de perdre la tête, il faut préparer un lit et aller chercher un médecin. Où y en a-t-il un ?
– A deux pas d’ici, sur la route de Nantes, répondit l’hôtesse. Une maison blanche avec des volets gris et un jardin par-devant.
– J’y vais.
Le chef de timonerie partit en courant, et revint dix minutes après suivi du médecin.
Ce dernier était un ancien chirurgien de marine. Il fit placer le vicomte sur un lit, ausculta la blessure et déclara qu’elle n’était point mortelle.
M. de Chenevières s’était évanoui.
Victor s’installa à son chevet et déclara qu’il voulait le soigner.
On posa sur la blessure un premier appareil. L’évanouissement fut long et fut suivi de la fièvre.
La fièvre amena le délire. Victor était désespéré.
Le vicomte avait une physionomie sympathique, et, malgré lui, Victor se souvint de l’énergie avec laquelle M. de Fromentin avait protesté contre l’épithète de misérables qu’il avait appliquée, quelques jours auparavant, au bûcheron et à ses complices.
Une seconde fois, cette pensée traversa rapidement son cerveau.
– Qui sait ? peut-être que ces hommes poursuivaient un but de mystérieuse réparation ?
La nuit fut mauvaise pour le blessé, alternée de faiblesses extrêmes et de moments de fiévreux délire.
Ce ne fut que le matin, quand vint le jour, que M. de Chenevières retrouva un peu de force et l’usage de ses facultés mentales.
Il aperçut Victor à son chevet et lui tendit la main.
Puis un sourire triste passa sur ses lèvres.
– Nous aurions pu être amis, dit-il, le hasard ne l’a pas voulu.
Victor serra cette main que le blessé lui tendait, et répondit :
– Il ne tient qu’à vous, monsieur, que nous le soyons.
L’œil de M. de Chenevières exprima une certaine curiosité.
Victor compléta sa pensée.
– Monsieur, dit-il, j’ignore votre nom, je ne sais quel but vous poursuiviez le jour où vous avez prêté secours à M. Albert Morel ; cependant, je me contenterai de l’explication que vous me donnerez, si incomplète qu’elle puisse être.
Une nouvelle hésitation se peignit sur le visage du vicomte.
– Pauvre jeune homme ! dit-il avec un soupir ; moi, le blessé, le mourant peut-être, je suis moins à plaindre que vous.
– Que voulez-vous dire, monsieur ? demanda vivement Victor.
M. de Chenevières lui pressa la main avec une sorte d’effusion.
– Vous voulez savoir qui je suis ? fit-il. Mon nom ne vous apprendra rien. Je me nomme le vicomte de Chenevières.
Victor laissa échapper un geste de surprise. Ce nom était bien connu dans le monde du sport, et il l’avait toujours entendu tenir pour très honorable.
– Mais comment peut-il se faire alors, monsieur, dit-il, que vous ayez ?…
Le vicomte mit un doigt sur sa bouche pour l’interrompre.
– Chut ! dit-il, écoutez-moi.
Victor eut un signe de tête qui voulait dire : « Soit, parlez ! »
Le vicomte reprit :
– Ne m’avez-vous pas dit tout à l’heure que vous vous contenteriez d’une explication, même incomplète ?
– Oui, monsieur, provisoirement du moins, répondit Victor.
Le même sourire triste revint aux lèvres du vicomte.
– Priez Dieu, monsieur, que ce provisoire dont vous parlez dure fort longtemps.
– Mais… fit Victor, de plus en plus étonné, savez-vous bien que vous allez m’intriguer au dernier point ?
– Voyons, dit le vicomte, je vais tâcher de m’expliquer sans rien trahir toutefois de mes secrets.
Victor prit l’attitude d’un homme décidé à écouter sans interrompre.
– Monsieur, continua le vicomte, les trois hommes qui m’ont aidé à vous enlever, et que vous avez crus un moment les complices de M. Albert Morel, portent tous, comme moi, un nom distingué et parfaitement honorable. Ce nom, il ne m’appartient pas de le divulguer. Sachez seulement qu’eux et moi sommes chargés en ce moment d’un grand acte de réparation. Nous sommes provisoirement les instruments de la Providence, et c’est parce que vous pouviez entraver nos projets, renverser tous nos plans, que nous vous avons momentanément privé de votre liberté.
– C’est-à-dire, fit Victor, que j’étais pour vous un obstacle ?
– Oui, monsieur.
– Et M. Albert Morel un instrument ?
– Oui.
Victor se leva du siège où il était assis et regarda fixement le vicomte.
– Mais savez-vous bien, monsieur, dit-il, que, quel que fût votre but, l’instrument dont vous vous serviez a failli me déshonorer ?…
– Non, car mes amis et moi avons constamment veillé sur Mlle de Passe-Croix.
– Mais ma sœur est devenue folle !
