Chapitre 54
La comtesse prit les mains d’Andrewitsch dans les siennes :
– Allons ! enfant, lui dit-elle, soyez fort, soyez raisonnable… je n’aime pas mon mari… et je vous aime !…
Il la regardait avec égarement et chancelait toujours.
– Gaston, reprit-elle, je hais mon mari parce qu’il est indigne de mon amour, parce que je ne veux point être la complice de ses crimes.
Andrewitsch tressaillit.
– De quels crimes parlez-vous, madame ?
– Mon mari, répondit-elle, est un voleur d’héritage.
Le jeune homme fit un mouvement.
– Ecoutez, écoutez encore, continua-t-elle ; je suis une pauvre femme malheureuse et calomniée ; on a dit de moi que j’étais une créature perdue, et bien des gens me croiront coupable…
Elle prit sa tête à deux mains et deux grosses larmes jaillirent de ses doigts.
Or, dans toutes ces paroles, il y avait pour Andrewitsch une incohérence bizarre.
– Une femme perdue, vous, fit-il avec une explosion d’indignation ; qui donc a pu dire cela ?
Elle fixa sur lui ses yeux noyés de larmes :
– Vous ! dit-elle.
Le ciel s’écroulant sur la tête d’Andrewitsch ne l’eût pas écrasé plus complètement que ce simple mot. Il regarda la comtesse d’un œil hébété, et balbutia :
– Voilà que je ne comprends plus. Vous devez être folle !
– Plût à Dieu ! fit-elle, car les fous n’ont pas conscience de la douleur.
– Moi ! reprit-il, moi !… je vous ai traitée de…
La comtesse se redressa, parut faire sur elle un effort surhumain, et regardant Andrewitsch en face :
– Monsieur le baron Gaston René, dit-elle, je me nomme la comtesse d’Estournelle !
Andrewitsch ferma les yeux et crut qu’il allait mourir.
La comtesse le soutint dans ses bras, et cette fois, obéissant à un véritable élan de passion, elle l’étreignit avec une sorte de rage :
– Tue-moi ! dit-elle, mais ne me méprise point ! S’il est vrai que l’amour réhabilite, je suis désormais sans tache, car je t’aime !
Il y avait un tel accent de passion vraie dans ces paroles, une émotion si grande dans la voix qui les prononçait, une attitude si suppliante et en même temps si désespérée dans toute la personne de la comtesse, qu’Andrewitsch s’écria :
– Vous êtes un ange !
Il se mit à genoux devant elle.
– Pardonnez-moi, murmura-t-il.
Elle eut un cri de joie, le reprit dans ses bras et l’y serra avec transport.
– Vous ne me méprisez donc pas, mon Gaston bien aimé ? s’écria-t-elle.
– Vos larmes me disent que vous êtes la meilleure des femmes.
– Vous ne me haïssez donc point ?
– Je vous aime !…
Elle le fit rasseoir auprès d’elle et continua :
– Maintenant que vous savez bien que je ne suis pas la complice de ce misérable dont, hélas ! je porte le nom, il faut que je vous dise ce que j’ai fait pour vous.
– Parlez, madame.
– Mon mari avait eu l’habileté de me persuader que vous étiez bien le vrai Andrewitsch, c’est-à-dire le fils du Cosaque. Dès lors, il m’avait paru tout naturel de ne point nous laisser dépouiller de l’héritage de la baronne René par un aventurier.
» Mais j’ai su la vérité plus tard.
– Comment ?
– Par l’homme qui vous a empêché de venir au cottage dans la nuit où je vous y attendais. Mon mari, que j’avais fui, avait retrouvé mes traces…
– Et quand vous avez su la vérité ?
– J’ai voulu vous voir. Je suis allée à Belle-Isle. Après vous avoir vu, je vous ai aimé… et du jour où je vous ai aimé, j’ai fait le serment de vous rendre votre héritage. Demain je verrai la baronne ; je lui dirai tout… et, le soir même, je vous conduirai chez elle…
Andrewitsch la regardait avec admiration.
