Chapitre 44
La veille au soir, Mme la comtesse d’Estournelle était seule avec Emeraude.
Toutes deux se promenaient au bord des falaises, et assistaient à un splendide coucher de soleil.
La comtesse était rêveuse ; elle marchait parfois d’un pas inégal et brusque.
Emeraude semblait respecter depuis longtemps cette méditation pénible, lorsque tout à coup elle s’arrêta et dit :
– Tiens ! voilà notre messager. Comment peut-il donc être de retour ?
Et elle étendait le doigt vers le petit chemin qui courait capricieux le long des falaises et venait de Locmaria.
La silhouette d’un homme s’y détachait nettement sur le gris cendré du ciel.
Cet homme, l’œil perçant d’Emeraude l’avait reconnu. C’était le jardinier parti le matin de la villa, chargé de la lettre que Mme d’Estournelle écrivait à Victor de Passe-Croix, et qu’il avait ordre de porter lui-même à Nantes.
Mme d’Estournelle s’arrêta également, se fit un abat-jour de sa main, et, comme Emeraude, reconnut le jardinier.
– C’est assez singulier ! fit-elle ; le bateau du soir n’arrive pas avant huit heures, comment donc peut-il être déjà revenu de Nantes ?
Mais les deux jeunes femmes ne tardèrent point à deviner la vérité.
A mesure que le jardinier approchait, ses mouvements devenaient plus distincts, et il fut bientôt aisé de voir qu’il marchait d’un pas chancelant et inégal.
– Il est ivre ! dit Emeraude ; regarde, ma chère amie…
Yaume, ainsi se nommait le jardinier, était un gros garçon joufflu à peine âgé de trente ans.
Il avait les cheveux roux, l’œil rond, la mine inintelligente ; un sourire hébété glissait éternellement sur ses lèvres.
Quand il fut auprès des deux femmes, il ôta son chapeau aux larges ailes et agrandit son sourire.
– La lettre est partie, ma petite dame, dit-il, elle est partie à ce matin.
– Comment, partie ! tu n’es donc pas allé à Nantes ?
– C’est le cidre au père Crochet qui en est cause, ma petite dame. Faites excuse, mais il tape dur !
Et il se frappait le front avec le plat de sa main.
– Mais ma lettre, malheureux ! dit la comtesse d’un ton qui n’avait rien d’irrité, qu’as-tu fait de ma lettre ?
– C’est le pilote qui l’a portée.
– Quel pilote ?
– Un pilote qui est tout nouveau à Locmaria, à preuve que je ne l’avais jamais vu… mais un bon garçon tout de même… et qui paye bien. J’avons bu du cidre… Oh ! y tape dur le cidre !…
Ce fut là tout ce que Mme d’Estournelle et Emeraude purent tirer de l’ivrogne.
– Va cuver ton cidre ! lui dit la comtesse.
Et elle continua sa promenade avec Emeraude. Celle-ci garda le silence un moment encore, puis elle dit tout à coup :
– Je gage que ta lettre est perdue.
– Tu crois ? fit la comtesse avec une sorte d’indifférence.
– Dame !
– Alors, Victor ne viendra pas…
Emeraude regarda son amie avec un sourire moitié railleur et moitié affectueux.
– Avoue, dit-elle, qu’au fond tu es enchantée de ce contretemps ?
– Oh ! par exemple ! fit la comtesse, dont la voix tremblait un peu.
– Ma petite, reprit Emeraude, je crois que tu donnerais bien des choses à cette heure, la moitié de ton héritage, par exemple, pour intervertir les rôles entre Victor et Andrewitsch.
– Tais-toi !
– Tu aimes Andrewitsch : tu as beau vouloir te le dissimuler, tu l’aimes.
Mme d’Estournelle se taisait.
– Et cependant, continua Emeraude, tu sais bien que le jour où Andrewitsch saura qui tu es…
– Tais-toi, dit brusquement la comtesse en posant sa main sur le bras d’Emeraude.
Cette main tremblait.
– Pauvre Topaze ! murmura l’actrice, qu’est donc devenue cette insensibilité qui faisait de toi jadis la reine de notre monde ? Te souviens-tu du petit baron Crastemberg, qui se brûla la cervelle, un soir, en sortant de chez Tortoni ? et de ce brave Paul Permans que tu laissas aller à Clichy ?
– Mais tais-toi donc ! fit la comtesse avec impatience.
– Avec un cœur problématique comme le tien, poursuivit Emeraude, on devait aller loin. Tu étais devenue comtesse… tu voyais déjà dans l’avenir quelques millions pour redorer le blason de ton époux… Un seul homme faisait obstacle à ce dernier rêve… mais qu’est-ce pour toi, un homme ? « Je le briserai ! » t’es-tu dit. Et voici que ta main tremble… et que…
– Mais tais-toi donc ! répéta la comtesse en frappant du pied.
