Chapitre 47
Cependant Victor se promenait de long en large dans le jardin, ses pistolets tout amorcés dans les poches de son habit.
Tout à coup il entendit un léger bruit de l’autre côté de la porte du jardin.
– Voilà cet homme ! pensait-il.
Il se dirigea vers la porte et l’ouvrit. Un inconnu s’arrêtait sur le seuil.
– Qui êtes-vous ? dit Victor.
Une voix railleuse lui répondit.
– Laissez-moi donc passer, cher ami, et aller à mes affaires.
Victor se plaçant en travers de la porte, et dit avec un accent de rage :
– Vous ne passerez pas !
– Place ! dit l’inconnu.
Et il poussa rudement Victor.
Alors le saint-cyrien perdit la tête et fit feu de l’un de ses pistolets.
Un éclat de rire strident lui répondit, et l’inconnu, le repoussant de nouveau, entra dans le jardin.
C’était le premier coup de pistolet qui avait fait évanouir la comtesse.
Victor ajusta tant bien que mal dans les ténèbres, et tira son deuxième coup de pistolet.
Un nouvel éclat de rire se fit entendre, et tout aussitôt Victor se sentit enlacé par deux bras robustes ; on le jeta rudement à terre, on lui mit un mouchoir sur la bouche, et il entendit une voix qui disait :
– Allons ! emportez-le… il me gêne !
L’homme, qui avait essuyé les deux coups de feu et ne s’en portait pas plus mal, poursuivit sa course vers la maison.
C’était le faux pilote.
Au seuil, il trouva Yaume, le jardinier, que les deux coups de pistolet avaient fait sortir tout effaré de son lit.
– Le pilote ! murmura celui-ci.
– Je suis le diable ! répondit le faux pilote, qui lui donna un croc-en-jambe et l’envoya rouler dans le vestibule, ajoutant : « Si tu ne te tiens pas tranquille, je te ferai bouillir dans l’huile. »
Puis il gravit l’escalier, arriva au premier étage et ouvrit avec fracas la porte du salon.
Emeraude, toute bouleversée, soutenait dans ses bras la comtesse évanouie.
A la vue de l’inconnu, elle poussa un cri et laissa échapper la comtesse qui tomba inerte sur le parquet ; puis elle se réfugia à l’autre bout du salon, disant :
– Quel est cet homme ?
– Quelqu’un qui vous enverra en cour d’assises, ma mignonne, si vous n’êtes pas sage.
Ce mot de cour d’assises arracha un cri de terreur à Emeraude.
Le faux pilote alla vers elle, lui mit une main sur l’épaule, la regarda fixement et lui dit :
La jeune femme s’était prise à trembler de tous ses membres.
– Ma petite Olympe, poursuivit le pilote d’un ton doucereux, je vais vous donner un bon conseil. Il faut renoncer à servir Topaze. Topaze a des ennemis plus forts que les deux crinolines que vous et Grenat avez mises à son service.
D’un geste impérieux, il lui montra la porte et lui ordonna de sortir.
Puis, lorsqu’elle eut obéi, il alla relever la comtesse, la transporta sur un canapé, entassa deux oreillers sous sa tête, entrouvrit ses lèvres crispées et lui introduisit dans la bouche le goulot d’un petit flacon qu’il tira de sa poche.
Aussitôt la comtesse rouvrit les yeux et promena un regard étonné autour d’elle.
– Où suis-je ?… Quel est cet homme ?… fit-elle avec une sorte d’effroi.
Le faux pilote attacha sur elle un regard dominateur.
– Vous êtes chez vous, dit-il, et c’est le bruit d’un coup de pistolet qui a causé votre évanouissement.
La comtesse se redressa en poussant un cri, porta les deux mains à son front et fixa sur le faux pilote un œil hagard.
– Un coup de pistolet qui a tué Andrewitsch, acheva froidement le pilote.
Elle jeta un nouveau cri, un cri terrible, insensé de désespoir, un cri de folle, un cri de hyène…
– Ah ! misérable que je suis ! dit-elle en se tordant les mains.
Elle tomba à genoux devant le faux pilote.
– Si vous êtes un juge, dit-elle, écoutez… Je confesse mon crime !…
L’amour qui torturait le cœur de Mme d’Estournelle s’était fait jour enfin, et se traduisait par un immense désespoir.
– Allons ! murmura l’inconnu, je ne m’étais pas trompé, elle l’aime !
Il lui prit la main et lui dit :
– Rassurez-vous, votre crime est imaginaire… Andrewitsch n’est pas mort. Le coup de pistolet a été tiré sur moi… sur moi, qui protégeais Andrewitsch, et qui l’ai empêché de venir.
Au premier rayon de soleil un peu chaud, la vipère, engourdie par le froid de la nuit, sort tout à coup de sa torpeur, dresse la tête et se met à siffler.
Les derniers mots du faux pilote produisirent un effet identique sur la comtesse.
Elle était tombée à genoux, suppliante, brisée, offrant sa tête à l’échafaud.
Elle se redressa, l’œil enflammé, la gorge crispée, les narines frémissantes, effrayante de colère et de haine.
