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Chapitre 53

Nous avons laissé Andrewitsch enfermé dans la cave taillée dans le roc sous la hutte de la falaise, à Belle-Isle. Le premier moment fut terrible pour lui.

Il se trouvait brusquement plongé dans les ténèbres, abandonné et sans doute victime de quelque infâme guet-apens.

Il cria d’abord, frappa contre la porte à coups de pied et essaya de l’ébranler. La porte résista.

Il appela, on ne lui répondit pas. Pendant une heure, en proie à une sorte de folie furieuse, il battait de sa tête les murs de son cachot. Puis il se calma, ses nerfs crispés se détendirent : il éprouva comme une lassitude physique générale qui lui permit de réfléchir et de se demander quels étaient les hommes qui venaient de le faire tomber dans un piège et ce qu’ils voulaient de lui.

Deux versions probables s’offrirent à son esprit.

Cet homme, qui le connaissait si bien et se disait un des amis du capitaine Grain-de-Sel, n’était-il pas plutôt ce personnage mystérieux et terrible qui poursuivait madame Durocher de son amour ?

Ou bien ces hommes réunis n’étaient-ils pas les âmes damnées du comte d’Estournelle ?

Cette dernière supposition lui fit dresser les cheveux sur la tête.

S’il en était ainsi, nul doute qu’il ne fût condamné à mourir de faim au fond de cette cave.

Le reste de la nuit s’écoula pour le jeune homme au milieu d’angoisses inexprimables, de folles terreurs et de mornes désespoirs.

Enfin, un rayon blanchâtre glissa tout à coup au fond de la cave, par une étroite meurtrière pratiquée dans le rocher.

C’était le jour qui venait. Andrewitsch respira un peu.

Puis quelques minutes après, il crut entendre du bruit, prêta l’oreille et distingua un pas lent et mesuré qui paraissait descendre les marches qui conduisaient à sa prison.

En effet, ces pas s’arrêtèrent derrière la porte ; une clef pénétra dans la serrure, et tout à coup le mince filet de lumière qui venait de la meurtrière fut absorbé tout entier dans le rayonnement d’une lampe.

Un homme venait d’apparaître sur le seuil du caveau.

C’était celui qui avait si rudement appréhendé Andrewitsch au collet, pendant la nuit, – c’était le faux pilote au caban goudronné.

– Ah ! misérable ! s’écria le jeune prisonnier russe.

Le faux pilote entra, poussa la porte derrière lui, posa sa lampe à terre et s’assit sur une futaille vide. Puis il mit un doigt sur sa bouche et dit à Andrewitsch :

– Chut ! ne vous fâchez pas ; je viens vous délivrer… Seulement, je veux causer avec vous auparavant.

– Vous venez me délivrer ! s’écria Andrewitsch.

– Oui.

– Bien vrai ? Vous allez me faire sortir d’ici ?

– Je viens vous chercher.

– Mais ce n’est pas pour me conduire dans une nouvelle prison ?

– Non. C’est pour vous remettre une permission du commandant de place, qui vous autorise à vous rendre à Paris.

Andrewitsch poussa un cri de joie qui fit trembler les voûtes de la prison.

– Je gage, reprit en souriant le faux pilote, que vous m’aviez pris pour un assassin ?

– Dame !

– Stipendié par le comte d’Estournelle ?

La physionomie d’Andrewitsch n’exprima que trop bien que son interlocuteur avait touché juste. Celui-ci reprit :

– Si vous allez à la villa, vous n’y trouverez plus madame Durocher.

– Pourquoi ?

– Elle vient de partir ?

– Partie ! s’écria Andrewitsch tout désolé ; elle est partie !

– Ce matin même, à bord du bateau à vapeur.

– Mais où va-t-elle ?

– A Paris.

– Mais, dit Andrewitsch, elle n’a pu partir sans vous dire…

– Elle m’a remis une lettre pour vous : la voici.

Le faux pilote tendit au jeune homme un petit billet ambré et satiné qu’il ouvrit avec empressement :

« Allez à Paris, mon ami, disait madame Durocher, nous nous retrouverons. Descendez rue Saint-Honoré, à l’hôtel de Hambourg, et attendez de mes nouvelles. »

– Vous voyez que je ne vous mens pas, dit le faux pilote.

– Mais, enfin, demanda Andrewitsch, pourquoi m’avez-vous empêché, hier, d’aller au cottage ?

– Pour vous sauver.

– Je courais donc réellement un danger de mort ?

– Un homme était aposté dans le jardin, qui devait vous tuer.

– Qui sait ?

Et le jeune homme eut un fier sourire aux lèvres et un éclair dans les yeux.