– Tiens, ma petite, poursuivit Emeraude, veux-tu que je te donne un bon conseil ?
– Soit, j’écoute…
– Pour Andrewitsch, tu te nommes Mme Durocher. Tu es un ange, et il t’aime. Tant que tu n’auras point changé de nom pour lui, il t’aimera… et toi aussi. Eh bien, laisse Victor à Nantes quelques jours encore… et conjugue avec Andrewitsch le verbe aimer. Cela ne sera pas long… je te connais… Topaze n’a jamais aimé plus de huit jours… Dans huit jours, tu feras venir Victor… Tiens ! s’interrompit l’actrice en riant, mais la chose ne se passe pas autrement dans la Tour de Nesle !
Comme elle achevait et que Mme d’Estournelle l’écoutait pensive et les yeux baissés, les deux femmes entendirent des pas dans le chemin. Elles se retournèrent, et virent un prisonnier russe qui accourait vers elles.
C’était Andrewitsch.
Le jeune homme avait le visage empourpré ; il marchait d’un pas rapide et avait un peu chaud ; son œil brillait.
Mme d’Estournelle eut un battement de cœur en le reconnaissant, et elle s’arrêta.
Andrewitsch vint à elle tout joyeux.
– Ah ! madame, dit-il, si vous saviez…
– Mon Dieu ! que vous arrive-t-il donc, monsieur Andrewitsch ? demanda Emeraude.
– J’ai reçu une bonne nouvelle de Paris, madame, et j’accourais vous en faire part.
La comtesse tressaillit.
Andrewitsch tira de sa poche une lettre qu’il tendit à celle qu’il appelait Mme Durocher.
– Voyez, dit-il, on s’occupe de moi à Paris ; j’ai des amis inconnus.
La comtesse avait pris la lettre en tremblant.
– Chère femme ! pensa Andrewitsch, comme elle est émue… comme elle paraît s’intéresser à moi !
Cependant la comtesse lisait ces lignes mystérieuses :
« Le capitaine Grain-de-Sel n’est pas mort… il est à Paris, où il a des amis puissants, et il travaille avec eux à confondre les voleurs d’héritage… »
Soudain la comtesse songea au baron Gontran de Neubourg.
Cependant elle maîtrisa son émotion et poursuivit sa lecture :
« Les amis du capitaine Grain-de-Sel font agir de hautes influences auprès de S. Excellence le ministre de la guerre, à la seule fin d’obtenir de lui que le prisonnier Andrewitsch puisse venir à Paris ; ils espèrent obtenir cette faveur d’ici à deux jours. »
Tandis que la comtesse lisait, une légère sueur perlait à ses tempes.
Mais Andrewitsch, tout à sa joie, disait à Emeraude :
– Je vais donc revoir Paris ! Oh ! l’infâme qui m’a dépouillé de mon nom et qui veut me voler mon héritage sera facile à confondre !… Il ne supportera point mon regard. Je les ferai chasser, lui, sa femme, sa fille, de la maison où mon père est né !…
La comtesse replia froidement la lettre et la lui rendit.
– Vous avez raison, monsieur Andrewitsch, dit-elle. Il faudra être impitoyable !
Un léger frémissement de narines, que ne put dominer la comtesse, frappa Emeraude, qui fit cette réflexion mentale :
– Décidément l’orage gronde ; je crois qu’Andrewitsch vient de prononcer son arrêt de mort.
Mme d’Estournelle était redevenue souriante et calme.
– Mais, dit-elle, savez-vous, monsieur, si la femme de cet homme est sa complice ? Elle est peut-être innocente… peut-être ignore-t-elle…
– Oh ! madame, interrompit Andrewitsch, n’en doutez pas ! c’est une créature infâme… c’est une femme perdue de vices et de honte.
– Vraiment ?
Et la comtesse eut un frais sourire qui fit frémir Emeraude.
Elle prit le bras d’Andrewitsch et lui dit :
– Je vous invite à dîner. Qui sait ? Peut-être est-ce le dernier jour que vous passez à Belle-Isle.
– Oh ! non, répondit le jeune homme, je ne partirai pas avant deux jours.
Elle soupira, et, comme Emeraude marchait un peu en avant :
– Soit, dit-elle ; mais peut-être est-ce le dernier jour où je pourrai vous recevoir.
Andrewitsch tressaillit.
– Je ne serai plus libre bientôt, murmura la comtesse, baissant de plus en plus la voix.
