Chapitre 57
Madame, dit l’homme aux lunettes bleues, en entrant avec Saphir dans le salon de la comtesse d’Estournelle, voulez-vous me permettre de laisser madame ici, et de passer avec vous dans une autre pièce ? Nous avons à causer.
La comtesse redevint grande dame à la vue de Saphir ; elle l’appela mademoiselle et la pria de s’asseoir avec une familiarité protectrice.
Puis elle dit au faux Anglais :
– Veuillez me suivre, monsieur.
Elle ouvrit une porte et le fit passer dans sa chambre à coucher.
– Autant qu’il m’en souvient, dit alors Rocambole, vous savez l’anglais ?
– Comme le français.
– Alors, parlons anglais. Les cloisons sont peut-être un peu minces.
– Soit, dit la comtesse.
– Avez-vous des nouvelles d’Andrewitsch ? demanda Rocambole.
– Comment en aurais-je. Ne m’avez-vous pas défendu de sortir ?
– Oui, mais non de recevoir. Emeraude, qui vous a donné sa femme de chambre pour servir votre cher Andrewitsch.
– Comment ! vous savez aussi cela ? interrompit la comtesse.
– Parbleu ! je l’ai trouvée dans la maison.
– Vous y êtes allée ?
– J’en viens.
– Alors vous avez vu Andrewitsch ?…
– Je l’ai constitué garde-malade.
– De qui ?
– D’un homme qui s’est battu, il y a trois heures, au bois de Vincennes, qui a reçu un coup d’épée, et que, pour des raisons à moi, j’ai fait transporter dans la maison d’Emeraude.
– Mais ceci est de la dernière audace ! s’écria la comtesse.
– Non, car le blessé se nomme le comte d’Estournelle, madame.
– Mon mari !
– Il s’est battu avec M. Gontran de Neubourg, qu’il a trouvé rentrant chez lui. Il était ivre, votre mari, et vous savez qu’il a l’ivresse fanfaronne. Il a fallu se battre tout de suite.
– Mais, monsieur, fit la comtesse en regardant attentivement son interlocuteur, cette blessure… est-elle… grave ?
– Cela dépend de vous.
La comtesse tressaillit.
– Oh ! dit-elle, vous êtes le génie du mal !
Rocambole se prit à sourire.
Puis il inspecta la pièce où il se trouvait, avisa un placard et alla l’ouvrir.
– Que faites-vous ? demanda la comtesse.
– Je vois si l’on peut se cacher…
Et il entra à moitié dedans…
– Se cacher ! fit la comtesse, pour quoi faire, mon Dieu ?
– Mais pour assister, invisible à votre entretien avec le vicomte de La Morlière.
Et l’homme aux lunettes bleues ressortit de la cachette improvisée, disant :
– Ainsi il est bien convenu que nous serons sages…
– Oui, dit la comtesse.
– Et que vous m’obéirez, de point en point ?
– Sans doute.
– Sincèrement.
La comtesse soupira.
– Voilà un soupir qui me garantit votre fidélité, dit-il.
A présent, causons !
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Que se passa-t-il entre l’homme aux favoris roux et aux lunettes bleues et la comtesse ? ce fut un mystère.
Mais lorsque le vicomte de la Morlière arriva, il trouva la comtesse souriante, tenant dans ses mains une des mains de Saphir.
L’homme aux lunettes bleues avait disparu.
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Le vicomte de la Morlière fut exact comme un chronomètre au rendez-vous que lui avait donné madame d’Estournelle.
A la vue de Saphir, le vieillard éprouva un trouble inexprimable.
– Bonjour, vicomte, lui dit Saphir en lui tendant la main.
Elle souriait, et sa pose était charmante de laisser-aller et de nonchalance.
– Vous le voyez, mon ami, dit la comtesse, j’ai tenu parole…
M. de la Morlière, immobile à deux pas des deux femmes, les regardait tour à tour.
– Je suis allée voir mademoiselle, poursuivit la comtesse, et je lui ai dit tout ce qu’il est possible de dire en faveur d’un galant homme comme vous.
Saphir baissa modestement les yeux. Le vicomte en éprouva un mouvement de joie, et dit à son tour :
– La chère enfant sait combien je l’aime, mon Dieu !
– Vrai ? dit Saphir.
– Allons ! murmura la comtesse en souriant, venez lui baiser la main, mon cher ami.
Saphir tendit sa main avec un geste de reine ; le vicomte la prit et l’appuya sur ses lèvres.
– Ainsi, dit Saphir, vous m’aimez réellement ?
– Oh ! fit le vieillard.