– Qui donc êtes-vous ? s’écria-t-elle, vous qui venez de me tendre un piège ?
Et elle courut à la croisée et se mit à crier :
– Victor ! Victor !
– Victor est loin d’ici, madame, dit le faux pilote en lui prenant la main, et nous sommes seuls.
– Seuls ! fit-elle, seuls…
– Avec un homme qui sait tous vos secrets et qui veut vous proposer un marché.
Le regard de cet homme et celui de la comtesse se rencontrèrent ; il y eut comme un échange muet et rapide d’un fluide mystérieux, et ces deux intelligences si merveilleusement organisées pour le mal, se devinèrent et se comprirent.
Alors le faux pilote alla fermer la porte au verrou, il ferma ensuite la fenêtre, revint à la comtesse et lui dit :
– Savez-vous bien que le comte d’Estournelle, votre mari, a une encolure de taureau ? il peut mourir d’une apoplexie.
– Ah ! fit-elle, cherchant à lui fouiller l’âme de son regard.
– De plus, il est querelleur, ajouta le faux pilote, il peut se faire tuer en duel au premier jour… Et si vous deveniez veuve… vous pourriez épouser Andrewitsch.
– Mais qui donc êtes-vous ? s’écria-t-elle. Qui donc es-tu, démon ?
– Peu importe ! répondit-il, causons.
· · ·
· · ·
Emeraude, bouleversée par la terreur, n’eut garde de sortir de sa chambre ; elle croyait la maison investie par la justice, et à chaque instant sa raison troublée lui faisait entendre un piétinement de chevaux et un cliquetis de sabres imaginaires.
Cependant, quand le jour vint, elle se trouva plus hardie, et, se glissant hors de son lit, elle alla appuyer son oreille contre la porte. La maison était silencieuse.
Emeraude se hasarda à entrebâiller la porte, puis elle fit un pas sur l’escalier, puis deux, et elle se pencha sur la rampe.
L’escalier était désert. Emeraude s’enhardit et descendit au premier étage.
La porte du salon était entrouverte. L’actrice glissa sa tête au travers.
L’homme qui l’avait si fort effrayée pendant la nuit avait disparu. La comtesse était seule, assise devant une table, et elle écrivait.
Son visage était calme, presque souriant, et n’avait conservé aucune trace des événements de la nuit.
Elle leva la tête et vit Emeraude qui n’osait entrer.
– Viens donc, dit-elle d’un ton dégagé, je suis seule.
Emeraude entra.
– Ah ! ma chère, dit-elle en se jetant au cou de la comtesse, quelle nuit !
– Tu es folle ! répondit froidement la comtesse.
– Mais il doit y avoir un cadavre dans le jardin ?
– Celui d’Andrewitsch, peut-être, fit Mme d’Estournelle, souriante. Rassure-toi, Andrewitsch n’est pas mort.
– Ou bien celui de Victor ?
– Victor se porte à merveille.
Le calme de la comtesse stupéfiait Emeraude.
– Mais enfin, dit-elle, sais-tu ce qui s’est passé ?
– Parfaitement.
– Alors, tu vas me l’apprendre.
– Non, dit la comtesse ; pas aujourd’hui, du moins, ma petite.
– Voyons, Topaze, dit l’actrice, causons un peu sérieusement : es-tu folle ou raisonnable ?
– J’ai toute ma raison.
– Mais enfin, ce coup de pistolet ?
– Je l’ai entendu comme toi, puisque je me suis évanouie.
– Ainsi, Andrewitsch n’est pas mort ?
– Non.
– Et… Victor ?
– Il a été un peu meurtri peut-être, un peu contusionné ; mais il va bien, au demeurant.
– C’est à n’y rien comprendre ! murmura Emeraude.
– Ah ! dit la comtesse, à propos, tu sais que nous partons ?…
– Quand !
– Aujourd’hui.
– Et… nous allons ?
– Nous retournons à Paris.
– Décidément, murmura Emeraude, l’énigme se complique.
Mme d’Estournelle ne sourcilla pas.
Emeraude poursuivit :
– Mais tu ne partiras point, j’imagine, sans revoir Andrewitsch ?
– Andrewitsch part ce matin même. Il arrivera à Paris avant nous.
– A qui écris-tu ?
– A mon mari.
– Tiens ! c’est juste, dit Emeraude ; il me semble que nous l’avions pas mal oublié depuis quelque temps, ce cher comte.
Mme d’Estournelle ferma sa lettre, ajoutant :
– A propos, tu sais que je ne descendrai pas chez moi, à Paris ?
– Où donc descendras-tu ?
– Chez toi d’abord. Ensuite je me chercherai un petit appartement bien simple, bien modeste, comme il convient à une veuve.
– Ah ! tu seras veuve ?…
– Toujours.
– Je donne ma langue aux chats, murmura Emeraude, et puisque tu as des secrets pour moi…
Mme d’Estournelle prit la tête d’Emeraude dans ses deux mains et la baisa au front :
– Je te conterai tout à Paris, dit-elle. En attendant, fais tes paquets. Nous partons.
Le soir même, en effet, Mme d’Estournelle avait quitté Belle-Isle-en-Mer.
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