Chapitre 55
A peu près à l’heure où l’homme aux lunettes bleues sortait de chez Saphir et rentrait chez lui, une voiture de place suivait la rue Lafayette, venant du chemin de fer du Nord.
Des malles de femmes et une valise étaient sur l’impériale.
Dans l’intérieur, une jeune femme et un homme jeune encore, tous deux en costume de voyage, causaient.
– Eh bien ! ma chère amie, disait le baron Gontran de Neubourg, car c’était lui, j’espère qu’à présent vous allez me rendre ma liberté ?
– Pas encore, baron.
– Comment ! pas encore ?
– Je vais d’abord vous emmener chez moi, mon cher ami.
– Et après ?
– Après, je réfléchirai.
Gontran eut un sourire tout à fait énigmatique et répondit :
– Vous vous donnez bien du mal pour rendre service à vos amis.
La cantatrice tressaillit, et le regarda fixement.
– Que voulez-vous dire ?
– Oh ! rien.
– Vos paroles cachent cependant un sens mystérieux.
– Si l’on veut. Ainsi nous allons chez vous, chère amie ?
– Oui.
Gontran tira un étui de sa poche et alluma tranquillement un cigare.
Le coupé de remise roulait maintenant rue Saint-Lazare ? bientôt il remonta la rue Blanche, et s’arrêta enfin devant l’hôtel de la cantatrice.
La porte s’ouvrit ; la femme de chambre, prévenue par la sonnette du suisse, vint au-devant de sa maîtresse.
– Gontran, dit Grenat, entrez au salon, et attendez-moi. Tandis que M. de Neubourg gravissait les dix marches du perron, la cantatrice disait rapidement à sa femme de chambre.
– Madame Olympe est-elle venue ?
– Non, madame.
– As-tu des lettres pour moi.
– Aucune.
– Alors va-t’en dans la rue au numéro 15, tu demanderas Mme Durocher et tu lui diras que je l’attends.
La femme de chambre sortit et revint au bout d’un quart d’heure, apportant une lettre de la comtesse.
La lettre que Grenat ouvrit était ainsi conçue :
« Je ne peux pas sortir. Viens tout de suite, je t’attends.
« TOPAZE. »
– Serait-elle malade ? pensa la prima dona, qui se tourna vers Gontran, assis en un coin du salon et feuilletant distraitement un volume.
– Mon ami, lui dit-elle, vous êtes prisonnier sur parole. Je sors un moment. Ne vous impatientez pas et attendez-moi pour déjeuner.
– Faites, dit Gontran, qui continua sa lecture et ne leva point la tête.
Grenat remit son châle et son chapeau et se rendit au n° 15. Mme d’Estournelle s’était remise au lit.
– Tu es donc malade ? lui dit la cantatrice en courant l’embrasser.
– Non, mais on m’a défendu de sortir, ma chère.
– Qui donc ?
– Une personne qui exerce sur ma destinée une volonté despotique.
Grenat ouvrit de grands yeux.
– Mais toi, dit-elle, d’où viens-tu ? Pourquoi reviens-tu ?
– Je reviens parce que tu m’as écris de revenir.
– Tu es folle ?
– C’est toi qui manques de mémoire, ma chère, voilà ta lettre.
Grenat ouvrit un petit carnet qu’elle avait sur elle, en tira une lettre qu’elle tendit à Mme d’Estournelle stupéfaite.
C’était bien l’écriture de la comtesse, et la suscription portait :
Madame Jeanne D…, artiste dramatique, hôtel de Suède, Bruxelles.
La lettre était conçue en ces termes :
« Ma chère Grenat,
« Tu peux revenir. Je crois qu’il n’est plus utile de tenir Gontran loin de Paris. Reviens donc. Seulement ne lâche pas Gontran avant de m’avoir vue. »
La comtesse prit cette lettre, la lut, la tourna dans tous les sens et finit par dire :
– C’est mon écriture à s’y méprendre, mais c’est l’œuvre d’un faussaire.
– Mais c’est impossible !
– Regarde la date… Eh bien ! ma chère, le jour où cette lettre a été mise à la poste, j’étais à cent trente lieues de Paris.
