Chapitre 50
Le surlendemain de l’arrivée de Paul de la Morlière à Paris, une jeune femme passait en voiture sur le boulevard des Italiens.
Elle revenait du Bois toute seule, à demi couchée sur les coussins de maroquin bleu de sa Victoria, le regard vague et flottant, sans jamais se fixer sur les deux foules de promeneurs qui se croisaient aux deux côtés de la chaussée.
Mais soudain, comme elle arrivait à la hauteur de la rue de Choiseul, elle fit un brusque mouvement de surprise, jeta un cri de joie, fit arrêter sa voiture et s’élança sur le trottoir avec la légèreté d’une chevrette.
Un jeune homme cheminait lentement, le front penché, dans une attitude rêveuse et triste.
– Paul ! s’écria-t-elle en courant à lui et lui serrant les deux mains.
Le jeune homme releva la tête, eut à son tour un geste de surprise et un cri qui n’était pas exempt de joie, et il pressa les deux petites mains blanches qu’on lui tendait.
– Comment ! c’est toi, ma bonne Saphir ! dit-il.
– Monstre ! dit-elle en le caressant du regard et du sourire. Me croyais-tu donc trépassée ?
– Qu’es-tu donc devenue depuis trois mois ? demanda Paul.
– Et toi ? dit Saphir.
– Je suis allé en province.
– C’est comme moi.
Les yeux de Saphir rayonnaient de joie.
– Tu n’es donc pas marié ? dit-elle.
– Mais il n’en a jamais été question, j’imagine.
Saphir jeta un nouveau cri.
– Oh ! ton roué de père ! dit-elle.
Et comme Paul semblait lui demander du regard l’explication de ces paroles, elle lui prit les deux mains :
– Viens avec moi, dit-elle, viens, il faut que je te dise tout.
Paul voulut résister, mais elle eut un : « Je le veux ! » de son bon temps, et elle l’entraîna jusqu’à sa Victoria.
– Monte ! dit-elle… Cocher, à la maison !
Saphir demeurait toujours rue Saint-Lazare, dans ce coquet appartement où jadis elle avait reçu Paul si souvent.
Durant le trajet, elle fut silencieuse et comme tout entière au bonheur d’avoir retrouvé l’infidèle.
Lorsqu’ils furent descendus de voiture et qu’ils gravirent l’escalier, elle le prit par la main comme un enfant, puis elle ouvrit elle-même la porte de son appartement et le conduisit dans son petit boudoir orange, où il avait jadis fumé tant de cigares…
– Oh ! l’ingrat ! dit-elle.
Elle le fit asseoir sur la causeuse placée à côté de la cheminée, se débarrassa de son châle et de son chapeau, vint se mettre à côté de lui et prit dans ses deux mains la tête pâle du jeune homme.
– Oh ! l’ingrat ! répéta-t-elle, qui a lâché la proie pour l’ombre ; qui a abandonné une pauvre fille qui l’aimait pour courir après une qui ne l’aime pas !
Paul tressaillit.
– Car, vois-tu, mon petit Paul, lui dit-elle, je n’ai pas besoin d’être sorcière pour voir que tu es malheureux, que tes beaux yeux sont cerclés de bistre, que ton front est pâle… que tu as souffert, mon enfant.
– C’est vrai… murmura Paul avec l’accent de la franchise.
Elle pressait sa main dans les siennes et le regardait avec tendresse.
– Quelle est donc la femme idiote, reprit-elle, qui a osé faire souffrir mon cher Paul ? Veux-tu que j’aille la trouver, dis ?
Et le dévouement le plus absolu, l’abnégation la plus franche brillaient dans l’œil de Saphir.
Paul, à son tour, prit dans ses mains la tête de Saphir, et la baisa sur le front :
– Tu es bonne, dit-il, et je sais ce que je te dois. Tu m’as soigné quand j’étais blessé, blessé pour…
Il s’arrêta confus.
– Va, dit-elle, achève, je sais tout. Tu t’étais battu pour une femme… pour elle… Danielle, n’est-ce pas ?
– Tu la connais ! s’écria Paul bouleversé.
– Non, mais tu as prononcé son nom assez souvent dans ton délire.
Cette explication rassura complètement Paul de la Morlière.
– Mais enfin, dit-il en regardant Saphir, pourquoi as-tu disparu de mon chevet un matin ?
– C’est ton père qui l’a voulu.
– Mon père !
– Oh ! le vieux roué, dit-elle pour la seconde fois, c’est celui-là qui entend les machinations les plus abominables.