– Mais votre mari ? fit-il.
– Je le confondrai devant la baronne, s’il le faut !
– Mon Dieu ! murmura le jeune homme, qui fut pris d’un accès de générosité sublime, vous avez une enfant, madame ?
– Oui, ma fille qui sera, je l’espère, honnête et pauvre comme sa mère.
– Eh bien ! si je vous demandais une grâce, me la refuseriez-vous ?
– Parlez…
– Si je vous suppliais d’accepter, pour cette enfant, la moitié de ce que mon aïeule me donnera ?
– Oh ! le plus généreux des hommes ! s’écria-t-elle en lui serrant les mains avec transport.
Andrewitsch passa une heure aux genoux de Mme d’Estournelle, lui baisant les mains et lui disant ces mille folies éloquentes qu’inspire l’amour.
Mais enfin la comtesse se leva.
– A présent lui dit-elle, causons raison. Il est tard. L’heure de nous séparer est venue.
– Déjà ? fit-il.
Elle eut un sourire à travers ses larmes, et continua :
– Malgré la recommandation qui vous a été faite de ne point vous montrer en plein jour, vous êtes demeuré une demi-heure à votre fenêtre, hier.
– C’est vrai.
– Mon mari, et quatre ou cinq mauvais sujets qui lui obéissent aveuglément, ont appris votre présence à Paris, il ne faut donc pas rentrer à votre hôtel.
– Mais… où aller ?
– Rester ici.
– Ici ? fit-il étonné.
– Cette maison est à notre disposition. Nous sommes dans un quartier perdu. Nul ne vous y trouvera.
– Soit, dit Andrewitsch. Ordonnez, je vous obéirai.
Elle lui fit visiter la maison. Au-delà du salon, il y avait une petite chambre à coucher, coquette, parfumée, et dans laquelle le jeune homme entra en soupirant.
Dix minutes après, la comtesse remontait en voiture sur la place du Trône.
– Je crois, maintenant, se dit-elle, que je puis tenir tête à l’ex-marquis de Chamery et prendre sous ma protection le vicomte de la Morlière. C’est un homme de ressources, il trouvera moyen de me débarrasser de mon mari.
Lorsque la comtesse arriva sur le boulevard Beaumarchais, elle descendit dans un cabinet de lecture et demanda une plume et de l’encre. Elle écrivit au vicomte de la Morlière le billet suivant :
« Mon cher allié, je prends la liberté d’avancer notre rendez-vous. Venez demain matin, avant neuf heures, 15, rue Blanche. J’ai de bonnes nouvelles à vous donner. »
La comtesse avisa un commissionnaire qui regardait les estampes d’un air niais, à la porte du cabinet de lecture.
Elle lui mit deux francs dans la main et lui confia sa lettre.
Puis, elle rentra chez elle à pied.
La comtesse s’était installée rue Blanche d’une façon fort modeste ; elle avait pris une servante qui cumulait les fonctions de cuisinière et de femme de chambre.
Il était près de minuit, Mme d’Estournelle se mit au lit et ne parvint que difficilement à fermer l’œil.
A sept heures du matin, elle dormait profondément lorsqu’elle fut éveillée en sursaut par un vigoureux coup de sonnette.
– Serait-ce déjà M. de la Morlière, se dit-elle en passant un peignoir à la hâte.
La bonne arriva, disant :
– Madame, c’est le monsieur de la rue de la Michodière.
Elle tressaillit.
– Que peut-il me vouloir si matin ? pensa-t-elle.
Elle donna l’ordre de le faire entrer au salon, et elle termina rapidement sa toilette du matin.
Quand elle entra dans le salon, elle vit assis sur un canapé un homme jeune encore, à la taille élégante, portant un habit boutonné jusqu’au menton, de petites moustaches cirées avec soin, et ayant la tournure d’un officier.
Ce personnage ne ressemblait pas plus à l’homme aux lunettes bleues, que l’homme aux lunettes bleues ne ressemblait au faux pilote de Belle-Isle-en-Mer, affublé d’un caban goudronné.
