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Chapitre 49

Le train qui va de Nantes à Paris n’entre pas dans la gare d’Orléans ; il s’arrête aux Aubrais, et les voyageurs obtiennent de l’obligeance de l’administration vingt-cinq minutes destinées à la consommation du plus méchant dîner qui soit au monde.

Or, à quarante-huit heures de distance des événements que nous racontions naguère, notre héros, M. Victor de Passe-Croix, arriva aux Aubrais vers cinq heures et demie du soir.

Victor avait pris un coupé dans lequel il était demeuré seul.

Il descendit, entra dans la salle à manger du buffet, se mit à table comme les autres voyageurs, mangea du bout des dents, paya et remonta dans son coupé, bien avant le coup de cloche du départ.

Les voyageurs qui viennent de Nantes sont rejoints aux Aubrais par un train venant de Limoges.

Victor, qui s’était déjà allongé sur sa banquette, tourna tout à coup la tête, au bruit de la portière qu’on ouvrait, et fit un geste de mauvaise humeur, en entendant ces mots d’un employé :

– Il y a de la place ici, monsieur !

Victor fronçait démesurément le sourcil lorsque soudain il jeta un cri d’étonnement à la vue du voyageur qui venait partager son compartiment.

– Paul !

– Victor !

Telle fut la double exclamation poussée par les deux jeunes gens, qui se tendirent aussitôt la main.

– D’où viens-tu ? demanda le nouveau venu.

– De Nantes, et toi ?

– De Limoges, où j’ai passé quelques semaines chez une de mes tantes.

Or, ce jeune homme n’était autre que Paul de la Morlière, le héros de la première partie de cette histoire, le fils du vicomte, ce misérable qui avait tué Diane de Morfontaine et M. de Main-Hardye.

Il y avait trois mois que Paul avait disparu du monde parisien.

– Ah ! fit Victor, tu viens de chez ta tante, à Limoges ?

– Oui.

– Comment va ton père ?

– Je ne sais pas, répondit sèchement Paul de la Morlière.

– Comment, tu ne sais pas ?

– Il y a trois mois que je ne l’ai vu.

– Mais tu lui écris ?

– Non.

L’accent de Paul avait une tristesse mystérieuse mélangée de dédain.

Le train venait de se mettre en route. Les deux cousins étaient seuls dans leur coupé, et avaient, par conséquent, toute liberté de causer.

Un éclair traversa le cerveau de Victor de Passe-Croix.

– Dis donc, Paul, fit-il, sais-tu pourquoi ton père et le mien se voient si rarement ?

Un nuage passa sur le front de Paul de la Morlière.

– Parce qu’ils ont sans doute commis en commun des peccadilles de jeunesse.

– Ah !

– Et toi, comment es-tu avec ton père, Victor ?

– Je ne sais pas.

Paul fronça le sourcil.

– Sais-tu bien, dit-il, que depuis trois mois je n’ai pas mis le pied dans la maison paternelle ?

– Pourquoi donc ?

– Parce que je me suis trouvé une nuit face à face avec mon père, un pistolet à la main.

Victor eut un geste de surprise.

– Mais raconte-moi donc cela, fit-il.

– Non, pas avant que tu m’aies expliqué ces mots, qui viennent de t’échapper lorsque je t’ai demandé si tu étais bien avec ton père : Je ne sais pas.

– C’est, répondit Victor, que je ne sais plus, à l’heure qu’il est, si je dois encore aimer mon père et le vénérer, ou si je ne dois plus avoir que du mépris pour lui.

– C’est exactement ma position, dit Paul, et c’est pour cela que j’ai quitté Paris sans le revoir, il y a trois mois.

Les deux jeunes gens se regardèrent un moment, consternés. Enfin, Victor fit un effort suprême :

– Je vais tout te dire, mais tu me diras tout, n’est-ce pas ?

– Tout.

Alors, d’un ton bref, saccadé, parfois ému, Victor raconta son déplacement de chasse au château des Rigoles, la connaissance qu’il y avait faite de M. de Fromentin, l’histoire du créole Charles de Nancery, et enfin l’amour insensé de sa sœur Flavie pour M. Albert Morel.

Mais lorsqu’il en fut venu au récit de son enlèvement dans la forêt et de son emprisonnement dans la maison mystérieuse ; lorsqu’il eut parlé de cette inconnue aux cheveux blonds qui l’avait un moment fasciné de ses doux regards et de son sourire, Paul l’interrompit vivement et s’écria :

– C’est elle ! Danielle !