– Où ?
– A Belle-Isle.
– Ainsi ce n’est pas toi qui l’as écrite ?
– Non.
– Pourtant, c’est ton écriture.
– Habilement contrefaite.
– Qui donc a pu l’écrire ?
– Oh ! je devine. Celui ou ceux qui me dominent en ce moment.
– Que veux-tu dire ?
– Ceux qui m’empêchent de sortir d’ici aujourd’hui.
– Explique-toi donc, Topaze.
– Non, je ne puis pas, dit la comtesse avec résolution.
– Ainsi, tu ne peux rien me dire ?
– Rien.
– Peut-être même que tu n’as plus besoin de nous ?
– Pour le moment.
La cantatrice mordit ses lèvres rouges avec un certain dépit :
– Voici la première fois, dit-elle, que tu as un secret pour moi.
Mme d’Estournelle lui prit les mains et la regarda avec tendresse.
– Pauvre Grenat ! fit-elle, comment veux-tu que je t’explique ce que je ne comprends pas moi-même ? Je plie, en ce moment, sous une main de fer qui peut me broyer si je résiste, qui me servira si je lui obéis.
– Ah ! qui… te… servira ?
– Oui ; reviens demain, peut-être pourrai-je te dire quelque chose.
– Soit. Adieu.
Grenat s’en alla un peu piquée du mutisme de la comtesse. Elle rentra chez elle et trouva Gontran qui fumait tranquillement en parcourant un journal.
– Mon ami, lui dit-elle, vous êtes libre, après déjeuner, toutefois.
– Ah ! fit Gontran, vous voulez que je déjeune avec vous ?…
– Sans doute.
– Eh bien ! donnez vos ordres… je meurs littéralement de faim, chère amie.
– Voyons ! dit-elle en souriant et s’asseyant auprès de lui, cela ne vous étonne pas que je vous rende votre liberté ?
– Nullement.
– Hem ? fit-elle en le transperçant de son regard.
Gontran se mit à rire :
– Vous êtes une femme forte, Jeanne, mais il n’est bon général qui n’ait été battu…
La cantatrice tressaillit.
– Que voulez-vous dire ? demanda-t-elle avec inquiétude.
– Vous vous êtes donné bien du mal pour m’emmener loin de Paris. Vous aviez besoin de moi, disiez-vous, puis, vous m’avez avoué que c’était un retour d’amour pour moi qui vous avait entraînée dans cette équipée.
– C’est vrai.
– Or, ma chère amie, vous mentiez même, votre mère Eve et vous ne m’aviez emmené en Belgique que pour m’empêcher de me battre avec le comte d’Estournelle.
– Vous savez cela !
– Depuis huit jours…
– Et vous n’avez point cherché à vous échapper… à me reprendre votre parole ?
– Aucunement. Vous souvenez-vous qu’un soir, devant le théâtre de la Monnaie, j’ai été abordé par un homme, assez mal mis, qui m’a demandé du feu.
– Oui.
– Cet homme m’a glissé un billet dans la main. Ce billet, le voici.
Et il tendit le billet froissé à la cantatrice.
Celle-ci le déplia et lut :
« M. le baron de Neubourg peut rester à Bruxelles tant qu’il lui plaira. Son absence ne gênera en rien les opérations des C. d. C. d. L. »
Un R. était la signature de ce billet.
– Mais, mon ami, dit Jeanne avec dépit, vous vous êtes donc moqué de moi ?
– Un peu, chère amie. Et si vous voulez me garder encore… je me trouve très bien ici…
– Non, vous pouvez vous en aller. Je ne me mêle plus des affaires des autres, murmura Jeanne avec dépit.
– Comme vous voudrez.
Gontran et Jeanne déjeunèrent en tête-à-tête.
Puis Gontran mit son chapeau, envoya chercher une voiture et prit congé de son ancienne maîtresse.
Comme il arrivait à sa porte, rue Taitbout, un homme qui passait sur le trottoir opposé s’arrêta brusquement.
C’était le comte d’Estournelle, rouge comme un coq et évidemment pris de vin.