– Mais, reprit le faux pilote, nous n’avons pas le temps de nous occuper de toutes ces choses-là. Songeons au plus pressé. Vous allez me suivre.

– Bon !

– Quand vous serez hors de la hutte, vous vous en irez tout droit à Locmaria.

– Et puis ?

– Là, vous vous présenterez à l’officier du port, votre permission à la main.

– Où est cette permission ?

– La voici. C’est un passeport en règle ; quand il l’aura visée, vous vous embarquerez à bord d’un chasse-marée qui va partir pour Nantes. Ah ? un instant, fit le faux pilote, j’oubliais l’essentiel. Le capitaine Grain-de-Sel et ses amis ont pensé que vous auriez besoin d’argent. Ils m’ont chargé de vous remettre ce porte-monnaie. Il contient deux mille francs. A Paris, on vous fera parvenir ce qui pourra vous être nécessaire.

– Comme avance sur mon héritage ? demanda Andrewitsch avec fierté.

– Naturellement.

Le faux pilote ouvrit la porte de la cave, prit sa lampe et dit au jeune homme :

– Suivez-moi, et prenez garde, les marches sont un peu glissantes.

Il passa le premier et tint sa lampe en arrière, de façon à éclairer la marche d’Andrewitsch.

Lorsque celui-ci fut hors de l’escalier souterrain et se trouva dans la chambre qui formait le rez-de-chaussée tout entier de la hutte, il constata que les deux hommes de la veille avaient disparu.

Mais comme il passait près du lit, il entendit un ronflement sonore.

– Qu’est-ce que cela ? fit-il en écartant brusquement les rideaux du lit.

Il vit un jeune homme qui dormait tout vêtu, étendu sur le dos, et il recula d’un pas.

Il avait reconnu le voyageur qui la veille, en quittant le bateau à vapeur, était descendu à l’auberge du Renard d’or.

– Quel est cet homme ? demanda Andrewitsch.

– C’est celui qui devait vous tuer, répondit le pilote.

Il le prit par le bras et l’entraîna hors de la hutte.

– Mais cet homme…

– Chut ! c’est un mystère… Partez ! le chasse-marée dérape dans une heure.

Et il le poussa sur le chemin de Locmaria, et ferma la porte de la hutte.

Cinq heures après, Andrewitsch arrivait à Nantes.

Là, il se débarrassa de la tunique verte des prisonniers russes et acheta des vêtements.

Le soir même, il prit le train express et partit pour Paris, où il arriva le lendemain matin.

Le billet de madame Durocher l’engageait à descendre à l’hôtel de Hambourg. Andrewitsch n’eut garde d’oublier cette recommandation.

Il se fit donc conduire rue Saint-Honoré, demanda une chambre et se coucha.

Réveillé vers midi, il se mit à la fenêtre et se prit à considérer avec une sorte d’enivrement ce flot mouvant de passants qui allait et venait sur les deux trottoirs de la rue Saint-Honoré.

Il aspirait l’air parisien avec délices. Il éprouvait toutes les joies de l’exilé enfin rendu à sa patrie.

Tout à coup on frappa à sa porte : c’était le garçon de l’hôtel qui lui apportait une lettre.

Cependant il n’avait point encore donné son nom au bureau, et il se croyait parfaitement inconnu.

L’enveloppe de la lettre était blanche, du reste, et ne portait aucune suscription.

– Monsieur, lui dit le garçon, on m’a chargé de vous remettre cette lettre. C’est un domestique en livrée qui vient de l’apporter et qui a dit que c’était pour un jeune voyageur arrivé ce matin par le train de Nantes. C’est bien vous, n’est-ce pas ?

– Probablement, dit Andrewitsch en ouvrant la lettre.

La lettre était signée : « Un ami du capitaine Grain-de-Sel » et ainsi conçue :

« Monsieur le baron René est instamment prié de ne « point sortir en plein jour jusqu’à nouvel ordre. S’il veut « prendre l’air le soir, on lui conseille de sortir en voiture et « d’éviter les quartiers trop fréquentés. »

– Ils ont raison, pensa Andrewitsch. Cependant je voudrais bien voir le vieux Baptistin.

Andrewitsch fut cependant fidèle à la consigne qu’on lui donnait. Il demeura seul dans sa chambre et s’y fit servir à dîner.

Le soir, il alla se promener au Luxembourg.

Le lendemain, il tint même conduite.

Pourtant il commençait, vers la fin du troisième jour à trouver étrange que ses mystérieux protecteurs ne lui donnassent point signe de vie, lorsqu’il entendit frapper à sa porte, comme dix heures sonnaient.

