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Chapitre 48

Retournons à Victor.

Notre héros, après avoir fait feu de ses deux coups de pistolet sans voir tomber le mystérieux inconnu qui lui riait au nez, se sentit rudement enlacé, enlevé de terre par des bras robustes, bâillonné en un tour de main et emporté comme une sorcière un jour de sabbat.

Tout cela fut accompli si rapidement, qu’il n’eut le temps ni de se débattre, ni de crier, ni même de voir, car on lui jeta un mouchoir sur la figure.

Ce ne fut qu’au bout de quelques minutes qu’il retrouva une sorte de présence d’esprit et qu’il chercha, par des efforts surhumains, à se dégager.

Ces deux hommes avaient, sans doute, une vigueur peu commune, puisque, malgré sa force de vingt ans, il ne put parvenir à se débarrasser de leur étreinte.

L’un d’eux, celui qui le portait et avait pris un véritable pas de course, lui dit :

– Ne vous donnez pas tant de mal, monsieur de Passe-Croix, on n’en veut ni à votre bourse ni à votre vie.

Cette voix était inconnue à Victor, mais il s’entendait appeler par son nom, et il songea sur-le-champ à ce qui lui était arrivé en Sologne.

– Est-ce que les amis de M. de Chenevières se mêleraient encore de mes affaires ? pensa-t-il.

La course de l’homme qui le portait dura une demi-heure environ.

Lorsqu’il s’arrêta et laissa glisser Victor à terre celui-ci secoua le mouchoir qu’on lui avait mis sur le visage, et pendant une demi-seconde il eut la faculté de voir.

Il aperçut une maison, un chemin poudreux, il entendit mugir la mer sous ses pieds, et ce fut tout, car on lui remit le mouchoir sur les yeux, et on le noua solidement derrière la tête.

Le bâillon qu’on lui avait passé dans la bouche l’empêchait de crier.

Il voulut se débattre une dernière fois, mais toujours sans succès.

Le bruit d’une porte qu’on ouvrait frappa son oreille.

L’un des hommes lui dit :

– Nous allons vous prier, monsieur, de vous coucher bien tranquillement. Si, par hasard, vous n’aviez pas soupé, on pourrait vous servir du poisson, un morceau de lard et un verre de cidre.

En même temps, on le poussa, et il comprit qu’il franchissait le seuil de la maison qu’il avait aperçue un moment.

Il entendit la porte se refermer, et à travers le mouchoir qui lui bandait les yeux, passa un rayon de clarté.

Alors on lui ôta son bâillon, et le mouchoir tomba. Victor avait une nature emportée et violente.

Cependant, en ce moment, un tout autre sentiment le domina, la curiosité.

Il regarda autour de lui…

Il se trouvait dans une sorte de hutte de pêcheur. Un feu de sapin flambait dans l’âtre ; un lit à baldaquin de serge, quelques escabeaux et une table composaient tout le mobilier.

Victor regarda les deux hommes, qui semblaient être des pêcheurs, et soudain il laissa échapper une exclamation de surprise.

Dans l’un d’eux, il venait de reconnaître le vieillard au cornet acoustique.

– Ah ! par exemple ! s’écria-t-il, ceci est trop fort… Vous n’êtes donc pas sourd ?

L’homme au cornet se prit à sourire.

– Pas plus que vous, dit-il.

– Et c’est vous qui venez…

– C’est moi, répondit tranquillement cet homme, qui vous suis depuis Paris pour vous empêcher de faire des bêtises.

Victor fronça le sourcil.

– Et nous sommes arrivés à temps ce soir, car vous alliez vous faire l’instrument d’un assez joli crime, ajouta l’homme au cornet.

A ces derniers mots, la colère de Victor éclata :

– Misérable ! dit-il, est-ce que vous allez m’insulter…

– Hé ! John ! fit l’homme au cornet en s’adressant à l’espèce d’hercule qui avait emporté Victor sur son dos, je crois que monsieur ne sera pas sage ; il faudra prendre des précautions.

L’hercule s’approcha de Victor et lui dit en lui serrant le bras à le faire crier :

– Nous voudrions pourtant bien, monsieur, ne pas vous attacher.

Victor comprit qu’il était à la merci de ces hommes. Le prétendu sourd ajouta :

– Je vous dirai même que nous avons ordre de vous enfermer pieds et poings liés dans une cave qui est ici, à moins que vous ne soyez raisonnable…

Victor se calma tout à coup. Les hommes à qui il avait affaire lui semblaient être des gens de peu, comme on dit, et il eut soudain le calme d’un gentilhomme tombé au milieu d’une bande de brigands.

– Je veux bien être raisonnable, dit-il, et n’ai nulle envie de me faire assommer d’un coup de poing.

– A la bonne heure !

– Mais je voudrais savoir au moins où je suis.

– Qu’à cela ne tienne, répondit l’homme au cornet ; vous êtes dans une hutte de pêcheur, perchée en haut des falaises, à mi-chemin de Locmaria et du cottage où nous vous avons pris.

– Bien.

– L’homme sur qui vous avez tiré n’est point celui que vous attendiez…

– Ah !

– Celui-là n’est point venu, Mme la comtesse d’Estournelle ne court aucun danger, et nous vous engageons à vous coucher.