Depuis que la comtesse était partie pour son mystérieux voyage, l’ancien capitaine de cavalerie avait repris ses plus mauvaises habitudes.
Il jouait toutes les nuits et buvait comme un Suisse.
Ce jour-là il sortait du café Riche, où il avait trop déjeuné, et sa raison y était restée au fond d’une bouteille de tokay.
La vue de Gontran lui fit monter le sang au visage.
Il oublia les sages recommandations de la comtesse et son naturel querelleur reprit le dessus, et s’approchant du baron, il lui saisit rudement le bras.
– Ah ! enfin, monsieur, lui dit-il, c’est vraiment heureux de vous voir !
Gontran fit un pas de retraite.
– Oh ! vous ne m’échapperez pas cette fois ! s’écria M. d’Estournelle.
Sa voix était rauque, ses yeux roulaient, menaçants.
– Monsieur, lui dit froidement le baron, je n’ai jamais songé à vous échapper, et dès demain matin…
– Non pas ! s’exclama le comte furieux, c’est tout de suite !
– Comme il vous plaira ! répondit Gontran, qui fit cette réflexion : que peut-être ses amis avaient, en son absence, établi un tout autre plan de bataille.
« Ma foi ! tant pis ! se dit-il. Je ne puis pas me laisser insulter par ce rustre. » Et il fit un pas vers le comte, qui avait pris une attitude menaçante.
– Monsieur, lui dit-il, je serai à votre disposition quand vous voudrez.
– A l’instant, alors…
– Soit, à l’instant. Cependant vous me donnerez bien le temps de monter chez moi ?
– Oui, mais je vais demeurer en faction à la porte.
Ces derniers mots exaspérèrent Gontran.
– Monsieur, dit-il au comte, je vous tiens pour un gentilhomme malappris, et je vais tâcher de vous tuer pour débarrasser la société d’un rustre de votre espèce.
Il lui tourna le dos et monta chez lui.
Par un hasard providentiel, le marquis de Verne était chez Gontran.
Le marquis avait été avisé par un mot du personnage de la rue de la Michodière, il y avait une heure, du retour de Gontran.
« M. de Neubourg rentrera probablement chez lui, disait ce mot. Empêchez-le de se rencontrer avec M. d’Estournelle. »
Le marquis était allé chez Gontran, s’y était installé et avait dit au valet de chambre :
– Ton maître arrive aujourd’hui, je vais l’attendre.
– Ah ! tu arrives à propos, dit-il en voyant entrer Gontran ; je crois qu’on a besoin de toi.
– Où ?
– Rue de la Michodière.
– Malheureusement, dit Gontran, je n’aurai pas le temps d’y aller.
Et il se débarrassa de son paletot de voyage.
– Pourquoi ? demanda le marquis.
– Parce qu’il faut que je me batte dans une heure.
M. de Verne ouvrit de grands yeux.
– Avec qui donc te bats-tu ? demanda-t-il.
– Avec le comte d’Estournelle, qui m’attend en bas, en faction sous la porte cochère.
– Mais je suis ici justement pour t’empêcher de te battre !
– C’est impossible ! Il m’a provoqué et m’attend.
– Mon cher ami, répondit le marquis de Verne, je ne vois qu’une chose à faire, c’est d’aller chercher pour ton second témoin l’homme de la rue de la Michodière.
– C’est juste, dit Gontran. De cette façon, il verra que je ne puis agir autrement.
Et il écrivit au mystérieux personnage : « Je vous attends chez moi, affaire urgente… Venez. »
Le valet de chambre de Gontran porta la lettre tandis que son maître changeait de costume.
M. de Verne se mit à la fenêtre et vit le comte d’Estournelle qui se promenait toujours de long en large devant la porte cochère.
Le valet de chambre avait trouvé Rocambole sur le seuil de son appartement. Il rentrait.
Le billet de Gontran lui fit deviner une partie de la vérité.
– Depuis quand est arrivé ton maître ?
– Depuis dix minutes.
– M. de Verne était-il chez lui ?
– Oui, monsieur.
– Tu n’as rien vu d’extraordinaire aux environs de la maison ?