Il courut ouvrir, et jeta un cri de joie…

· · ·

· · ·

Madame d’Estournelle, en quittant l’homme aux lunettes bleues, ne rentra point dans le petit appartement qu’elle occupait rue Blanche, sous le nom de madame veuve Durocher.

Elle n’alla pas non plus chez Emeraude, qui, on le sait, demeurait rue Olivier. Elle s’en alla à pied, tout le long des boulevards, son voile soigneusement baissé, mais regardant au travers pour voir si elle n’était point suivie.

Deux ou trois fois elle traversa la chaussée et changea de trottoir, puis elle entra dans une rue perpendiculaire au boulevard, la suivit un moment, en prit une transversale et se trouva ainsi derrière l’Opéra, c’est-à-dire dans la rue Rossini.

La rue était déserte. Un fiacre seul stationnait au bas de ce passage voûté qui conduit aux galeries de l’Opéra, madame d’Estournelle se jeta vivement dans le véhicule.

– Mais je suis retenu, madame, dit le cocher.

– Même pour vingt francs ?

Ce mot fut magique. Le cocher fut superbe, il prit son fouet et dit :

– Où allons-nous ?

– Au théâtre…

Le fiacre partit. Madame d’Estournelle était à peu près sûre de n’être point suivie.

Elle allait au théâtre d’Emeraude, où, elle en était sûre, elle rencontrerait l’actrice.

Bien qu’Emeraude fût en congé, elle allait passer souvent une heure ou deux au foyer des artistes.

Elle avait écrit le matin un petit mot à la comtesse pour l’avertir qu’elle y serait le soir.

Madame d’Estournelle se glissa dans le couloir un peu sombre de l’entrée des artistes, arrêta un garçon au passage, et lui dit :

– Voulez-vous prier madame Olympe de descendre ? C’est pour une affaire pressée.

Le garçon monta ; deux minutes plus tard Emeraude descendit.

– C’est moi, lui dit la comtesse. As-tu toujours ta petite maison de la barrière du Trône ?

– Toujours.

– Y vas-tu quelquefois ?

– Jamais. Ma femme de chambre, tu sais ma vieille Joséphine, y va tous les jours ouvrir les croisées et épousseter.

– Alors tu vas me prêter ta maison.

– Tiens ? fit Emeraude, je dois justement avoir une clef dans ma loge.

Elle remonta en courant, laissant la comtesse dans le couloir, et elle revint avec la clef.

– Adieu, merci !

– Tu repars ?

– En hâte.

– Mais où vas-tu ?

– Voir Andrewitsch.

La comtesse remonta en voiture, et se fit conduire rue Mondovi.

Là, elle mit vingt francs dans la main du cocher, et lui dit :

– Vous aurez vingt autres francs si vous m’attendez ?

Elle mit pied à terre et alla rue Saint-Honoré, passa comme une ombre devant le concierge de l’hôtel où était descendu Andrewitsch, et rencontrant une femme de service dans l’escalier, elle lui demanda hardiment :

– Quel est donc le numéro de la chambre du jeune homme arrivé de Nantes il y a trois jours ?

– Numéro 7.

– Merci !

La comtesse passa, monta au troisième étage, s’orienta, grâce à un bec de gaz, et trouva la porte du numéro 7. Elle frappa.

– Entrez ! dit une voix qui lui fit battre le cœur.

Elle avait reconnu la voix d’Andrewitsch. Le jeune homme vint ouvrir lui-même, et ce fut alors qu’il jeta un cri de joie.

– Vous ici, madame ! ah ! que vous êtes bonne, dit-il.

– Mon ami, dit la comtesse, j’avais hâte d’être à Paris, pour vous voir d’abord, pour vous arracher ensuite à une infâme machination.

– Que voulez-vous dire, madame ? demanda Andrewitsch stupéfait.

– Je ne puis m’expliquer ici. Mais il faut que je vous parle ce soir même.

– Où ?

Elle sembla réfléchir.

– Vous sortez tous les soirs ? dit-elle.

– Oui, madame.

– Comptez-vous sortir ce soir ?

– Sans doute.

– Où deviez-vous aller ?

– Aux Tuileries.

– Eh ! bien dans un quart d’heure, à la grille qui fait face à la place Vendôme.

Et elle s’esquiva avant qu’Andrewitsch eût eu le temps de répliquer ou de faire la moindre objection.

Elle passa, son voile baissé, devant la loge.

C’était un dimanche ; le concierge était seul et sommeillait. La rue Saint-Honoré était à peu près déserte.

La comtesse gagna à pied la rue de Rivoli et se glissa sous les arcades.

Dix minutes après, elle vit arriver Andrewitsch.

Andrewitsch était enveloppé dans un grand paletot brun, dont il avait relevé le collet, et qui lui couvrait une partie du visage.