Le jeune homme s’arrêta brusquement et regarda Mme d’Estournelle d’un œil hagard :
– Que voulez-vous dire ? fit-il.
Elle se pencha vers lui.
– Je vous dirai tout ce soir… Silence !
Elle montrait Emeraude.
Mme d’Estournelle s’appuyait au bras d’Andrewitsch avec une sorte de volupté fiévreuse.
Elle se taisait, et Andrewitsch n’osait rompre ce silence, les derniers mots de la comtesse avaient produit sur lui une impression étrange.
Ils arrivèrent ainsi à la villa, Emeraude cheminant toujours en avant, et ils entrèrent dans le jardin.
Là, Mme d’Estournelle dit à Andrewitsch :
– Je vous permets de fumer un cigare en attendant le dîner. Souffrez que je donne quelques ordres.
Elle entra dans la maison avec Emeraude et monta dans sa chambre. Emeraude ferma la porte et regarda fixement son amie :
– Eh bien ? fit-elle.
L’œil de la comtesse était brillant de fièvre.
– Donne-moi une plume, dit-elle, je veux écrire.
– A qui ?
– A Victor.
– Tu es bien… décidée ?
– Oui.
– Prends garde, fit Emeraude, si le cœur allait te manquer au dernier moment ?
Un cruel sourire glissa sur les lèvres de la comtesse.
– Dans deux jours il partirait, il saurait qui je suis et m’écraserait de son mépris. Mieux vaut cent fois qu’il meure.
Elle s’assit, écrivit cette lettre que nous avons vue parvenir à Victor.
– Qui donc la portera ? demanda Emeraude en posant sur la lettre son doigt effilé.
– Moi.
– Mais… où ?
– A Locmaria. Le bateau du soir part à dix heures. Andrewitsch nous servira de cavalier.
– Oh ! ma Topaze ! s’écria Emeraude avec admiration, je te reconnais ! tu es la femme d’autrefois… tu sais marcher sur ton cœur…
– Je veux hériter, dit froidement la comtesse d’Estournelle.
· · ·
· · ·
Une heure après, la comtesse et Andrewitsch étaient seuls dans le jardin.
La nuit était tiède, comme une nuit de printemps ; les étoiles brillaient au ciel, un profond silence régnait à l’entour de la villa.
Emeraude s’était discrètement retirée dans sa chambre.
– Mon ami, disait la comtesse, je sais bien que je suis folle, mais je veux tout vous dire. Je sais que vous m’aimez… et… je vous aime.
Andrewitsch jeta un cri, tomba à ses pieds et couvrit ses mains de baisers.
– Oh ! répétez-moi ce mot, dit-il, répétez-le-moi… j’ai peur de mourir à cette heure !
Elle tressaillit, retira brusquement ses deux mains, et lui dit avec l’accent de la terreur :
– Taisez-vous ! ce mot nous porterait malheur. Ne savez-vous pas, mon ami, qu’il vous tuerait !
Andrewitsch bondit sur ses pieds.
– Qui ? dit-il.
– Lui !
Elle souligna cet unique mot d’une étrange façon. Andrewitsch eut froid au cœur.
– Qui, lui ? fit-il à son tour. De qui parlez-vous, madame ?
– D’un homme qui exerce sur ma destinée une influence fatale, répondit-elle tout bas et d’une voix tremblante.
– Un homme ! Mais… n’êtes-vous pas veuve ?
– Oui.
– Alors…
Et pâle, la sueur au front, Andrewitsch attacha sur la comtesse un regard défiant. Elle comprit ce regard et lui prit les deux mains.
– Oh ! ne me soupçonnez pas, dit-elle, ne m’accusez pas ! C’est la fatalité qui me poursuit ; je suis innocente !
Andrewitsch la regardait toujours, et son regard avait pris une expression hébétée. Elle continua :
– Ecoutez : il est un homme de par le monde qui m’aime comme un fou, comme un furieux, qui me poursuit à toute heure, et que j’ai vainement tenté de fuir ; je suis venue me réfugier ici, espérant qu’il perdrait ma trace… Il sait à présent que je suis à Belle-Isle, et demain…
– Mais, interrompit Andrewitsch avec emportement, quel pouvoir cet homme a-t-il donc sur vous ?
– Le pouvoir de la terreur… fit-elle en manifestant un véritable effroi. Cet homme tue tous ceux qui osent m’approcher.
Un fin sourire glissa sur les lèvres du jeune prisonnier. La comtesse poursuivit :
– C’est un ami de mon mari. Mon deuil fini, il m’a demandé ma main. Ma famille l’agréant, mes amis me conseillaient ce mariage. Moi seule je ne pouvais m’y résoudre… J’éprouvais pour cet homme une aversion insurmontable. Je refusai.