– Pardon ; il y a un monsieur gros et tout rouge qui se promène devant la porte.
L’homme aux lunettes bleues fronça le sourcil et devina :
– C’est le comte, se dit-il. Sans doute il est gris. Il aura rencontré le baron. Il faut se battre. Va me chercher un fiacre, ajouta-t-il tout haut, s’adressant au valet.
Dix minutes après, le bizarre et mystérieux personnage arrivait chez Gontran.
Il avait vu en passant M. d’Estournelle qui se promenait d’un pas saccadé, pestant, jurant et trouvant que le baron se faisait attendre.
– J’ai tout compris, dit-il en entrant à M. de Neubourg ; il est ivre. Où l’avez-vous rencontré ?
– A la porte, comme je montais chez moi ; et il s’y est pris de telle façon que je n’ai pu reculer.
– Je l’ai pensé, dit l’homme aux lunettes bleues. Aussi ai-je apporté des épées.
– Alors, descendons…
– C’est fâcheux ! murmura en sortant de l’entresol du baron l’homme aux lunettes bleues. C’est fâcheux… cet homme me met dans un singulier embarras… Si on le tue, je perds mon meilleur moyen de tenir la comtesse sous ma domination… et j’ai besoin d’elle, pourtant…
Il prit le bras du baron et lui dit à l’oreille :
– Il tirera fort mal, il est ivre… ménagez-le.
– Pourquoi ?
– Tout est perdu, si vous le tuez… Tâchez de l’égratigner au bras.
– Je ferai mon possible…
Le comte était campé sur la porte, le poing sur la hanche dans l’attitude d’un maître d’armes de régiment.
– Ces messieurs se font bien attendre, dit-il d’un ton rogue.
– C’est toujours avec ceux-là, répondit Gontran, qu’on ne perd jamais rien, monsieur le comte d’Estournelle.
– C’est ce que nous verrons ! murmura-t-il d’un ton bourru.
– Et tenez, fit le baron, il me semble que je suis plus avancé que vous.
– Vous croyez ?
– J’ai mes deux témoins, monsieur. Où sont donc les vôtres ?
– Je les prendrai au café Riche, en passant, monsieur.
– J’ai des épées.
– Je m’en servirai, monsieur.
– Où allons-nous ?
– A Vincennes.
– Quelle chance ! murmura l’homme aux lunettes bleues.
Le comte fit signe à une voiture qui passait et y monta.
– Au café Riche, dit-il, et ensuite barrière du Trône.
Il y avait au café Riche deux jeunes gens qui s’honoraient beaucoup de l’amitié du comte d’Estournelle.
C’étaient deux petits jeunes gens, appartenant au monde des gandins, dépensant de beaux revenus, gagnés par leur père dans le commerce, pariant aux courses, ayant groom et poney-chaise, soupant chaque nuit au café Anglais, jouant gros jeu au cercle dont M. d’Estournelle faisait partie, et prisant fort le rôle de témoins dans un duel.
– Mes jeunes amis, leur dit le comte, montez en voiture avec moi, je vais me battre ; vous êtes mes témoins.
Les deux jeunes gens tressaillirent de joie, et leur visage s’illumina.
– Allons ! dirent-ils.
Une demi-heure après, les deux fiacres se suivaient dans la grande avenue de Vincennes, dépassaient le fort, prenaient un chemin qui s’allonge à droite de la route de Nogent et s’arrêtaient à l’entrée d’un fourré.
L’homme aux lunettes bleues examina M. d’Estournelle tandis qu’il descendait de voiture.
Le comte avait l’ivresse lente et condensée. Le vin agissait sur lui par gradations, mais il agissait toujours, c’est-à-dire qu’il était beaucoup plus ivre encore que lorsqu’il était parti de la rue Taitbout.
– S’il n’a pas un coup de sang en mettant l’épée à la main, murmura l’homme aux lunettes bleues, nous aurons de la chance…
Il y avait au milieu du fourré une clairière d’environ trente pas de largeur. Le sol était sablonneux et admirablement approprié à une rencontre.
On prit les épées et on les montra à M. d’Estournelle.
