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Chapitre 52

L’homme aux lunettes bleues fit entrer madame d’Estournelle dans la pièce du fond, celle qu’il appelait son cabinet.

Il lui avança un fauteuil près du feu et demeura respectueusement debout devant elle.

Elle eut un geste de vraie comtesse, – de comtesse réellement née.

– Asseyez-vous, monsieur, dit-elle, je vous en prie.

– Madame, lui dit l’homme aux lunettes bleues, nous nous sommes vus une heure à Belle-Isle : ce n’est point assez pour causer. Je n’ai pu que vous démontrer à la hâte que j’avais votre secret et que, si vous tentiez quelque chose sans mon consentement vous échoueriez…

La comtesse se mordit les lèvres. L’homme aux lunettes bleues continua :

– Je me suis donc borné à vous promettre la moitié de la succession de la baronne René, et dans l’avenir, la main d’Andrewitsch.

Ce nom fit battre le cœur de la comtesse.

– Enfin, je vous ai donné rendez-vous ici dans un délai de trois jours. Vous arrivez à la fin du deuxième, c’est merveilleux d’exactitude, et je vous en remercie.

Madame d’Estournelle fixait ses regards sur l’étrange personnage avec curiosité.

– Je ne vous ai reconnu qu’à la voix, dit-elle, tellement vous êtes changé.

Il se prit à sourire.

– Cela m’arrive tous les jours de changer de tournure, et même de visage, dit-il ; mais causons sérieusement. Je vous connais, madame la comtesse.

– Ah ! tout à fait ?

– J’ai joué au lansquenet avec vous il y a douze ou treize ans… Vous vous nommiez la Topaze.

La comtesse rougit et pâlit tour à tour.

– Faites-moi grâce de ces détails rétrospectifs, dit-elle.

– Un dernier, cependant ?

– Voyons !

– Un soir, il y a treize ans, vous étiez à cheval, au bois de Boulogne, aux environs de la porte Maillot. Votre cheval eut peur, s’emporta et se brisa la tête contre un arbre. Un jeune homme qui passait par là vous releva évanouie et vous mit dans un phaéton. Il vous reconduisit chez vous. Vous demeuriez alors rue de la Madeleine, à l’entresol.

– C’est vrai, dit madame d’Estournelle.

– Vous étiez fort bien logée, fort bien meublée, et le comte hollandais Van-Held se ruinait pour vous.

– Cela est vrai encore.

– Vous souvenez-vous du jeune homme qui vous reconduisit ?

– Attendez… oui, c’est un homme qui a disparu. Selon les uns, c’était un marquis ; selon les autres un aventurier qui a laissé derrière lui un renom de terreur et d’audace ; on le nommait, je crois, Rocambole.

– C’est moi, dit simplement l’homme aux lunettes bleues. Cet aveu, formulé avec un calme antique, produisit une impression solennelle et terrible sur la jeune femme.

– Madame, reprit cet homme, s’il a été au monde un homme audacieux entre tous, merveilleusement doué pour le mal entre tous, longtemps heureux entre tous, c’est moi…

» Pendant de longues années, j’ai été une puissance mystérieuse, occulte, une puissance qui faisait trembler. On me consultait et on me craignait. J’ai fait des mariages, j’en ai rompu ; j’ai rendu des pères à leurs fils, j’ai privé des fils de leurs pères ; je me débarrassais d’un homme comme d’une mouche ; je supprimais une famille du livre de l’humanité, comme on raye un mot d’un trait de plume.

» Eh bien ! j’ai été vaincu un jour, vaincu par une femme qui marchait le drapeau du devoir à la main. Alors, je me suis repenti, et c’est pour cela qu’aujourd’hui je suis plus fort que vous.

Involontairement, la comtesse frissonnait. L’homme aux lunettes bleues poursuivit :

– Si vous voulez marcher avec moi, vous triompherez ; si vous essayez de me braver, vous serez brisée !

Madame d’Estournelle devint humble et murmura d’une voix tranquille :

– Pourquoi ne marcherais-je point avec vous, si vous devez tenir les promesses que vous m’avez faites ?

– Je les tiendrai.

– Alors…

La comtesse n’acheva pas. On entendit un coup de sonnette.

– Pardon, fit l’homme aux lunettes bleues, je suis à vous.

Il alla ouvrir et revint, tenant une lettre à la main.

– Voici qui vous concerne, madame, dit-il.

– Moi ! fit la comtesse avec un certain étonnement.

– C’est un petit rapport de ma police ordinaire. Ecoutez…

Et il lut :

« La comtesse et son amie Emeraude sont arrivées avant-hier soir à Paris. Emeraude est allée directement chez elle ; la comtesse est descendue rue Blanche, 15, dans un petit appartement meublé, sous le nom de madame veuve Durocher. Madame Durocher est sortie le lendemain soir, à neuf heures, en fiacre. Elle est allée rue des Saints-Pères, mais elle n’est pas montée chez elle.

« Elle s’est contentée de voir s’il y avait de la lumière aux croisées de son appartement.