– C’est là un malheur, monsieur, que nous n’avions point prévu.
Victor pâlit.
– Vous poursuiviez donc une vengeance ? s’écria-t-il.
– Peut-être…
– Mais alors l’homme dont vous aviez à vous venger, c’était mon père ?
Le vicomte garda le silence.
– Monsieur, monsieur ! dit Victor, dont la voix se prit à trembler ; savez-vous bien que c’est mon père ?
– Hélas !
Ce seul mot fut un coup de tonnerre. Victor pâlit, recula, jeta un cri :
– Mon père ! dit-il, mon père ! Mais quelle faute a-t-il donc commise ?
Même silence de la part du blessé.
Victor eut un moment d’emportement. Il prit le bras du blessé et le secoua, disant :
– Soupçonner la loyauté de mon père, c’est m’insulter, monsieur, prenez-y garde !
– Vous me faites mal au bras, monsieur, répondit le vicomte avec douceur.
Victor tressaillit ; il eut honte de sa colère.
– Pardonnez-moi, monsieur, dit-il ; mais vous parliez de mon père.
– Monsieur, dit le vicomte, hier soir, au moment d’engager le fer avec vous, je vous ai proposé d’attendre un mois, n’est-ce pas ?
– Oui. Eh bien ?
– Eh bien ! remarquez que je suis blessé ; qu’il me faudra plus d’un mois pour me remettre, et que d’ici là, comme je ne puis me battre de nouveau avec vous, il ne vous reste aucun moyen de triompher de mon silence.
– C’est vrai.
– Dans un mois, reprit le vicomte, qui se souvenait peut-être des mystérieuses promesses de l’homme aux lunettes bleues, dans un mois je pourrai vous dire le mot de cette terrible énigme. Mais aujourd’hui la torture elle-même ne m’arracherait point mon secret.
Le vicomte prononça ces derniers mots avec un accent de fermeté qui ne trompa point Victor.
Le jeune homme poussa un soupir et n’insista point.
L’arrivée du médecin interrompit la conversation du vicomte et de Victor.
Le médecin dit à ce dernier :
– Vous avez beaucoup trop fait parler le blessé. Il serait bon de le laisser seul et en repos.
Et il dit au vicomte :
– Vous ferez bien de dormir quelques heures, monsieur, si vous le pouvez…
Le pansement de la blessure terminé, le docteur insista pour que Victor sortît et allât prendre l’air. Victor avait, d’ailleurs, l’œil brillant de fièvre, et il était d’une pâleur mortelle.
Les mots mystérieux échappés au vicomte l’avaient bouleversé.
Il sortit du cabaret avec le docteur et l’accompagna jusqu’à sa porte. Là, il hésita un moment sur la direction qu’il prendrait.
Enfin, il se décida à rentrer à Nantes.
Durant tout le trajet, qu’il fit d’un pas rapide, inégal, la tête nue, le front brûlant, Victor se répétait avec rage que M. de Chenevières avait gardé sur son père un dédaigneux silence.
– Mais qu’a donc fait mon père ? se disait-il, et que veut dire ce mot de réparation ? Il a donc causé du tort à quelqu’un en ce monde ? Et c’est mon père !… Et cet homme veut que j’attende un mois, c’est-à-dire que, pendant un mois, mon père vivra dans ma pensée sous le poids d’un soupçon ? Oh ! c’est à devenir fou, comme ma sœur !…
Et Victor précipita sa marche, et son œil était hagard à ce point que les passants qu’il rencontra s’arrêtaient, le regardant avec curiosité.
Mais Victor n’y prit pas garde et continua son chemin ; et, tandis qu’il marchait, il était assailli par tout un monde de souvenirs confus. Il se rappelait que, dans son enfance, un soir, il était entré sans lumière dans la chambre de son père.
Le baron de Passe-Croix ne dormait pas, et Victor l’avait entendu pleurer.
Une autre fois, le vicomte de la Morlière, son cousin, était venu à la Martinière, et Victor, qui jouait dans le jardin, avait entendu son père lui dire :
– Sais-tu bien, vicomte, que nous sommes des misérables ?
Et Victor se souvint encore que les trois cousins, c’est-à-dire son père, M. de la Martinière et M. de Morfontaine, se voyaient fort rarement et semblaient s’éviter, comme des gens qui ont entre eux quelque secret terrible qu’ils cherchent à oublier…
Peu à peu le front du jeune homme s’était baigné de sueur et son cœur battait en proie à une violente émotion. Ce fut ainsi qu’il arriva à l’hôtel de la Marine.
– Monsieur, lui dit le concierge comme il passait devant sa loge, voici une lettre pour vous.
Victor tressaillit, s’arrêta, prit la lettre qu’on lui tendait et en regarda la suscription.
L’écriture était fine, allongée, élégante, une véritable écriture de femme, et l’enveloppe dégageait un parfum discret.