– Tu la connais ?

– Oh ! oui, murmura Paul, et je l’aime éperdument. Ecoute maintenant, écoute mon histoire à ton tour.

Paul raconta alors en peu de mots, mais avec une clarté parfaite, les mystérieux événements qui s’étaient déroulés en Normandie, trois mois auparavant, c’est-à-dire la façon étrange dont il avait rejoint Danielle dans la propriété du marquis de Verne, et cette rencontre nocturne avec son père, qui avait fait feu sur lui.

Nos lecteurs s’en souviennent, cette nuit avait clos la première partie des Chevaliers du Clair de Lune.

Paul continua ainsi, pendant que Victor l’écoutait frémissant :

– Le coup de pistolet éclaira la chambre, une femme parut un flambeau à la main, mon père jeta un cri :

« – Diane ! murmura-t-il.

Cette femme, à qui il donnait le nom de Diane, c’était Danielle. Qu’est-ce que Danielle ? je l’ignore.

Toujours est-il certain que mon père tomba à genoux, murmura des mots inintelligibles et me fit l’effet d’un homme frappé de la foudre.

Danielle vint à moi, me prit la main et me dit :

« – Regardez cet homme ! c’est un assassin !

Et elle disparut, et j’ai eu beau parcourir la maison, la fouiller des caves aux combles, je ne l’ai point retrouvée…

– Mais… ton père ? demanda Victor de Passe-Croix.

– Il a été comme idiot pendant deux ou trois jours. Je l’ai ramené à Paris, et depuis lors je ne l’ai point revu.

– Ainsi les hommes qui entourent cette femme que tu nommes Danielle sont, selon toi, les mêmes qui m’ont poursuivi en Sologne ?

– Je le jurerais.

– Mais… quel est leur but ?

Paul était sombre.

– Ecoute, dit-il, je crois que nos pères ont du sang sur les mains.

Victor fit un soubresaut et poussa un cri terrible.

– Oh ! si cela était ! dit-il.

– Que ferais-tu ?

Et Paul de la Morlière attacha sur Victor un regard ardent.

– Que ferais-tu ? répéta-t-il ; car, moi, depuis cette nuit-là, je suis en proie à une sorte de fièvre désespérée ; car j’ai parfois envie de me tuer… car je voudrais savoir…

Victor le bouillant et l’intrépide, eut un éclair de rare sang-froid.

– Ami, dit-il, écoute bien ce que je vais te dire. Si nos pères sont coupables, c’est à nous de réparer leur faute. Mais cette faute, il faut la connaître.

– Mon père n’avouera jamais ! murmura Paul…

– Eh bien ! s’écria Victor, je te jure, moi, que le mien sera forcé de me dire la vérité.

Comme le jeune homme prononçait ces derniers mots, le train arrivait dans la gare de Paris.

– Où vas-tu ? demanda Paul. Moi, je ne veux pas rentrer chez mon père ; je vais descendre à l’hôtel.

– Eh bien ! je vais tout droit chez moi, dit Victor.

– Pourquoi ?

– Parce que je veux avoir ce soir même une explication avec mon père.

Paul baissa la tête et ne répondit rien.

Les deux cousins prirent une voiture à la gare.

Victor laissa Paul de la Morlière à l’hôtel de Bade, et continua son chemin vers la maison paternelle.

M. le baron de Passe-Croix habitait à Paris un hôtel dans la rue d’Anjou-Saint-Honoré. C’était une vaste demeure un peu triste, un peu sombre, aux murailles grises, presque toujours veuve de ses maîtres.

Le baron et sa famille y passaient à peine quatre mois d’hiver.

Un vieux suisse en était le seul gardien aussitôt que la famille était repartie pour la Martinière, où M. de Passe-Croix semblait se plaire beaucoup plus qu’à Paris.

Il était nuit close depuis longtemps lorsque Victor arriva.

Il sonna discrètement ; le suisse vint ouvrir.

– Chut ! dit Victor en posant un doigt sur ses lèvres. Avant de m’annoncer, dis-moi comment va mademoiselle Flavie.

Et il se glissa dans la loge du suisse et tira la porte sur eux.

– Monsieur Victor, répondit le suisse, mademoiselle Flavie va beaucoup mieux.