« L’absence de toute clarté aura fait supposer que ses gens étaient sortis, et que, suivant son habitude, le comte était au café ou dans quelque tripot.

« Elle est retournée rue Blanche.

« Aujourd’hui, la comtesse est sortie vers six heures, en fiacre. Au moment où elle arrivait rue Saint-Lazare, elle a rencontré sur le trottoir un homme âgé qu’elle a fait monter auprès d’elle. Cet homme a été reconnu pour le vicomte de la Morlière.

« La comtesse et lui sont allés aux Champs-Elysées, ils ont dîné chez Ledoyen, dans un cabinet voisin de celui où dînaient Victor de Passe-Croix et Paul de la Morlière. »

L’homme aux lunettes bleues interrompit sa lecture et regarda madame d’Estournelle. La comtesse était stupéfaite.

– Vous avez une police admirable ! dit-elle avec un naïf enthousiasme.

– Et je compte bien vous utiliser, vous aussi, madame.

– Comment cela ?

Rocambole s’assit :

– D’abord, il faut me dire dans quel but vous avez dîné avec le vicomte.

– Vous y tenez ?

– Enormément. Et tenez, madame, prenez garde ! Si vous ne vous ouvrez à moi tout entière, si je remarque dans vos réponses la moindre réticence, je vous abandonne…

Pour la première fois de sa vie, la comtesse avait rencontré un dominateur. Elle se sentait étouffer entre les griffes de ce sphinx à visage multiple, à déguisements infinis, et dont l’astuce féline dépassait tout ce qu’elle avait rêvé elle-même.

– Vraiment ! dit-elle, vous ne tiendriez pas vos promesses ?

– Non.

– Et vous mettriez vos menaces à exécution ?

– Oui.

L’accent de l’homme aux lunettes bleues glaça madame d’Estournelle.

– Ecoutez-moi bien, continua-t-il. Le hasard, qui vous a jetée sur ma route comme un obstacle que j’étais chargé de supprimer, le hasard, dis-je, m’apporte une combinaison nouvelle : il fait de vous un instrument dont je crois pouvoir me servir.

– Comment ?

– Mais, dites-moi d’abord pourquoi vous avez dîné avec le vicomte ?

– Je l’ai rencontré. Vous savez qu’il connaît mon mari ?

– Oui.

– La crainte qu’il ne trahît involontairement ma présence à Paris m’a fait l’aborder pour lui demander le silence.

– Bien. Après ?

– Il était bouleversé, il avait les yeux pleins de larmes. J’ai deviné que ce vieillard avait quelque immense douleur. Un sentiment de pitié…

– Bah ! interrompit l’homme aux lunettes bleues avec cynisme, dites un sentiment de curiosité, ce sera plus juste…

– Soit. J’ai deviné qu’il était amoureux.

– Parbleu ! il sortait de chez Saphir, qui l’a rudoyé.

– Comment savez-vous cela ?

– Je sais tout.

– Singulier homme, murmura la comtesse d’Estournelle.

Et elle continua :

– Nous sommes allés chez Ledoyen. Je lui avais promis d’amener à ses pieds, réduite et repentante, la fille qui le malmenait. Chez Ledoyen, comme vous le dit le rapport de votre agent, le fils du vicomte et Victor sont venus dîner dans un cabinet voisin.

– Avez-vous entendu leur conversation ?

– Oui.

Et la comtesse raconta ce qu’elle avait entendu.

– Eh bien ! madame, dit alors l’homme aux lunettes bleues, un mot va éclairer pour vous d’une façon tout inattendue la situation. Les hommes mystérieux qui vous poursuivent et dont je suis l’agent, sont les mêmes qui poursuivent M. le vicomte de la Morlière et Victor de Passe-Croix.

La comtesse fit un mouvement. Rocambole continua :

– Le baron, le vicomte, et leur cousin le marquis de Morfontaine ont, comme vous, volé un héritage. Voyez si vous voulez nous servir ou faire cause commune avec eux.

La comtesse fronçait le sourcil.

– Vous vous taisez ? reprit l’homme aux lunettes bleues. Eh bien ! je vous donne jusqu’à demain. Demain à dix heures du soir, j’aurai l’honneur de me présenter chez vous. Nous signerons la paix ou nous recommencerons la guerre.

– Soit, dit la comtesse en se levant ; à demain monsieur.

L’homme aux lunettes bleues la reconduisit avec toutes les marques du plus profond respect. Puis, quand elle fut partie, il revint s’adosser à la cheminée de son cabinet de travail et demeura longtemps pensif.

– Elle est très forte cette petite femme-là, se dit-il enfin. Elle a du calme, de la présence d’esprit, et pour peu que ces beaux messieurs du Clair de Lune se jettent encore au travers de mes combinaisons, elle finira par nous rouler.

Décidément, j’ai eu tort de lui laisser le temps de réfléchir.

Et l’homme aux lunettes bleues écrivit cette note : « Faire suivre plus que jamais la comtesse d’Estournelle, surtout d’ici à demain soir… »

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