– C’est une lettre d’elle ! se dit-il en songeant à la comtesse.
C’était, en effet, Mme d’Estournelle qui écrivait à Victor.
Belle-Isle-en-Mer, huit heures du soir.
« Mon jeune ami,
« Peut-être avez-vous déjà de mes nouvelles, car je vous ai écrit ce matin. Malheureusement, j’ai eu la simplesse de confier ma lettre à un brave homme de jardinier qui boit beaucoup trop et qui s’est grisé ce matin à Locmaria, en compagnie d’un pilote. Il m’est revenu ivre-mort. La lettre avait disparu, et il n’est pas sûr de l’avoir mise à la poste ou de l’avoir confiée au pilote, qui, dit-il, retournait à Nantes.
« Dans le doute très grand où je suis que ma première lettre vous soit parvenue, je vous écris de nouveau, et, cette fois, je confie mon message au bateau à vapeur qui porte les dépêches. C’est prosaïque, mais c’est sûr.
« Je suis à Belle-Isle, dans une situation terrible ; j’ai besoin de vous, venez ! Venez sur-le-champ. »
Tandis que Victor lisait cette lettre sur le seuil de l’hôtel, la fumée d’un bateau à vapeur s’élevait sur la Loire, à cent mètres de distance.
C’était le vapeur le Saumon qui chauffait et allait partir.
Victor monta dans sa chambre, y prit une petite valise et une paire de pistolets, et se fit conduire à bord du Saumon.
L’agitation à laquelle il était en proie s’était accrue de la lecture de cette lettre.
Il se rendait à bord du Saumon, oubliant un moment M. de Chenevières.
Mais la première personne que Victor rencontra sur le pont lui remit sur-le-champ en mémoire son adversaire de la veille.
Cette personne était M. de Fromentin, qui donnait ses ordres pour l’appareillage.
Victor alla droit à lui et lui tendit la main.
– Vous me pardonnez, n’est-ce pas ?
M. de Fromentin accueillit le jeune homme avec un sourire affectueux.
– Vous ne venez donc plus me provoquer ? dit-il.
– Je n’en ai plus le motif.
– Ah !
– Car je sais le nom que vous vous refusiez à me dire.
M. de Fromentin étouffa une exclamation de surprise.
– L’homme au visage noirci, le bûcheron de Sologne, ajouta Victor, se nomme le vicomte de Chenevières.
– Mais comment avez-vous pu le savoir ?
– Il m’a dit son nom ce matin.
– Vous l’avez donc vu ?
– Je me suis battu avec lui hier soir, et j’ai failli le tuer.
Et Victor raconta simplement, avec un laconisme tout militaire, sa rencontre avec M. de Chenevières.
M. de Fromentin l’écoutait pensif et se taisait.
– Mais, reprit Victor, cet homme m’a dit trop et pas assez…
– Ah !
Victor attacha sur l’officier de marine un regard pénétrant.
– Il m’a parlé de mon père.
M. de Fromentin pâlit.
– Ah ! s’écria Victor, dont les joues s’empourprèrent, vous aussi vous savez quelque chose… et, je le sais, vous aussi vous vous tairez…
– Vous êtes un enfant, dit M. de Fromentin ; et au lieu de vous faire un monstre de choses que vous saurez plus tard et qui n’ont peut-être pas la gravité que vous leur attribuez, vous feriez mieux de déjeuner avec moi et de venir vous promener à Belle-Isle.
– Mais j’y vais ! dit Victor en montrant sa valise.
– Vraiment ?
– J’y vais rejoindre une femme qui m’attend.
M. de Fromentin se souvint alors qu’Emeraude lui avait montré la comtesse en lui disant :
– Madame mourrait du coup d’épée qui frapperait Victor.
– Ah ! bien, dit-il, je sais…
Et il prit Victor par le bras et il lui dit :
– Allez m’attendre dans ma cabine, nous partons !
La cloche du bateau à vapeur se fit entendre, et la manœuvre commença.
Tandis que le Saumon dérapait, Victor lisait le post-scriptum de la lettre qu’il venait de recevoir :
« Débarquez à Locmaria, disait la comtesse ; vous trouverez sur le port une auberge qui a pour enseigne : Au Renard d’or ; vous y demanderez une chambre, et vous attendrez.
« Peut-être même, si vous arriviez par le bateau du matin, attendrez-vous jusqu’au soir, mais ne vous impatientez pas… et attendez ! »
– Elle sait peut-être quelque chose, elle aussi ! murmura Victor, qui prit sa tête dans ses deux mains et fut bientôt absorbé par une méditation douloureuse, durant laquelle il s’adressa vingt fois encore cette question :
– Mais quel crime a donc pu commettre mon père ?
Le bateau à vapeur descendait rapidement vers la mer, et trois heures après il arrivait en vue de Belle-Isle.
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