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Chapitre 46

L’homme vêtu en pilote qui buvait à petits coups un pichet de cidre dans l’auberge du Renard d’or lorsque Victor de Passe-Croix y était entré, sa valise sous le bras, n’était autre que le personnage de la rue de la Michodière. Il reconnut Victor sur-le-champ, paya sa dépense et sortit.

Mais il demeura dans les environs de l’auberge, et finit par s’asseoir dans une anfractuosité de la falaise.

De cette place, il dominait la mer et voyait se dérouler le sentier qui passait devant le Renard d’or ; de telle façon qu’on ne pouvait entrer dans l’auberge ou en sortir à son insu.

Un moment le faux pilote s’imagina que Victor ne demeurerait pas longtemps au Renard d’or.

– Je vais bientôt, se dit-il, le voir sortir et prendre le chemin du cottage. Alors, je le suivrai.

Mais le reste de la journée s’était écoulé, la nuit était venue, Victor n’était point sorti, et l’homme aux lunettes bleues avait fini par voir apparaître à la croisée la tête de Victor, qui semblait explorer la mer du regard.

– Bon ! se dit-il, je devine maintenant ; c’est elle qui viendra le trouver.

Il rentra dans l’auberge, profitant d’un moment où Victor avait cessé de regarder par la fenêtre.

La pièce du rez-de-chaussée, qui servait à la fois de cuisine, d’office et de salle à boire, était déserte.

L’hôtesse était allée, avec un marmot de huit ou dix ans, son fils, dans le jardin attenant à la maison. Le mari était à la pêche.

Le faux pilote aperçut du premier coup d’œil, sur le banc, la valise de Victor, que ce dernier avait oublié de faire monter dans sa chambre.

Il ressortit un moment, s’assura que la maison était déserte, et, pour plus de précautions, il poussa le verrou de la porte qui donnait sur l’escalier, puis il revint.

– Je me suis aperçu, se dit-il, que les fabricants de malles ne sont nullement rigoureux sur le choix des serrures. La clef d’une valise ouvre toutes les valises.

Il tira de sa poche un petit trousseau de clefs, qu’il examina avec la rapide attention d’un homme habitué jadis à crocheter les portes, en choisit une et l’introduisit dans la serrure.

La clef tourna comme chez elle, et la valise s’ouvrit.

– Je suis curieux, se disait le faux pilote, de savoir quel est le bagage de l’héritier des Passe-Croix.

La valise contenait un peu de linge, des habits de rechange, une lettre, et la paire de pistolets dont Victor s’était muni en partant de Nantes.

Le faux pilote ouvrit la lettre sans façon et la lut. C’était celle de Mme d’Estournelle.

– Je commence à comprendre, se dit-il. Le jardinier s’est dégrisé.

Ensuite il prit un des pistolets, tira la baguette, retourna le tire-bourre, enleva le tampon et fit glisser la balle dans ses doigts. Le second subit la même opération, et quand ce fut fini, le faux pilote remit les armes désormais inoffensives dans la valise, en disant :

– Vous pouvez aboyer maintenant tant que vous voudrez, mes bassets, vous ne ferez de mal à personne.

Après quoi il referma la valise, ôta le verrou et sortit fort tranquillement.

Victor n’avait rien entendu, l’hôtesse n’était point rentrée.

L’homme aux lunettes bleues regagna son poste d’observation. La nuit l’y surprit. Mais il avait si bien l’habitude de voir au travers des ténèbres, qu’il ne perdit aucun détail de ce qui se passa aux alentours de l’auberge.

Quelques matelots vinrent boire ; le pêcheur rentra ; la fenêtre de Victor laissa échapper un jet de lumière, et la tête du jeune homme se montra de nouveau, penchée au-dehors.

La nuit était déjà très obscure lorsque, à l’ouest, un point lumineux brilla sur la mer. C’était le falot d’une barque.

– Ou je me trompe fort, se dit le faux pilote, ou cette barque vient du cottage et porte la belle comtesse.

Bientôt il n’eut plus de doutes, car la barque mit en droite ligne le cap sur l’hôtellerie du Renard d’or. Une demi-heure s’écoula ; la barque vint s’échouer à moitié sur le sable, sous la fenêtre de Victor. Le faux pilote avait quitté son observation de la falaise ; il était maintenant couché de tout son long sur le galet, à trois pas de l’embarcation, immobile comme un tronc d’arbre ou un bloc de granit.

Un quart d’heure après, Victor montait dans la petite embarcation que nous avons vue gagner aussitôt le large.

Alors, le faux pilote se relevait et murmurait en se mettant à courir :

– Allons, Rocambole, mon ami, voilà l’occasion de retrouver tes jambes de vingt ans.

Il gagna le sentier de la falaise qui conduisait au cottage, arriva auprès de la maison, franchit la haie d’un seul bond, et escalada le pommier dont la nuit précédente, il avait cassé une branche.

La comtesse n’était point arrivée encore, mais la fenêtre du salon était ouverte.

– Cette fois, j’entendrai tout, se dit-il.

Mme d’Estournelle, Emeraude et Victor arrivèrent.

Le faux pilote écouta leur conversation, assista à la mise en scène de ce drame sanglant. Et, lorsque Emeraude descendit pour placer Victor en sentinelle dans le jardin, il était déjà loin.

D’un bond prodigieux, il s’était élancé de l’autre côté de la haie, et retournait, agile comme un chevreuil, sur le chemin de la falaise.