– Mais…

– Monsieur de Passe-Croix, interrompit l’homme au cornet d’un ton bref, nous avons reçu des ordres, nous les exécutons. Si vous avez d’autres explications à demander, veuillez attendre le retour du maître.

– Le… maître ?

– Oui.

– Quel est-il donc ?

– Peut-être vous le dira-t-il lui-même.

– Et quand reviendra-t-il ?

– Oh ! dans une heure peut-être… Dans tous les cas, il sera ici avant le jour.

Victor s’assit au coin du feu. Mille pensées confuses l’agitaient ; il se demandait si le nouveau guet-apens dont il venait d’être victime ne se rattachait point aux événements de Sologne.

Les mots vagues, mystérieux, échappés à M. de Chenevières touchant son père à lui Victor, l’hésitation de M. de Fromentin à lui répondre ; tout, jusqu’à cette phrase de l’homme au cornet : « Nous sommes arrivés à temps pour vous empêcher de commettre un crime » ; tout lui revenait en mémoire et lui donnait la fièvre.

L’hercule avait fermé à double tour l’unique porte de la hutte.

– Vrai, monsieur, dit-il en s’attablant, vous ne voulez pas souper ?

Victor refusa d’un geste. Cependant, comme il avait une soif ardente.

– Donnez-moi à boire, dit-il.

L’homme au cornet ouvrit à son tour le bahut et y prit un gobelet d’étain ; puis, furtivement, il jeta au fond une petite pincée de poudre brune qu’il tenait depuis un moment, entre le pouce et l’index.

Après quoi il emplit le gobelet de cidre et l’offrit à Victor.

Le jeune homme le vida d’un trait et se remit au coin du feu, attendant avec impatience le retour du personnage que ces deux hommes appelaient le maître.

Mais, au bout de quelques minutes, Victor fut pris d’une sorte de torpeur physique : il eut envie de dormir, voulut se lever et n’en eut pas la force. Peu à peu sa tête retomba sur son épaule, ses yeux se fermèrent, et il s’endormit d’un sommeil profond.

· · ·

· · ·

Combien d’heures dura ce sommeil ?

Victor eût été bien embarrassé pour le préciser quand il s’éveilla.

Lorsqu’il ouvrit les yeux, il se trouva couché sur le lit qui était dressé au fond de la hutte. Les rayons du soleil se jouaient sur la courtine, la porte était ouverte. Les deux hommes avaient disparu.

Victor sauta à bas du lit, courut au seuil de la porte et promena un regard avide autour de lui. Il avait la mer à ses pieds, la falaise au-dessus de sa tête, à droite et à gauche un sentier poudreux, et la maison d’où il sortait lui paraissait abandonnée…

Il y rentra, et son regard fut attiré par un objet blanc qui se trouvait sur la table.

C’était une lettre à son adresse. L’écriture lui en était inconnue.

Il l’ouvrit et lut :

« Des gens à qui M. Victor de Passe-Croix inspire une sympathie réelle l’engagent à retourner à Paris et à ne jamais demander, à qui que ce soit au monde, l’explication de certains mystères. M. de Passe-Croix ne trouvera plus à Nantes M. de Chenevières. On l’a transporté dans un château des environs, dont M. de Passe-Croix chercherait en vain à savoir le nom.

« Il est inutile qu’il retourne au cottage. Les deux femmes qui l’habitaient ont quitté Belle-Isle-en-Mer.

« Si M. de Passe-Croix retrouve jamais la comtesse, il fera bien de lui tourner le dos. Elle ne mérite que son indifférence et son mépris, car elle s’est jouée de lui.

« M. de Passe-Croix, enfin, fera bien de passer à l’auberge du Renard d’or, où il retrouvera sa valise et ses pistolets. »

La lettre était sans signature.

Victor prit sa tête à deux mains et murmura avec accablement :

– Je crois que je finirai par devenir fou.

Il fouilla la maison ; elle était déserte. Il descendit alors à Locmaria et entra dans l’auberge du Renard d’or.

– Ah ! monsieur, lui dit l’hôtesse, je vous ai cru mort, Seigneur Dieu !

– Bah !

– Voici deux jours que vous êtes parti…

– Deux jours !

– Oui, monsieur, c’est avant-hier soir vendredi…

– Comment ! s’écria Victor, vous dites que c’est avant-hier…

– Oui, monsieur, à preuve que c’est aujourd’hui dimanche. Et tenez, voilà le dernier coup de la messe qui sonne.

Victor eut le mot de l’énigme. Le verre de cidre qu’il avait bu contenait un narcotique. Il avait dormi près de quarante-huit heures.

– Oh ! se dit-il avec une sorte de rage, il faudra pourtant bien que j’aie le mot de toutes ces énigmes !…

Au son de la cloche de l’église se mêlait le son d’une autre cloche.

C’était celle d’un bateau prêt à partir.

Victor jeta un louis sur la table et prit sa valise.

Comme il allait franchir le seuil du Renard d’or, l’hôtesse lui dit :

– Ah ! j’oubliais de vous remettre ceci, monsieur. On l’a apporté pour vous hier soir. Celui qui me l’a remis est un pilote engagé à bord d’un bateau de pêche qui va, dit-on, à Terre-Neuve.

L’objet que l’hôtesse remettait à Victor était une petite boîte. Cette boîte renfermait ses pistolets.

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