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Chapitre 45

Le lendemain, Victor de Passe-Croix arriva dans l’après-midi en vue de Belle-Isle-en-Mer.

Il descendit à Locmaria et se fit indiquer l’auberge du Renard d’or.

Cette auberge était au-delà du port, dans une situation isolée, au bord de la mer.

Le sentier qui conduisait à Locmaria du joli cottage habité par Emeraude et la comtesse passait devant la porte.

Un peu avant le seuil, Victor rencontra un prisonnier russe. C’était un jeune homme qui jeta sur lui un sombre regard et s’arrêta brusquement en le voyant passer.

– Il paraît que je déplais à ce monsieur, se dit Victor.

Et il continua son chemin sans y faire autrement attention.

L’auberge était silencieuse, presque déserte.

Dans un coin seulement, un homme buvait à petits coups un pichet de cidre.

Cet homme, qui portait le costume des pilotes côtiers, jeta sur Victor un regard étonné, tressaillit et détourna la tête.

Puis il appela l’hôtesse, paya sa dépense et sortit.

Victor demanda une chambre et s’y enferma.

– Où est-elle ? Quand la verrai-je ? telles furent les deux questions qu’il s’adressa tout d’abord et se répéta durant le reste de la journée avec une fiévreuse impatience.

La nuit vint. Avec la nuit, l’impatience de Victor augmenta.

Il se fit servir à souper dans sa chambre, toucha du bout des dents à son repas, et s’accouda au rebord de sa fenêtre qui donnait sur la mer.

Le temps avait fraîchi, la nuit était sombre ; la mer, unie et calme le matin, déferlait maintenant avec rage.

On frappa discrètement à la porte, et Victor courut ouvrir.

Une femme, chaudement enveloppée dans une palatine, était sur le seuil.

Ce n’était point la comtesse. C’était Emeraude.

Victor courut à elle et lui prit les mains avec un empressement affectueux.

– Je commençais à me désespérer, dit-il.

– Oh ! l’impatient !

– Où est-elle ? fit le jeune homme.

– Elle vous attend.

– Ah ! dit Victor joyeux. Mais où ?

Emeraude étendit la main vers la croisée.

– Penchez-vous, dit elle. Voyez-vous une barque ? et dans cette barque…

– Ah ! je l’ai reconnue, s’écria Victor, dont le cœur battit.

– Venez, fit Emeraude ; prenez votre manteau. Bien. Etes-vous armé ?

– Pourquoi cette question ? demanda Victor un peu surpris.

– Parce que, répondit l’actrice, les chemins ne sont pas très sûrs. Il y a ici tant de prisonniers russes…

Victor ouvrit sa petite valise et en tira sa paire de pistolets.

– Voilà pour vous rassurer, dit-il. Où allons-nous ?

– La rejoindre d’abord.

– Et ensuite ?

Elle mit un doigt sur sa bouche.

– Mystère ! fit-elle en riant et montrant d’adorables petites dents blanches.

Victor suivit Emeraude, et tous deux sortirent de l’auberge du Renard d’or.

Une barque était amarrée à quelques pas de là. Celui qui la gouvernait n’était autre que le jardinier du cottage. Mme d’Estournelle était assise à l’arrière, encapuchonnée dans un burnous blanc.

Victor sauta dans la barque et prit la main de la comtesse, qu’il porta respectueusement à ses lèvres.

– Bonjour, mon ami, lui dit-elle. Vous êtes venu, merci.

– Si je suis venu ! dit Victor. Mais ne m’avez-vous pas écrit que vous aviez besoin de moi ?

– C’est juste, fit-elle en souriant. Puis elle se pencha à son oreille :

– Vous devez parler allemand, n’est-ce pas ?

– Oui, madame.

D’un regard oblique, elle montra le jardinier, qui rajustait son écoute.

– Parlons allemand, fit-elle.

– Soit, fit Victor.

La comtesse lui prit la main à son tour et la pressa doucement :

– Mon ami, dit-elle tout bas, c’est la plus malheureuse des femmes qui s’adresse à vous.

– Vous ! exclama Victor.

– Un homme me poursuit, un homme exerce sur ma destinée une influence fatale. Si vous ne me débarrassez de lui, je suis perdue !

Elle avait su prendre avec Victor ce même ton d’effroi qu’elle avait, la veille, avec Andrewitsch.

– Mais quel est cet homme ?

– Je ne puis vous le dire.

– Comment peut-il…

– Mon ami, répondez-moi franchement. Si je vous dis : « Voilà un homme qui doit mourir, ne m’en demandez pas davantage » ; vous battrez-vous avec cet homme ?

– Oui, madame.

– Sans l’interroger, sans lui demander son nom ?

– Oui.

– Vous me le jurez ?

– Je vous le jure !

– Eh bien, venez.

Et s’adressant au jardinier :

– Partons, ajouta-t-elle.

La barque glissa vers le large, présenta sa misaine au vent et fila, légère et rapide comme la mouette blanche qui rase les flots de son aile, à l’approche de l’orage.