– Ces pauvres jeunes gens, ricanait-il entre ses dents en faisant allusion à M. de Chenevières et à ses amis, ils auraient laissé Victor et Andrewitsch s’entr’égorger.

Il y avait un endroit où le chemin de la falaise devenait fort étroit et surplombait la mer. Ce fut là que le faux pilote s’arrêta, se coula contre le roc, et tendit l’oreille dans la direction de Locmaria.

Au bout d’environ dix minutes, un bruit de pas se fit entendre, puis une silhouette noire se détacha en vigueur sur le noir de la nuit.

– Voici mon amoureux, pensa l’homme aux lunettes bleues.

C’était, en effet, Andrewitsch qui accourait au rendez-vous que lui avait donné la comtesse, la tête pleine de ce joli roman qu’elle lui avait conté, et dont un persécuteur mystérieux était le héros principal.

Le faux pilote s’était si bien effacé contre la falaise, que le prisonnier russe arriva sur lui sans le voir.

Mais alors, comme il faisait un pas encore, une main de fer l’étreignit à la gorge et le cloua immobile contre le roc.

En même temps la lame d’un poignard brilla, et Andrewitsch, étourdi, entendit une voix qui lui était inconnue et qui lui murmurait à l’oreille :

– Si vous faites un pas, si vous cherchez à vous débattre, vous êtes un homme mort.

Andrewitsch essaya de se dégager. La pointe du stylet lui pesa sur la gorge.

Le jeune homme était doué du vrai courage, de ce courage qui consiste à s’incliner devant une nécessité impérieuse ; résister sans profit lui parut inutile.

– Que me voulez-vous ? dit-il. Si c’est de l’argent, vous tombez mal… Je suis prisonnier russe ; j’ai vingt sous dans ma poche.

– C’est moi qui veux vous en donner, de l’argent, répondit le faux pilote.

– Et c’est pour que je l’accepte, fit Andrewitsch qui retrouvait peu à peu son sang-froid, que vous menacez de me tuer ?

– Oui, monsieur le baron.

A ce titre que lui donnait un inconnu, Andrewitsch tressaillit.

– Vous vous trompez, dit-il, et je vois que vous me prenez pour un officier, alors que je suis un simple soldat. Je ne suis pas baron.

– Votre père l’était.

Andrewitsch tressaillit. L’homme aux lunettes bleues ajouta :

– On l’appelait en Russie le colonel de Yermolof…

Andrewitsch jeta un cri.

– Vous me connaissez ? dit-il.

– Et à Paris le baron René, acheva cet homme, qui était inconnu à Andrewitsch.

– Mais qui donc êtes-vous ? s’écria le jeune prisonnier.

– N’avez-vous pas reçu hier une lettre venant de Paris ?

– Oui.

– Qui vous annonçait que les amis du capitaine Grain-de-Sel veillaient sur vous.

– C’est vrai.

– Je suis un de ces amis-là. C’est tout ce que je puis vous dire. Maintenant, suivez-moi.

– Mais… c’est que… balbutia Andrewitsch.

– Oui, je sais. Vous avez un rendez-vous… On vous attend, n’est-ce pas ?

– Oui.

– Vous vous trompez. C’est la personne qui vous attendait hier qui m’envoie vers vous.

– Vrai ?

– Suivez-moi, répéta le faux pilote avec un accent d’autorité qui domina le prisonnier russe.

Il le prit par le bras et l’entraîna, du côté de Locmaria, jusqu’à une cabane de pêcheur à moitié creusée dans le roc.

Un filet de lumière passait sous la porte. Le faux pilote frappa, la porte s’ouvrit ; un homme accourut sur le seuil, une torche de résine à la main. Cet homme paraissait étranger au pays, en dépit de son costume de pêcheur.

Au coin de l’âtre, il y avait un autre personnage qui se chauffait tranquillement.

Victor de Passe-Croix, s’il eût été là, eût peut-être reconnu en lui, malgré sa vareuse de laine brune et son bonnet rouge, cet honnête vieillard à lunettes et à cornet acoustique avec lequel il avait fait le voyage de Paris à Nantes.

Cet homme se leva à son tour et vint à la rencontre du faux pilote.

Ce dernier se tourna vers Andrewitsch, toujours de plus en plus étonné :

– Venez ! lui dit-il.

Il fit un signe, et l’homme qui tenait la torche, et qui était un vigoureux gaillard taillé en hercule, souleva une trappe qui recouvrait un escalier de cave.

– Venez, répéta le faux pilote, je vais vous montrer des choses qui vous intéressent au double point de vue de votre héritage et de la femme que vous aimez.

Andrewitsch le suivit sans défiance. L’homme à la torche passa le premier et descendit d’un pas lent et mesuré une trentaine de marches taillées dans le roc.

La dernière aboutissait à une porte de cave en chêne ferré.

L’homme à la torche prit une clef à sa ceinture et ouvrit cette porte, puis il s’effaça.

La cave était étroite et n’avait d’autre mobilier qu’une futaille vide.

Alors, rapide comme l’éclair, le faux pilote prit Andrewitsch par les épaules, le poussa vivement dans la cave et ferma la porte à double tour.

– A présent, dit-il, tandis qu’Andrewitsch, plongé tout à coup dans les ténèbres, jetait un cri, je suis bien certain qu’il n’ira point se faire tuer. A l’autre, maintenant.

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