Chapitre 5
Les deux témoins de M. Charles de Valserres, officiers des hussards, étaient des jeunes gens fort bien, sous tous les rapports.
« L’un d’eux, celui qui, la veille, s’était trouvé au café de Paris, aborda M. Félix de Nancery, et lui dit :
« – Monsieur, il est vrai qu’en apparence M. Raymond de Luz est le provocateur, mais, en réalité, nous avons motivé sa provocation par une impolitesse qui, laissez-moi le constater, a été le résultat d’un dîner un peu copieux et d’un manque d’attention. En l’état de choses, il est donc juste que M. de Luz ait le choix des armes.
« M. de Nancery s’inclina.
« – Nous avons proposé le pistolet, continua le témoin, mais si M. de Luz préfère une autre arme, nous sommes à ses ordres.
« – Nullement, messieurs.
« – Donc vous prenez le pistolet ?
« – Oui, monsieur.
« Et M. de Nancery, qui, avec le témoin de M. de Valserres, s’était éloigné de quelques pas, tandis que Raymond de Luz et M. le baron Renaud se promenaient en causant, M. de Nancery jeta une pièce de cent sous en l’air, disant :
« – Voyons quel est celui de ces messieurs qui aura le droit de se servir de ses pistolets.
« – Face ! dit le témoin.
« La pièce retomba et laissa voir l’écusson des rois de France, orné de trois fleurs de lys.
« La pièce avait été frappée à l’effigie de Charles X.
« – C’est bien, dit le témoin, M. Raymond de Luz se servira de ses armes.
« – Voyons maintenant, reprit Félix de Nancery, les autres conditions du combat.
« – Soit, monsieur.
« Et le témoin parut attendre.
« – Monsieur, reprit M. de Nancery, M. Raymond de Luz est créole comme moi ; c’est vous dire que ce n’est pas un bourgeois de Paris qui n’a jamais fait d’autres prouesses au pistolet que de casser une poupée sur quinze coups au bal Mabile.
« – Après, monsieur ?
« – M. de Valserres est officier ?
« – Comme moi, monsieur.
« – Il tire bien le pistolet ?
« – Oh ! très suffisamment…
« – Alors je vois que les chances peuvent fort bien s’égaliser.
« – C’est mon avis.
« – Donc, on placera ces messieurs à trente pas, avec la faculté de faire cinq pas chacun.
« – Parfaitement.
« – Et de faire feu à volonté. Un seul coup vous suffit-il ?
« – Oui ! monsieur. Le motif de la querelle est si futile !
« M. de Nancery alla chercher dans la voiture du baron Renaud les pistolets de Raymond, qui causait toujours avec ce dernier.
« Pendant ce temps, le témoin de M. de Valserres s’était rapproché de son ami.
« – C’est singulier ! lui dit-il.
« – Quoi donc ? fit le jeune officier.
« – Figure-toi que le témoin de ton adversaire, avec qui je viens de causer, est d’une pâleur mortelle ; il tremble en parlant, et il évite de regarder en face.
« – Eh bien ? qu’est-ce que tu en conclus ?
« – Oh ! moi… rien… et tout.
« – Voilà une conclusion bizarre.
« – Mais non.
« – Alors, explique-toi.
« – Voici : on dirait que c’est lui qui va se battre, tant il est ému.
« – Eh bien, c’est qu’il est le parent ou l’ami intime de mon adversaire.
« – C’est drôle, moi j’attribue son émotion à un autre sentiment.
« – Bah ! lequel ?
« – Qui sait ? il souhaite peut-être voir tuer son ami.
« M. de Valserres haussa les épaules et dit en riant à son second témoin :
« – Je croyais Octave Brunot dégrisé depuis hier, mais je m’aperçois qu’il a toujours l’humeur ébriolée. Allons ! fou que tu es, dépêchons !
« M. de Nancery revint avec les pistolets de Raymond, et, présentant la boîte ouverte :
« – Choisissez, monsieur, dit-il à M. de Valserres, qui le regardait.
« M. de Valserres prit un des pistolets et le passa à son témoin, qui le chargea.
« M. de Nancery avait deux balles dans la main. Il tendit l’une au témoin de M. de Valserres, et parut introduire l’autre dans le canon du pistolet destiné à Raymond.
« Cette sinistre opération terminée, les deux adversaires furent placés à la distance convenue.
« – Hâte-toi de tirer, dit le premier témoin à M. de Valserres en lui assurant son poste de combat.
« – Pourquoi ?
« – Parce que M. Raymond de Luz tire comme un créole, ce qui est tout dire, et que si tu le manques, il ne te manquera pas !
« – Bah ! je préfère essuyer son feu. Je tire toujours mieux quand j’ai entendu siffler la balle.
« M. de Nancery frappa les trois coups. Raymond avança d’abord de deux pas, leva le bras au troisième, et fit feu… M. de Valserres demeura debout.
« Le cœur de M. de Nancery battait à outrance.
« M. de Valserres fit deux pas à son tour, ajusta son adversaire.
« Tout aussitôt, M. Raymond de Luz s’affaissa sur lui-même sans pousser un cri.
« Le malheureux jeune homme avait été frappé au front, et la mort avait été instantanée.
« Alors on entendit un grand cri, un cri de douleur immense, de désespoir infini…
« M. Félix de Nancery s’était précipité sur le corps de son malheureux ami, l’enlaçait et le couvrait de caresses.
« M. de Valserres, tout ému, le montra à son témoin.
« – Tu vois ! dit-il.
« Le témoin auquel il avait donné le nom d’Octave Brunot eut un mouvement d’épaules qui signifiait :
« – Je n’y comprends absolument rien…
« Les choses s’étaient passées dans toutes les règles, et le combat avait été loyal, du moins en ce qui concernait M. de Valserres. Il s’approcha des témoins de son adversaire, leur exprima tous ses regrets ; puis les jeunes gens se saluèrent, et tandis qu’on emportait le corps du jeune créole dans la voiture de M. le baron Renaud, M. de Valserres et ses témoins s’éloignèrent.
« Ces messieurs étaient venus dans un modeste fiacre, qu’ils avaient laissé à l’entrée du bois. Cependant, avant d’abandonner le lieu du combat, celui des deux témoins de M. de Valserres qu’on nommait Octave Brunot avait minutieusement examiné les taillis dans la direction qu’avait dû suivre la balle de M. Raymond de Luz.
« – Ah çà, que fais-tu donc là ? demanda M. de Valserres.
« – Je te le dirai demain, répondit M. Octave Brunot.
« Et il suivit ses amis.
« En route, lorsqu’ils furent remontés en voiture, M. Octave Brunot demeura tout rêveur.
« – Mais qu’as-tu donc ? demanda M. de Valserres ; on dirait que c’est toi qui as un meurtre sur la conscience, mon pauvre ami !
« – Dis donc, Charles, fit brusquement M. Octave Brunot, qui d’abord n’avait pas répondu à la question de son ami.
« – Que veux-tu ?
« – As-tu entendu siffler la balle de ton adversaire ?
« – Ma foi, non.
« – Ah !
« – Je crois que le pauvre garçon tirait fort mal, car si la balle m’eût simplement passé à un pied de distance, je l’eusse certainement entendue.
« – Je le crois.
« – Et tu en conclus ?…
« – Mais, dit froidement M. Octave Brunot, j’en conclus que ce pauvre garçon tirait fort mal ; voilà tout !
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