– Que veux-tu dire ?
– Je veux te dire tout, mon petit Paul, à toi qui es bon et loyal ; car, vois-tu, entre nous, ton père ne vaut pas…
Un nuage couvrit le front de Paul. Saphir continua :
– Un matin, il m’a trompée. Il est venu me parler au nom de ton avenir… il m’a dit qu’il voulait te marier à ta cousine et qu’il faisait appel à ma loyauté… Que veux-tu ? je t’aimais comme une folle, comme une bête ; je me serais fait hacher menu pour toi… j’ai fait tout ce qu’il a voulu… il m’a emmenée en Normandie…
Paul jeta un cri.
– Il m’a enfermée avec lui dans une petite propriété appelée la Charmerie, et dans laquelle il me tenait prisonnière… Il me destinait à je ne sais quel rôle de séduction, lorsqu’il s’est pris lui-même à son propre piège.
– Ah ! fit Paul haletant.
– Il est devenu fou de moi. Une nuit je me suis sauvée, obéissant, du reste, à des hommes qui…
Saphir se mordit les lèvres jusqu’au sang. Sa franchise l’avait entraînée trop loin. Mais Paul lui prit le bras et lui dit vivement :
– Je gage que tu as été en relation avec des hommes mystérieux qui poursuivent mon père ?
– C’est vrai.
– Pour je ne sais quel crime ?
Saphir baissa la tête.
– Et, reprit Paul, au nom de l’amour que tu as pour moi, je te supplie de me dire, si tu le sais, quel est ce crime ?
– Hélas ! dit Saphir, je te jure sur les cendres de ma mère que je ne le sais pas.
Paul poussa un profond soupir ; mais comme il allait reprendre la parole, on entendit un violent coup de sonnette. Saphir se leva vivement et dit à Paul de la Morlière :
– Rassure-toi, je vais défendre ma porte. C’est singulier, du reste, qu’on vienne me voir, car je ne suis rentrée que d’hier dans mon appartement.
– Comment cela ?
– Eh ! mon cher petit, dit-elle, ne sais-tu pas que depuis trois mois, ces hommes dont je te parle ont fait de moi ce qu’ils ont voulu, en me disant que leur résister c’était t’exposer, toi, à tous les malheurs ?
– Oh ! fit Paul.
– Ils ont voulu que je changeasse de nom, j’en ai changé. Ils ont voulu que je me cachasse dans le fond du faubourg Saint-Germain, et pendant trois mois, je ne suis sortie que la nuit, à pied. Enfin, avant-hier, ils m’ont rendu la liberté, et je suis revenue ici… ici, où tout me parlait de toi…
Tandis que Saphir s’oubliait à donner cette explication, une nouvelle femme de chambre, que ne connaissait pas le jeune homme, avait reçu le visiteur, et Saphir la vit apparaître sur le seuil du boudoir, portant une carte sur un plateau.
– Madame, dit-elle, c’est un vieux monsieur qui a l’air bien respectable et bien digne. Il a tellement insisté, que je l’ai fait entrer au salon.
Saphir prit la carte et lut :
– Le vicomte de la Morlière !
– Mon père ! s’écria Paul.
Saphir et lui se regardèrent un moment indécis, et comme épouvantés.
– Reçois-le, dit Paul, après une minute d’indécision. Tiens, je vais me mettre là…
Et il souleva la portière du cabinet de toilette et disparut.
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Comment le vicomte de la Morlière arrivait-il ainsi comme à point nommé ? C’est ce qu’il nous faut expliquer rapidement.
Depuis son retour de Normandie, ainsi qu’il l’avait expliqué à M. de Passe-Croix, le vicomte de la Morlière, aiguillonné par cette passion fatale qu’il ressentait pour Saphir, avait bouleversé Paris vainement pour la retrouver.
Il s’était présenté cent fois rue Saint-Lazare, et cent fois on lui avait répondu :
– Mme Saphir n’est point revenue à Paris.
Enfin, le lendemain de cette soirée où les trois cousins avaient tenu conseil, car M. de Morfontaine était venu pareillement chez le vicomte, ce dernier reçut à huit heures du matin un billet ainsi conçu :
« Saphir est à Paris, mais on ne sait encore où elle demeure. »
Depuis qu’il cherchait la jeune femme, M. de la Morlière s’était adressé à toutes ces maisons d’informations qui disent posséder sur toutes choses de précieux renseignements.
Il supposa que ce billet émanait certainement de l’une d’elles.
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