« – Vous avez tort, me dit-il, car jamais vous ne vous remarierez de mon vivant. »
Je pris ces paroles pour une bravade sans conséquence. Six mois après, hélas ! j’acquis la conviction du contraire. Un jeune secrétaire d’ambassade me demanda en mariage ; il était charmant, il était riche, il me plut. On publia nos bans, le contrat fut signé.
La veille du mariage, mon futur époux fut insulté par un inconnu. Il se battit le lendemain et fut tué.
Cet inconnu, vous l’avez deviné, c’était lui !
Et depuis lors, poursuivit la comtesse qui venait d’improviser ce petit roman, depuis, je fuis cet homme et n’ose me trouver sur sa route.
On a bien souvent demandé ma main, et j’ai constamment refusé.
Je me croyais ici bien tranquille, j’espérais qu’il ne me trouverait pas.
Ce matin j’ai reçu de lui un billet de deux lignes.
Ce billet disait :
« Je sais que vous êtes à Belle-Isle, je sais que tous les « soirs un jeune homme s’introduit chez vous… prenez « garde ! »
« Et c’est pour cela, mon ami, acheva la comtesse, que je vous supplie de ne point revenir, de me dire ce soir un éternel adieu !
Andrewitsch avait croisé ses bras sur sa poitrine.
– Vous n’y songez pas, madame ! dit-il.
– Mais je ne veux pas que vous mouriez !
– Ce n’est pas moi qui mourrai, c’est lui !…
Andrewitsch était superbe d’audace.
– Non, non, je vous en supplie… partez !… Allez à Paris à la conquête de votre héritage… et oubliez-moi.
Andrewitsch se mit à genoux et porta les mains de la comtesse à ses lèvres :
– Vivre sans vous désormais, c’est mourir ! Je tuerai cet homme, et nous serons heureux.
Mme d’Estournelle crut devoir verser quelques larmes ; elle se défendit énergiquement d’abord, puis faiblement, et Andrewitsch lui arracha la promesse de le recevoir le lendemain encore.
– Eh bien, soit ! lui dit-elle ; mais alors, venez plus tard.
– Quand ?
– A minuit. Peut-être ne sera-t-il point arrivé. Et quant à ce soir, ajouta-t-elle, vous allez m’offrir votre bras. Je vais à Locmaria.
– Dans quel but ?
– Porter une lettre au bateau, qui part à dix heures du soir pour Nantes.
– Une… lettre ?
– Oui, j’écris à cet homme, je le supplie de m’attendre à Nantes ; je cherche à détourner ses soupçons.
– Mais…
– Ah ! dit-elle, si vous voulez que je vous permette de le braver au besoin, il faut au moins me laisser la liberté de conjurer l’orage.
Andrewitsch secoua la tête.
– Pourquoi viendriez-vous à Locmaria ? dit-il. Je me chargerai bien de porter moi-même cette lettre au bateau.
La comtesse parut hésiter.
– Qui sait, dit-elle, si je dois me fier à vous ?
– Oh ! madame ?…
– Vous êtes téméraire, vous seriez capable de supprimer ma lettre à la seule fin de laisser arriver cet homme.
Andrewitsch courba la tête.
– Si je vous fais un serment, je vous le tiendrai.
– Eh bien, jurez-moi que ma lettre partira ce soir.
– Je vous le jure.
– Sur l’honneur ?
– Sur mon vrai nom !
Mme d’Estournelle prit la lettre qu’elle avait placée dans son corsage et la tendit au jeune homme.
– La voilà, et vous ferez bien de partir sur-le-champ. Il est neuf heures, vous avez à peine le temps.
Andrewitsch se leva.
– A demain donc ! dit-il.
– A demain, répondit-elle.
Il s’en alla par la petite porte du jardin, et quand il fut au-dehors, dominé par un sentiment de curiosité, il approcha son cigare de la lettre et s’en servit comme d’un flambeau pour voir la suscription. Il lut :
« Monsieur Victor de Passe-Croix,
« Hôtel de la Marine, à Nantes. »
– Ah ! c’est ainsi qu’il se nomme, ce pourfendeur, murmura-t-il. Eh bien, qu’il vienne !
Et Andrewitsch reprit d’un pas rapide le chemin de Locmaria.
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Tandis qu’il s’en allait, Mme d’Estournelle se promenait dans le jardin comme une bête fauve dans sa cage.
– Mais c’est que je l’aime ! murmurait-elle ; je l’aime ! moi qui n’ai jamais aimé… Et pourtant il faut qu’il meure…, il le faut !… S’il vivait, il me foulerait aux pieds.
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