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Chapitre 56

A cinq heures du soir, Saphir était à sa toilette, lorsque Paul de la Morlière arriva.

– Ma bonne amie, lui dit-il, je t’ai quittée un peu brusquement hier, mais j’avais un rendez-vous avec mon cousin Victor.

– J’ai bien pensé, lui dit Saphir, que vous aviez affaire, et je ne vous en veux pas.

– Tu aurais d’autant plus tort de m’en vouloir, ma bonne Saphir, dit Paul en souriant, que je viens réparer ma faute.

– Comment cela ?

– Je viens te chercher. Je t’emmènerai dîner au café Anglais. Tu sais, comme autrefois… quand tu m’aimais…

– Ingrat ! murmura Saphir en essayant de sourire.

– Tiens, vois-tu, ma bonne Saphir, poursuivit Paul, nous nous souviendrons de notre bon temps… Tu verras comme je serai gentil.

– C’est-à-dire, fit Saphir avec amertume, que vous me parlerez… d’elle.

Paul fronça le sourcil.

– Non, dit-il, nous parlerons de toi… j’ai trop souffert, je veux oublier…

Saphir mettait son chapeau en ce moment.

– Justement reprit Paul, te voilà prête ; viens !

– Mais non, dit Saphir.

– Comment, non ?

– Je ne puis dîner avec vous, Paul.

– Et pourquoi ?

– Mais… parce que… je dîne en ville…

Paul attacha sur elle un clair regard.

– Vous mentez ! dit-il.

– Moi ! balbutia Saphir toute troublée ; mais je vous jure, Paul…

Le jeune homme lui prit les deux mains.

– Ecoute, ma bonne Saphir, dit-il, je t’ai trompée, je t’ai abandonnée, et je n’ai que ce que je mérite… Je devine tout et ne veux rien savoir… Adieu !

Il lui prit la tête, lui mit un baiser sur le front, et sortit si précipitamment, que Saphir n’eut point le temps de revenir de sa surprise et de son étourdissement.

Paul était déjà loin.

– Oh ! fit-elle, éclatant tout à coup en sanglots, c’est affreux.

Et elle se laissa tomber sur une chaise et fondit en larmes.

Il n’était jamais entré dans la pensée de Saphir que Paul pourrait, un jour, s’imaginer qu’un autre avait pris sa place dans son cœur.

De son côté, Paul éprouva, en s’en allant, un sentiment de jalousie bizarre, si l’on songe qu’il n’aimait plus Saphir, et nourrissait au fond de son cœur un violent amour pour Danielle.

Paul redevint donc jaloux comme au temps où il aimait Saphir, et comme la jalousie est mauvaise conseillère, il obéit à une inspiration indigne d’un galant homme.

Quand il fut dans la rue, il alla s’embusquer sous une porte cochère.

– Je veux savoir où elle va, se dit-il.

Quelques minutes après, une voiture vint s’arrêter devant la porte de Saphir. Un homme en descendit.

– C’est peut-être celui qu’elle attend ! se dit Paul mordu au cœur.

L’homme qui descendait de voiture était vêtu d’une grande redingote boutonnée ; il portait de gros favoris roux, un chapeau à larges bords, et sa tournure fit tressaillir Paul, car il crut reconnaître dans ce personnage cet Anglais qui avait assisté à son duel avec Gontran de Neubourg, et l’avait soigné comme chirurgien.

Alors, mille souvenirs passèrent dans son cerveau comme un éclair.

Paul se rappela que Saphir était venue souvent s’asseoir à son chevet, et que le chirurgien anglais avait dû lui faire la cour pendant ce temps-là.

Aussi l’homme aux favoris roux n’était pas encore sous la porte cochère, que Paul s’était élancé et le saisissait par le bras :

– Un mot ! lui dit-il.

L’homme aux favoris roux poussa un aoh formidable.

– Tiens ! dit-il, c’est M. Paul de la Morlière, je crois.

– Sir John ! fit Paul.

– Aoh ! dit l’Anglais.

– Venez, il faut que je vous parle, reprit le jeune homme avec animation.

– Comme vous voudrez, répliqua l’Anglais.

Et il suivit Paul sur le trottoir opposé, de telle façon qu’il pouvait voir les fenêtres de Saphir.

– Où allez-vous ? demanda Paul d’un ton brusque ; où allez-vous, sir John ?

L’Anglais étendit la main.

– Là, dit-il.

– Chez qui ?

Un sourire béat passa sur les lèvres du prétendu chirurgien.

– Oh ! dit-il, vous, curieux !

– Soit. Mais répondez…

– Chez une dame.