La mer était grosse ; mais le jardinier, qui n’était pas ivre comme la veille, dirigeait sa barque avec une habileté merveilleuse à travers les rochers à fleur d’eau, et il arriva sans avaries dans la petite baie que dominait le cottage.

Pendant cette petite traversée, la comtesse était demeurée silencieuse, et comme oppressée par une mystérieuse douleur.

Victor lui offrit sa main pour descendre à terre :

– Où sommes-nous donc ? demanda-t-il, attachant un regard étonné sur le cottage dont la façade blanche apparaissait dans l’obscurité.

– Chez moi, dit-elle.

Elle prit son bras et se pencha vers lui avec un naïf abandon.

– Savez-vous que ce que je vais faire là est affreux ! dit-elle.

– Que voulez-vous dire ?

– Je vais exposer vos jours…

Victor haussa imperceptiblement les épaules.

– Me battre pour vous est un bonheur, dit-il. Et comme, m’avez-vous dit, il faut que cet homme meure, il mourra !…

Le ton d’assurance du jeune homme donna le frisson à la comtesse.

Elle le conduisit jusqu’à la porte du cottage, et là elle hésita un moment à ouvrir.

– Non, dit-elle, non, mon ami, pardonnez-moi de vous avoir fait venir… Tenez, abandonnez-moi à ma destinée… Partez !

– Vous êtes folle ! dit le saint-cyrien ; je me ferai tuer avec joie pour vous ; mais rassurez-vous, j’ai la main heureuse.

– Vrai ? fit-elle.

– Hier au soir je me suis battu.

– Vous ?

– Avec cet homme dont vous deviez me dire le nom dans un mois.

La comtesse tressaillit.

– Avec le vicomte de Chenevières.

A ce nom, Emeraude, qui marchait auprès d’eux, poussa un léger cri :

– Chenevières ! dit-elle, le vicomte ? l’ami de Gontran ?

Ces derniers mots frappèrent la comtesse.

– Je me suis battu avec lui, acheva Victor, et je l’ai couché tout de son long sur le carreau.

– Vous l’avez tué ?

– Non, mais il est au lit pour deux mois au moins.

Mme d’Estournelle ouvrit la porte du cottage et entra la première.

La clarté du fanal permit à la comtesse d’arriver au salon, où elle alluma une bougie.

Alors elle jeta les yeux sur la pendule et pâlit. La pendule marquait onze heures du soir.

Mais son regard rencontra celui d’Emeraude, et le regard d’Emeraude disait :

– Allons, du courage… il faut bien en finir.

Victor promenait un regard étonné autour de lui :

– Où suis-je donc, ici ?

– Chez moi.

– Et, c’est ici…

– C’est ici, dit Emeraude, qui sentait faiblir le courage de la comtesse, c’est ici que chaque nuit un homme qui nous persécute se présente…

– Eh bien, dit Victor, cette nuit sera la dernière.

Emeraude le conduisit vers la croisée, qu’elle ouvrit.

– Tenez, dit Emeraude, voyez-vous cette porte là-bas ?… c’est par-là qu’il arrive.

– A quelle heure ?

– A minuit.

Victor, à son tour, regarda la pendule.

– Il n’est que temps de prendre quelques précautions, murmura-t-il.

Il prit ses pistolets, qu’il avait passés à sa ceinture, et en visita les amorces, disant :

– Je crois qu’ils ne rateront pas.

La comtesse, pâle, agitée, l’œil hagard, se taisait et son silence était farouche.

– Voyez-vous, dit Emeraude, qui maintenant dominait la situation, vous allez descendre dans le jardin ; vous vous tiendrez près de la porte.

– Bien, dit Victor.

– Quand il entrera, vous irez à lui et vous lui direz : « Je me nomme Victor de Passe-Croix. » Cela suffira. Vous lui offrirez un de vos pistolets et vous garderez l’autre.

Victor descendit dans le jardin et se mit à se promener de long en large, ses pistolets à la main. La comtesse, immobile, muette, était à la fenêtre. Emeraude la prit par le bras et l’entraîna au fond du salon.

– Allons, dit-elle, du courage ! tu sais bien qu’il est trop tard pour reculer !…

Mme d’Estournelle mit tout à coup ses deux mains sur ses yeux et fondit en larmes.

– Je l’aime ! murmurait-elle.

Puis, tout à coup, elle eut un accès de désespoir, et se levant, elle voulut retourner à la croisée.

– Non, disait-elle, non, je ne veux pas !

Elle était effrayante à voir, et se débattait dans les bras d’Emeraude.

– Tu es folle ! disait celle-ci, qui avait conservé tout son sang-froid. Il est trop tard pour reculer maintenant ; ces deux hommes, s’ils ne se battaient pas, te fouleraient aux pieds.

– Je l’aime ! répéta la comtesse, qui, une fois encore, voulut se précipiter hors du salon pour sauver la vie d’Andrewitsch.

Mais en ce moment un éclair brilla, une détonation retentit.

Un coup de pistolet ébranlait tous les échos voisins, et, comme s’il eût atteint la comtesse au cœur, elle tomba inanimée dans les bras d’Emeraude.

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