– Ah ! dit Victor en respirant.

– Il y a un médecin portugais qui la soigne et qui vient tous les jours.

– Il paraît, ajouta le suisse, que d’ici à quelques jours mademoiselle sera tout à fait guérie.

Victor respira.

– Et ma mère ?

– Mme la baronne va bien. Elle est sortie en ce moment. Je crois qu’elle est à l’église Saint-Philippe.

Le jeune homme regarda par le carreau de la loge, qui donnait sur la façade de l’hôtel, et vit de la lumière à deux croisées du second étage.

– Mon père est dans son cabinet, pensa-t-il.

Et il dit au suisse :

– Garde ma valise et ne sonne pas pour avertir de mon arrivée. Je vais monter chez mon père par le petit escalier.

En effet, Victor gagna un escalier de service et en gravit les marches lestement, sur la pointe du pied, sans rencontrer personne. Il arriva ainsi au deuxième étage, traversa un corridor et frappa deux coups à une porte.

– Entrez ! dit une voix qu’il reconnut pour celle de son père.

Le baron était dans son cabinet, assis dans un fauteuil à la Voltaire, les jambes croisées, la tête appuyée dans une de ses mains et en proie à une sorte de rêverie.

Il eut une exclamation de surprise et de joie en voyant entrer Victor.

Mais Victor était pâle, un peu triste, et son attitude avait quelque chose de solennel qui frappa M. de Passe-Croix.

– Oh ! dit-il, c’est toi. D’où viens-tu, mon enfant ?

– De Nantes, mon père.

Victor ferma la porte et vint s’adosser à la cheminée, en face de son père.

– Ah ! tu viens de Nantes ? et qu’es-tu allé y faire, s’il te plaît ?

– Je m’y suis battu.

M. de Passe-Croix tressaillit.

– Avec un des hommes qui m’ont maltraité en Sologne, acheva Victor ; avec un de ceux qui sont cause de la folie de ma sœur.

– Que me chantes-tu là ?

– Mais, reprit le jeune homme, avant de vous parler de cela, mon père, j’ai bien d’autres choses à vous dire.

– Ah !

Et comme l’accent de Victor était glacé, M. de Passe-Croix éprouva une vague inquiétude.

– Mon père, reprit Victor, nous sommes gentilshommes, n’est-ce pas ?

– Belle question !

– Elle est sérieuse, mon père, car j’ai toujours ouï dire que dans une race de gentilshommes, les aïeux et les descendants étaient solidaires de l’honneur de la famille.

– Mais… sans doute…

– Eh bien ! c’est au nom de l’honneur des Passe-Croix que je viens à vous.

– Ah çà, fit le baron avec impatience, t’expliqueras-tu ? Il me semble que tu joues aux énigmes.

– Non, mon père.

– Alors, voyons ?

Victor attacha sur le baron un regard qui eût voulu pénétrer jusqu’au fond de son âme.

– Mon père, reprit-il, mon cousin Paul de la Morlière est arrivé ce soir à Paris, comme moi. Nous avons voyagé ensemble depuis Orléans. Paul est à moitié fou, car il a entendu de vagues rumeurs, car des mots mystérieux ont frappé son oreille.

– Et ces mots… fit le baron, qui pâlit un peu et regarda attentivement Victor.

– Ces mots, reprit le jeune homme, étaient injurieux pour l’honneur de son père.

Le baron haussa les épaules.

– Ton oncle de la Morlière, dit-il, est un galant homme.

– Vous croyez ?

– Parbleu !

– Ah ! fit Victor d’un air de doute. Alors Paul a été mal renseigné… comme moi, probablement.

A ces derniers mots, le baron se leva tout d’une pièce et regarda fixement son fils :

– Comme toi ? dit-il ; que veux-tu dire, par hasard ?

– Vous ne savez pas qu’en Sologne, répondit froidement Victor, ces hommes qui ont prêté main-forte à M. Albert Morel ont prétendu qu’ils accomplissaient un grand acte de réparation ?

M. de Passe-Croix avait reconquis un sang-froid superbe :

– Si tu continues à parler par énigmes, dit-il, je ne comprendrai jamais.

Victor céda tout à coup à un accès d’emportement :

– Mon père, dit-il, je vais vous dire un mot encore. Celui-là est de Paul.

– Ah ! que t’a-t-il dit, Paul ?