– Chez Saphir ! s’écria Paul.

– Yes ! fit l’Anglais.

Paul lui serra le bras avec force.

– Vous êtes son amant ! dit-il.

– Nô ! fit l’Anglais.

– Vous me le jurez ?

– Par l’Angleterre et tous ses gentlemen, répondit l’homme aux favoris roux.

– Alors, pourquoi allez-vous chez elle ?

– Pour affaires.

Paul était pâle, il avait les lèvres serrées et les narines frémissantes.

Le prétendu chirurgien laissa tomber sur lui un regard étonné et glacé.

– Vous jeune, dit-il, vous jaloux…

– C’est vrai !

– Moi pas l’amant de Saphir.

– Mais qu’avez-vous donc à faire avec elle ? insista Paul.

– Oh ! cela regarde moi.

– Ainsi, vous ne voulez pas me le dire ?

– Nô !

Paul se sentait gagner par une sourde exaspération. Tout à coup il regarda fixement son interlocuteur et lui dit :

– Monsieur, vous m’avez prodigué vos soins, vous m’avez peut-être sauvé la vie ; je ne puis donc me battre avec vous… et cependant, tenez, il faut que je sache…

– Chut ! dit l’Anglais en posant un doigt sur sa bouche. Puis, l’entraînant à quelques pas plus loin, il poursuivit, mais cette fois sans aucun accent britannique et dans le plus pur français :

– Mon cher monsieur Paul, voulez-vous jouer cartes sur table ?

Paul tressaillit et le regarda avec une sorte de stupéfaction.

– Vous n’êtes donc pas Anglais ?

– Il y a des jours…

– Comment cela ?

– Je suis de tous les pays, je parle toutes les langues.

– Ainsi…

– Et je suis sorcier.

– Monsieur, dit Paul froidement, je vous serais reconnaissant si vous vouliez vous expliquer.

– Vous voulez savoir ce que je vais faire chez Saphir, dites-vous ?

– Oui.

– Je vais lui donner le moyen de vous procurer les renseignements que vous cherchez.

Paul recula d’un pas.

– Touchant monsieur votre père…

Le jeune homme pâlit. L’homme aux favoris roux continua :

– Vous êtes allé hier chez elle.

– C’est vrai.

– Votre père y est venu… et vous vous êtes caché…

– Monsieur, dit Paul avec un emportement subit, songez que vous parlez de mon père.

– Monsieur Paul, répondit l’homme aux favoris roux avec calme, il est un proverbe qui dit « qu’il faut laisser passer la justice de Dieu. » Si vous voulez des explications, trouvez-vous ce soir, à onze heures, au café Anglais. Peut-être pourrai-je vous en donner. Au revoir…

Il fit un pas vers la porte de Saphir. Paul le retint encore.

– Vous y serez, n’est-ce pas ?

– J’y serai, si toutefois vous me faites une promesse, monsieur.

– Parlez…

– Vous allez vous en aller et me donner votre parole de ne point monter chez Saphir.

– Je vous la donne.

– Vous me verrez sortir avec elle peut-être, et vous ne nous suivrez point.

– Soit.

– Alors, à ce soir.

Et le faux Anglais monta chez Saphir.

Saphir pleurait comme une Madeleine, et ne vit point entrer son visiteur. Celui-ci s’approcha et lui prit affectueusement la main.

– Ma petite, dit-il, je devine pourquoi tu pleures. Paul sort d’ici.

– Oui.

– Et il croit que tu le trompes. Mais rassure-toi, je lui ai ôté cette vilaine idée.

– Vous l’avez donc vu ?

– Je le quitte.

– Et il vous a cru ?

– Oui.

Saphir essuya ses larmes, au travers desquelles un sourire brilla comme un rayon de soleil au milieu d’une averse de printemps.

– Allons ! dit le bizarre personnage, au lieu de te lamenter, viens avec moi, et songe que c’est pour ton cher Paul que tu m’accompagnes.

– Je suis prête, dit Saphir.

Elle se leva, rajusta sa toilette devant une glace, passa son mouchoir sur ses yeux, et prit le bras du faux Anglais.

Paul avait tenu parole ; il était parti. Le compagnon de Saphir put s’en convaincre en la faisant monter en voiture.

– Rue Blanche, 15, dit-il au cocher, en fermant la portière.

Madame veuve Durocher, ou plutôt la comtesse d’Estournelle, attendait avec impatience l’arrivée de cet homme, qui avait fini par la ployer sous sa volonté de fer comme l’ouragan incline un peuplier.

L’homme aux lunettes bleues, entra dans le salon de la comtesse, donnant la main à Saphir.

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