– Excusez-moi, chère madame, dit-il avec un ton parfait de courtoisie, de me présenter chez vous à une heure encore indue.
– Il est vrai, dit-elle, le regardant avec hésitation.
– Je gage, fit-il en souriant, que vous ne me reconnaissez pas, bien que nous nous soyons vus hier soir ?
– Je ne reconnais que votre voix.
– C’est suffisant. En revanche, je dois vous rappeler vaguement le marquis de Chamery, n’est-ce pas ?
– Un peu…
– Alors, causons. Je vous demandais donc pardon, madame, de vous avoir fait lever aussi matin. Mais c’est que je tenais à vous voir avant l’arrivée du vicomte de la Morlière.
La comtesse fit un mouvement ; mais elle répondit :
– Oh ! vous aviez le temps, je ne compte sur lui que ce soir.
– Bah ! vous lui avez donné rendez-vous pour neuf heures du matin.
– Moi ! exclama la comtesse, essayant de payer d’audace.
– Dame ! voilà votre lettre.
Et le bizarre personnage mit sous les yeux de Mme d’Estournelle la lettre que la veille au soir elle avait écrite à M. de la Morlière.
Puis il ajouta :
– Le commissionnaire à qui vous l’avez remise est un de mes agents. Il vous a suivie depuis ma porte jusqu’au théâtre de ***, du théâtre à la rue Saint-Honoré, de la rue Saint-Honoré à celle de Rivoli.
» Il vous a vue monter en voiture avec Andrewitsch, que vous avez laissé à la barrière du Trône dans la petite maison de votre amie Emeraude.
– Mais tout cela est affreux ! murmura la comtesse stupéfaite.
– Madame, reprit froidement l’interlocuteur de la comtesse, jouons cartes sur table ; est-ce la paix, est-ce la guerre que vous voulez ?
– La paix ! dit-elle, car je vois que je ne suis point de force à lutter avec vous.
– Etes-vous sincère ?
– Mon intérêt me fait un devoir de le devenir.
– Ainsi, vous allez devenir mon instrument ?
– Oui, si vous devez tenir les promesses que vous m’avez faites à Belle-Isle-en-Mer.
– Je les tiendrai.
– Ainsi, je dois vous sacrifier le vicomte de la Morlière ?
– C’est-à-dire que vous devez être mon bras droit, la main vengeresse qui le frappera.
– Comment ?
– Je vous le dirai en temps et lieu opportuns, madame.
L’homme de la rue de la Michodière se leva.
– Comment ! fit la comtesse, vous partez déjà ? Et sans me laisser d’autres instructions ?
– Je reviendrai vous voir.
– Quand ?
– Ce soir, avant huit heures.
– Mais que dirai-je au vicomte ?
– Je vous verrai avant son arrivée. Je crois que vous ferez bien de rentrer au domicile conjugal demain matin.
– Pourquoi ?
– C’est mon plan de bataille.
– Singulier homme ! dit la comtesse.
– Ah ! un mot encore…
– Voyons ?
– Je vous défends de sortir aujourd’hui.
– Pas même pour aller chez Emeraude ? je lui ai promis d’aller la voir.
– Ecrivez-lui que vous êtes malade.
– Mais vous voulez donc me rendre esclave ? fit-elle avec impatience.
– Jusqu’à ce que vous ayez vu M. de la Morlière.
– Mais, Andrewitsch…
– Il vous attendra.
L’homme de la rue de la Michodière s’en alla, après avoir baisé fort respectueusement la main de Mme d’Estournelle. Il était venu à pied ; il descendit à pied rue Saint-Lazare et entra chez Saphir.
Le concierge, qui le vit sonner à la porte de la pécheresse, lui dit en souriant :
– Si vous croyez que cette dame se lève si matin, vous vous trompez…
– Elle se lèvera pour moi, répondit-il en sonnant avec l’assurance d’un homme qui a l’habitude de voir toutes les portes s’ouvrir devant lui.