– Ceci : « Je crois que nos pères ont du sang sur les mains. »

Les lèvres de M. de Passe-Croix blanchirent. Ses yeux s’injectèrent, un éclair de fureur en jaillit, et il écrasa son fils de son regard.

Il fit un pas en arrière, étendit la main et dit :

– Dieu maudit le fils qui accuse son père. Va-t’en !…

Tout brave qu’il était, tout convaincu qu’il semblait être de ce passé criminel et mystérieux, Victor se sentit foudroyé.

– Mon père ! dit-il.

Mais M. de Passe-Croix lui montra la porte et dit :

– Je ne suis plus votre père ! sortez !…

Le baron s’était montré si habile comédien en ce moment, que Victor le crut innocent.

– Ah ! malheureux que je suis ! murmura-t-il en tombant à genoux et joignant les mains, j’ai osé douter de mon père.

– Mais sors donc, misérable ! s’écria M. de Passe-Croix étincelant d’un courroux superbe, sors à jamais de ma présence !… sors, maudit ! tu n’es plus mon fils !… sors, ou je te tais jeter à la porte par mes laquais !…

Et il voulut saisir un gland de sonnette.

Mais alors Victor se releva, marcha lentement vers le seuil, et se retournant avant de le franchir :

– Adieu, mon père, dit-il ; je tâcherai de mériter un jour votre pardon !…

Et il sortit.

M. de Passe-Croix, pâle, défait, frémissant, écouta le bruit des pas de Victor s’affaiblir et se perdre dans l’éloignement.

Puis, quand il n’entendit plus rien, il se laissa tomber dans son fauteuil, cacha sa tête dans ses mains et pleura.

– Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura-t-il, vingt années d’angoisses et de remords n’ont-elles point fléchi votre colère !

Il demeura longtemps abîmé en sa douleur ; longtemps il pleura comme un enfant, et puis, tout à coup il se redressa l’œil en feu, effrayant à voir.

– Mais, s’écria-t-il, si mon fils a osé me parler ainsi, il y a donc des gens qui possèdent notre secret ! mais alors, c’est l’échafaud !…

Et le baron retrouva tout à coup une énergie sans pareille et l’activité de sa jeunesse :

– Allons, se dit-il, il faut faire face à l’orage, il faut que je voie Morfontaine et la Morlière.

Il sonna. Un valet vint, le baron demanda sa voiture. Il prit un paletot à la hâte, descendit dans la cour et dit au cocher :

– Conduis-moi chez le vicomte de la Morlière, et bon train.

Pendant le trajet, qui fut court du reste, M. de Passe-Croix reconquit peu à peu son sang-froid.

Lorsqu’il arriva chez le vicomte, il avait le visage calme et demanda en souriant si le vicomte était chez lui.

– Monsieur vient de rentrer, lui dit un valet, et je crois que monsieur va se coucher, car il est un peu souffrant.

– Eh bien ! va lui dire que j’ai besoin de le voir ; il me recevra.

Deux minutes après, le baron était introduit dans la chambre à coucher de M. de la Morlière.

Il y avait trois mois que les deux cousins ne s’étaient vus.

M. de Passe-Croix fut frappé du changement opéré chez le vicomte.

Il était vieilli de dix ans, ses cheveux étaient entièrement blancs, son visage amaigri sillonné de rides profondes.

Quand il se leva pour venir à la rencontre de M. de Passe-Croix, ce dernier s’aperçut qu’il était tout voûté.

– Bonjour, baron, lui dit-il, je m’attendais peu à te voir. Car il me semble que nous nous voyons rarement.

– C’est vrai, dit M. de Passe-Croix en s’asseyant. Tu sais même, vicomte, que nous ne nous voyons que dans les circonstances urgentes.

M. de la Morlière fronça le sourcil et regarda fixement son cousin.

– Dis donc, vicomte, reprit M. de Passe-Croix, comment es-tu avec ton fils ?

– Mon fils, murmura le vicomte, il y a trois mois que je ne l’ai vu.

– Ah !

– Pourquoi cette question ?

– Parce que mon fils l’a vu aujourd’hui.

– Victor ?

– Oui. Et Paul a dit à Victor ceci : « Je crois que nos pères ont du sang sur les mains ! »

Le vicomte ne jeta pas un cri, ne prononça pas un mot. Il se contenta de courber la tête.

– Ainsi, nos fils savent notre crime ! murmura le baron.