Il les examina, les mania l’une après l’autre, et dit en plissant dédaigneusement les lèvres :
– C’est bien léger.
– Monsieur le comte eût préféré le sabre, sans doute ? ricana l’homme aux lunettes bleues.
– Sans doute.
– On pourrait aller en chercher à Vincennes.
– Oh ! c’est inutile… Je suis pressé… Il faut en finir.
Et le comte ôta son habit.
Son visage était écarlate ; il suait et soufflait, et sa démarche était chancelante.
– Monsieur, lui dit Gontran d’un air railleur, vous paraissez… indisposé…
– Moi, monsieur ?
– Il me semble que vous marchez d’un pas inégal…
– Vous raillez, monsieur !
Et le comte s’empara de l’une des épées et tomba en garde.
– Je vous jure, monsieur, insista Gontran, que je ne raille pas… et si vous voulez remettre à une heure ou deux cette rencontre…
– Vous êtes un lâche ! riposta le comte hors de lui.
Gontran se tourna vers ses témoins et leur dit :
– Mais cet homme est ivre !
– Parbleu !
– Et c’est… un assassinat…
– Bah ! fit l’homme aux lunettes bleues. Il se dégrisera. Allez, messieurs !
Gontran se mit en garde, et le comte se rua sur lui avec fureur, se découvrant avec une témérité inouïe. Gontran se contentait de parer avec méthode.
L’épée du comte rencontrait l’épée de Gontran sans cesse, et la fureur de l’ivrogne augmentait à mesure qu’il acquérait la conviction que son adversaire le ménageait.
Tout à coup il poussa un cri sauvage et se fendit.
Le marquis de Verne et l’homme aux lunettes bleues fermèrent les yeux ; ils crurent que c’en était fait de Gontran.
Mais M. de Neubourg avait fait un saut de côté et l’épée du comte, filant dans le vide, celui-ci avait glissé, et, l’ivresse aidant, il était lourdement tombé la face contre terre.
– C’est heureux ! pensa l’homme aux lunettes bleues. S’il est un Dieu qui protège les ivrognes, il en est un aussi, sans doute, qui les empêche de faire trop de sottises.
Le comte se releva furieux, ressaisit son épée et se remit en garde.
– Décidément, monsieur, lui dit Gontran, je crois que vous êtes ivre…
– Monsieur !
– Et nous ferions bien d’en rester là pour aujourd’hui.
– Ah ! ah ! s’écria le comte, vous avez peur sans doute.
– Comme vous voudrez… murmura le baron en se remettant en garde.
Le comte l’attaqua de nouveau avec acharnement. Il se fendit trois fois de suite. Les deux premières, Gontran para lestement ; mais la troisième fois, le comte se fendit si rapidement d’une manière si imprévue, que l’instinct de la conservation l’emporta chez M. de Neubourg sur sa modération ordinaire.
Il para la terrible botte, allongea le bras, et le comte s’enferra sur l’épée de Gontran jusqu’à la garde.
– Voilà un homme mort ! s’écria le marquis de Verne.
Gontran lâcha son épée, le comte tomba à la renverse, roulant des yeux hagards et vomissant le sang.
On s’empressa autour de lui, et l’homme aux lunettes bleues tira de sa poche une trousse de chirurgien.
– Diable ! se dit-il tout bas en retirant l’épée, est-ce que tout serait fini ?
Il examina la blessure avec le coup d’œil sûr d’un chirurgien expérimenté. Puis se tournant vers Gontran.
– La blessure pourrait bien n’être pas mortelle, dit-il. On ne meurt pas toujours d’un coup d’épée à travers le corps.
M. d’Estournelle roulait des yeux hagards et se tordait sur le sable.
Il était maintenant d’une pâleur livide et une écume sanglante bordait ses lèvres.
L’homme aux lunettes bleues posa sur la blessure un premier appareil.
– Il faut le transporter tout près d’ici, dit-il.
– Mais où ? fit Gontran.
L’homme aux lunettes bleues eut un clignement d’yeux mystérieux.
On porta le comte dans la voiture.
Le cocher eut ordre de reprendre la route de Paris et d’aller au pas.