En effet, la bonne vînt ouvrir.
– Mais, monsieur, dit-elle, il est huit heures du matin à peine.
– C’est vrai.
– Et madame…
– Madame va me recevoir sur-le-champ si tu lui dis mon nom.
– Mais elle dort…
– Eveille-la.
Le ton de Rocambole était impérieux. La soubrette le fit entrer au salon. Puis, au moment de pénétrer dans la chambre de sa maîtresse :
– Le nom de monsieur ?
– John.
La soubrette demeura stupéfaite et regarda le visiteur.
– Mais c’est un nom de groom, cela ? dit-elle en pinçant les lèvres.
– Peu importe ! Annonce-moi.
Trois minutes après, la servante rouvrit la porte.
– Entrez, dit-elle.
Rocambole franchit le seuil de la chambre à coucher et aperçut Saphir dans son lit, mais dressée sur son séant et les épaules couvertes d’une palatine. Elle attacha sur lui un regard effrayé.
– Que me voulez-vous encore ? fit-elle ; faut-il que je retourne dans ma prison du faubourg Saint-Germain ?
– Non, ma chère.
Et Rocambole s’assit au chevet de Saphir et lui prit la main.
– Ma petite, dit-il, tu sais ce qui a été convenu entre nous à la Charmerie ?
– Je sais, répondit Saphir, que vous êtes l’âme damnée de gens qui poursuivent le père de mon cher Paul… et que vous m’avez juré que jamais il n’arriverait malheur à Paul si je vous obéissais…
– C’est cela même.
– Que venez-vous donc m’ordonner encore ? demanda-t-elle.
– Pendant trois mois, j’ai voulu que tu te dérobasses à tous les regards, afin que le vicomte perdît ta trace. Puis, un jour, je t’ai rendu la liberté et tu es revenue ici.
– Aussi le vicomte est-il venu le lendemain.
– Je le sais. Hier, à six heures du soir. Est-ce exact ?
– Oui. Comment le savez-vous ?
– Comme je sais toute chose.
– Eh bien ! faut-il le fuir encore ?
– Au contraire.
– Hein ?
Et Saphir regarda de nouveau son visiteur avec curiosité.
– Bon ! dit-elle, expliquez-vous, alors, car je ne comprends plus rien.
– Tu comprendras. Ecoute bien. Ce soir, tu te tiendras prête à sortir à huit heures précises.
– Après ?
– Tu feras une toilette séduisante. Tu seras belle comme si tu allais voir ton cher Paul.
– Ensuite ?
– A huit heures, je viendrai te chercher et je t’emmènerai.
– Où donc ?
– A deux pas d’ici, chez une jeune veuve Mme Durocher. C’est une amie de M. de la Morlière.
– Et le vicomte y viendra ?
– Oui.
– Et que faudra-t-il lui dire ? demanda-t-elle.
– Tu feras ce que te demandera Mme Durocher, c’est une amie à nous.
Il souligna ce dernier mot.
– C’est bien, murmura Saphir, j’obéirai.
L’homme aux lunettes bleues s’en alla.
– Ah ? dit-il, quand il fut sur le seuil de la chambre, j’oubliais de te faire une recommandation.
– Parlez.
– Paul viendra te voir, sans doute, comme hier…
– Comment ! vous savez aussi qu’il est venu !
– Je sais qu’il était là, dans ce cabinet, tandis que son père…
– Oh ! cet homme est sorcier ! s’écria Saphir avec terreur.
– Soit. Donc si Paul vient te voir, voici ce que je te conseille. Tu ne lui diras pas un mot de ma visite ; tu te garderas bien de lui confier que tu dois voir son père ce soir. Une indiscrétion de ta part pourrait lui porter malheur…
La manière dont l’homme aux lunettes bleues accentua cette phrase donna le frisson à Saphir.
– C’est bien, dit-elle. Je vous jure que je serai muette.
– Bien. A ce soir.
Et Rocambole franchit le seuil de la chambre à coucher de Saphir et gagna l’escalier.
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