Soudain M. de la Morlière se redressa.

– Oh ! non, dit-il ; non, Paul ne sait pas la vérité. Mais il est une chose que je sais, moi, et que tu ne sais pas, baron.

– Laquelle ?

– C’est que la fille de Diane n’est pas morte, non plus que Grain-de-Sel… et que tous deux sont ligués contre nous, et qu’ils ont fondé une sorte d’association mystérieuse dans laquelle sont entrés plusieurs hommes qui nous poursuivent.

– Quels sont ces hommes ?

– Hélas ! je ne les connais pas.

Le vicomte soupira. M. de Passe-Croix le regardait avec une sorte de curiosité.

– Sais-tu bien, dit-il enfin, que tu m’étonnes profondément, vicomte ?

– Pourquoi ?

– Parce que tu me parais te soucier fort peu de tout cela. On dirait qu’il n’y a plus en France ni cour d’assises, ni échafaud.

– Tais-toi ! murmura le vicomte, dont l’œil brilla d’une flamme sombre.

– Mais si on a notre secret, si la fille de Diane…

Le vicomte rêvait les yeux fixés à terre :

– Saphir m’a trompé, disait-il tout bas ; Saphir s’est moquée de moi.

– Qu’est-ce que Saphir ? demanda le baron, qui fut frappé de ce nom.

– Une femme qui m’a inspiré un amour insensé, furieux, inouï… Elle m’a pris mon âme, mon cœur, mon intelligence ; et c’est pour cela que je ne me sens plus la force de me défendre contre ceux qui nous poursuivent.

M. de Passe-Croix jeta un cri.

– Ainsi, dit-il, tu n’as point cherché à parer le coup qui nous menace ?

– Non…

Et le vicomte prononça ce mot avec un accent de lassitude suprême, de désespoir infini.

M. de Passe-Croix se leva.

– Allons ! dit-il, je vois que je ne puis plus compter sur toi. Tu es un homme perdu, et je crois que nous ne nous reverrons plus, à moins que ce ne soit sur les bancs de la cour d’assises.

Ces dernières paroles semblèrent triompher un moment de l’atonie du vicomte.

– Non, non, dit-il, reste, baron, je vais tout te dire.

– J’écoute, voyons.

M. de la Morlière raconta alors au baron les événements de Normandie, sa passion insensée pour Saphir, passion qui l’avait conduit dans cette maison mystérieuse où il s’était trouvé en présence de son fils, un pistolet à la main.

– Ainsi, dit le baron, tu l’as vue, elle !

– Oui, et c’est la vivante image de Diane de Morfontaine.

– Et depuis trois mois tu es demeuré calme au fond de ton hôtel !

– Depuis trois mois, je suis fou.

– Sans nous prévenir, Morfontaine et moi ? Sans t’inquiéter de ton fils ?

– Mon fils me renie ! dit le vicomte, mais il ne sait rien. M. de Passe-Croix semblait atterré :

– Mais, malheureux ! s’écria-t-il, s’il en est ainsi, nous sommes perdus… Si tu ne retrouves pas ton énergie d’autrefois, ton intelligence perverse, qui avait de si merveilleuses combinaisons, autant nous en aller sur-le-champ trouver le juge d’instruction et nous remettre en ses mains.

– Ah ! dit le vicomte avec un soupir, si je retrouvais Saphir ?

– Eh bien ?

– Je crois que je redeviendrais jeune, je crois que je pourrais défier tous nos ennemis.

M. de Passe-Croix s’écria :

– On retrouvera Saphir.

– Comment ?

– Je m’en charge.

– Vrai ? fit le vicomte avec la joie naïve d’un enfant.

– Avant huit jours, je te le promets, dit le baron qui se disait à part lui : Qu’est-ce que Saphir ? et où une créature de ce genre peut-elle se trouver ?

Mais cette promesse avait tout à coup métamorphosé M. de la Morlière, son œil brillait ; sa taille voûtée s’était redressée : ce mauvais et cruel sourire d’autrefois reparaissait sur ses lèvres.

– Tu as raison, baron, dit-il, il ne faut pas que le triumvirat des trois cousins soit vaincu ; je vais envoyer chercher Morfontaine, nous tiendrons conseil.

Et le vicomte sonna, et donna l’ordre de porter un billet, qu’il écrivit en toute hâte à M. le marquis de Morfontaine.

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