Le chirurgien improvisé était monté à côté du blessé et soutenait sa tête sur ses genoux.
Le comte n’avait point perdu connaissance.
– Monsieur, lui dit Rocambole, si on vous transporte à Paris, je ne réponds pas que vous ne mouriez en route. Il faut donc aller plus près.
L’œil du blessé sembla demander où, car il ne pouvait parler.
– Je sais une maison, à la barrière, où vous recevrez tous les soins désirables.
La maison dont parlait l’homme aux lunettes bleues n’était autre que celle où, la veille au soir, la comtesse d’Estournelle avait conduit Andrewitsch.
Le cocher, qui avait reçu les indications nécessaires, s’arrêta à la barrière.
M. de Verne, Gontran et les deux jeunes gens qui avaient servi de témoins au comte, suivaient dans le deuxième fiacre.
Rocambole passa la tête à la portière et fit un signe à Gontran.
Celui-ci mit pied à terre et s’approcha.
L’homme aux lunettes bleues lui dit quelques mots à l’oreille.
Alors celui-ci retourna auprès des deux jeunes gens et leur dit :
– Messieurs, mon ami est médecin. Il habite ici près, et croit pouvoir répondre de la vie du blessé, si toutefois on lui laisse emmener chez lui.
Comme les deux jeunes gens hésitaient, Gontran ajouta :
– Je m’appelle le baron Gontran de Neubourg, monsieur que voilà est le marquis de Verne. Nos noms, ce me semble, mettent à couvert votre responsabilité.
– Vous avez raison, dit l’un des deux jeunes gens.
Gontran fit un signe au cocher et remonta en voiture.
Le fiacre descendit le faubourg Saint-Antoine, tandis que celui qui portait le blessé prenait le chemin de ronde et s’arrêtait devant la petite maison d’Emeraude.
Andrewitsch avait passé la nuit dans cette retraite mystérieuse où, d’après la comtesse, il se trouvait à l’abri des criminelles tentatives de son mari. Il avait fait les plus doux rêves, et ne s’était éveillé qu’au bruit d’une porte qui s’ouvrait.
Le cœur du jeune homme s’était pris à battre ; il avait espéré que c’était la comtesse elle-même qui venait lui faire une visite matinale.
Andrewitsch se trompait. C’était la femme de chambre d’Emeraude.
Comme il la regardait avec un certain étonnement, elle lui dit :
– Ma maîtresse m’a dit de venir et de me mettre à la disposition de monsieur. Je suis chargée de préparer le déjeuner et le dîner de monsieur.
– Mais votre maîtresse, dit Andrewitsch qui crut qu’il s’agissait de la comtesse, quand viendra-t-elle ?
– Je ne sais pas, monsieur.
Andrewitsch passa une partie de la journée en proie à une vive impatience.
Il attendait la comtesse.
Abrité derrière une persienne, il explorait le chemin de ronde, presque toujours désert.
Vers trois heures, il eut un battement de cœur, un fiacre se montrait à l’angle du chemin de ronde.
Il marchait lentement et s’arrêta devant la porte de la petite maison.
– C’est elle ! pensa Andrewitsch.
Mais il fut tout désappointé en voyant un homme descendre du fiacre et sonner. La soubrette d’Emeraude alla ouvrir. L’homme aux lunettes bleues, – c’était lui, – demanda :
– M. Andrewitsch est-il là ? Il faut que je lui parle sur-le-champ.
Et il entra dans le corridor.
La soubrette voulait lui barrer le passage, mais il ajouta :
– C’est de la part de la comtesse.
A ces mots, Andrewitsch accourut, et, tout d’abord, il ne reconnut point le faux pilote de Belle-Isle-en-Mer. Celui-ci se hâta de lui dire :
– C’est moi.
– Vous ! fit Andrewitsch.
– Et nous avons fait une bonne journée pour vous.
Puis, se tournant vers la femme de chambre d’Emeraude :
– Allons, petite, dit-il, tu vas m’aider à transporter dans la maison M. le comte d’Estournelle, qui est mourant d’un coup d’épée qu’il vient de recevoir…
Andrewitsch étouffa un cri.
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