Il tombait une pluie fine, serrée, pénétrante, et qui avait forcé les rares passants à se réfugier sous les arcades.

La comtesse reconnut le jeune homme à sa démarche, mais, avant de l’aborder, elle s’assura que personne ne la suivait.

Elle lui mit la main sur l’épaule et lui dit vivement :

– Venez !

Andrewitsch la suivit.

La voiture que la comtesse avait prise stationnait toujours rue Mondovi. Elle en ouvrit la portière et dit au cocher :

– Barrière du Trône !

Andrewitsch tombait d’étonnement en étonnement.

– Venez toujours, venez ! disait la comtesse. Pour que je me hasarde à vous confier ce que j’ai à vous dire, il faut que nous soyons seuls, entre quatre murs.

» Le cocher qui nous conduit est déjà trop près de nous.

– Mon Dieu ! fit Andrewitsch, comme vous m’intrigueriez, si je n’étais si heureux d’être auprès de vous !

Elle lui laissa prendre ses mains et les baiser avec transport. Andrewitsch continua :

– Mais au moins vous m’expliquerez, madame, pourquoi cet homme s’est emparé de moi, m’a empêché d’aller au rendez-vous que vous m’aviez donné, et…

Elle lui mit la main sur la bouche.

– Encore un mystère, dit-elle ; mais rassurez-vous, tout s’expliquera.

Le coupé de remise marchait comme le vent. La promesse des vingt francs de gratification, stimulait le zèle du cocher et donnait des ailes au cheval.

Après avoir suivi la rue de Rivoli et la rue Saint-Antoine, le véhicule traversa la place de la Bastille, et, bientôt après, il arrivait à la barrière.

Là, Mme d’Estournelle descendit :

– Suivez-moi toujours ! dit-elle au jeune prisonnier russe. Elle se mit à marcher rapidement et gagna l’ancien mur de ronde. A trois cents pas de distance, elle s’arrêta.

Elle avait devant elle une petite maison à un étage, dont les volets étaient fermés et qui paraissait inhabitée.

Elle tira une clef de sa poche, l’introduisit dans la serrure, la clef tourna et la porte s’ouvrit.

Andrewitsch, qui se tenait derrière elle, se trouva alors dans un corridor sombre.

– Où sommes-nous donc ? fit-il.

– Chez moi, ou plutôt dans la maison d’une amie, répondit-elle. Prenez ma main et venez…

Elle l’entraîna dans l’obscurité et referma la porte.

La comtesse était venue autrefois dans cette maison, elle en connaissait tous les êtres, comme on dit.

Au bout du corridor, elle tourna à droite et posa le pied sur la première marche d’un petit escalier tournant.

Andrewitsch la suivait toujours, de plus en plus étonné.

A la trentième marche, la comtesse s’arrêta et poussa une porte devant elle.

– C’est ici, fit-elle. Maintenant, attendez ; il faut que nous y voyions clair.

Elle fit deux pas, jusqu’à la cheminée sans doute. Andrewitsch entendit un frottement, puis il vit jaillir un éclair.

La comtesse alluma une bougie, dont la flamme éclaira soudain le lieu où se trouvait Andrewitsch.

C’était un joli petit salon, meublé avec un goût exquis, orné de tableaux et d’objets d’art, un bijou perdu au milieu du plus pauvre et du plus reculé des quartiers de Paris.

La comtesse posa la bougie sur la cheminée, ferma la porte, puis elle vint à Andrewitsch et le fit asseoir auprès d’elle sur un tête-à-tête.

– Mon ami, lui dit-elle alors, avez-vous du courage ?

– Vous savez que je mourrais pour vous, répondit le jeune homme avec enthousiasme.

– Il faut, au contraire, que vous viviez… que vous viviez, répéta-t-elle, malgré l’aveu que je vais vous faire.

– Mon Dieu ! fit-il, qu’allez-vous donc m’apprendre, madame ?

– M’aimez-vous ?

– Comme un fou.

– Et vous avez songé à m’épouser ?

– J’y songe toujours.

– Cependant…

– Oh ! ma résolution est prise.

– Si c’était impossible ?

– Rien n’est impossible. D’ailleurs, si vous le voulez, qui donc pourrait s’y opposer ?

– La fatalité !

Andrewitsch se leva tout pâle et regarda la comtesse.

– Expliquez-vous, madame, expliquez-vous, de grâce ! fit-il.

– Mon ami, dit-elle encore, je ne puis être votre femme… je suis celle d’un autre… je suis mariée !…

Andrewitsch poussa un cri et chancela comme frappé à mort…

– Allons ! pensa la comtesse, il m’aime assez pour m’appartenir tout entier !…

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