– Mais savez-vous que je suis despote… que j’ai un affreux caractère… que je suis parfois mauvaise… et que je pourrais bien vous rendre malheureux !
Il la contemplait et souriait.
– Et puis, voyez-vous, continua Saphir, je suis si fantasque !…
– Oh ! je le sais.
– Je suis capable de vous demander des choses impossibles…
– Je les ferai.
– Si jamais j’avais pitié de vous, continua Saphir, je voudrais vous rendre esclave.
Le vicomte tendit les deux mains en souriant, et dit :
– Ferez-vous tout ce que je voudrai ?
– Tout.
– Si la fantaisie me prend de vous séquestrer quelque part, à Paris ou ailleurs, me suivrez-vous ?
– Jusqu’au bout du monde.
– Vrai ?
– Sur l’honneur !
La comtesse et Saphir échangèrent un coup d’œil rapide.
– Mais où voulez-vous donc me conduire ! demanda le vicomte.
– C’est mon secret.
– Ah ! mon pauvre ami, fit la comtesse, je crains bien que vous ne redeveniez un enfant dans ces petites mains roses.
Le vicomte était venu s’asseoir timidement auprès de Saphir.
De souriante qu’elle était, la pécheresse devint grave tout à coup.
– Monsieur le vicomte, dit-elle, vous n’ignorez pas que votre fils m’aime ?
Le vicomte fronça le sourcil.
– Si je consentais à souffrir vos assiduités, ce ne serait qu’à une condition.
– Laquelle ?
– C’est que je vous emmènerais en quelque lieu où Paul ne pourrait nous rejoindre.
Le vicomte eut un accès de jalousie, et ses narines frémirent.
– Je l’entends bien ainsi, dit-il.
– Ainsi, vous accepteriez ?
– Oui.
– Même si je vous proposais de partir ce soir ?
– A l’instant même.
– Sans rentrer chez vous ?
– Si vous l’exigez, je ne rentrerai pas.
– Et si je vous défends d’écrire pour prévenir de votre absence ?
– Je n’écrirai pas.
– Ah ! par exemple, ma chère, dit la comtesse en riant, voilà un homme soumis, ou je ne m’y connais pas.
Saphir enveloppa le vicomte d’un regard dominateur.
– C’est ainsi qu’il faut être quand on m’aime, dit-elle.
Puis elle ajouta :
– Alors, voici qui est convenu ; nous partons ce soir.
– Où allons-nous ?
Elle prit la pose et le geste d’une femme de théâtre, et répondit :
– C’est un mystère !
– Vicomte, dit à son tour la comtesse, vous dînez avec moi.
Le vicomte regarda Saphir.
– Elle aussi, ajouta madame d’Estournelle.
Puis elle sonna et donna des ordres.
L’appartement de madame veuve Durocher était simple et modeste, comme nous l’avons dit déjà. La salle à manger était petite, mais elle était bien chauffée, et l’odorat du vicomte fut agréablement surpris lorsqu’il y entra, donnant la main à la comtesse, par les parfums délicats d’une cuisine recherchée.
L’homme aux lunettes bleues faisait bien les choses. Il avait commandé un dîner fin chez Potel, et le dîner était arrivé à sept heures précises.
Le vicomte aperçut devant lui, à la place qui lui était désignée, un flacon de vin d’un jaune d’or.
– Qu’est-ce que cela ? demanda-t-il.
– Cela s’appelle le vin des amoureux, mon ami, répondit la comtesse.
– Alors donnez-m’en.
Et il tendit son verre.
C’était un triste spectacle que celui de cet homme vieilli avant l’âge, que le crime avait marqué au front d’un stigmate indélébile, et qu’une passion fatale frappait tout à coup comme le châtiment de Dieu ! C’était chose triste que de le voir assis entre ces deux jeunes femmes qui jouaient sans doute le premier acte de quelque terrible comédie.
Le vin jaune comme de l’ambre que la comtesse versa à M. de la Morlière avait sans doute des propriétés généreuses, car, à mesure qu’il buvait, le vieillard semblait redevenir jeune, son œil brillait, ses lèvres minces s’éclairaient d’un sourire.
Il eut, pendant une heure, trente années de moins. Pendant une heure, il oublia ses plus graves préoccupations, la haine mystérieuse dont il était poursuivi, le mépris de son fils qui l’accablait, et ce danger encore mal défini qui semblait planer sur sa tête.
Comme neuf heures sonnaient, on entendit le bruit d’une voiture sous les fenêtres.
– On vient nous chercher, dit Saphir.
– Nous chercher ! fit le vicomte étonné. Qui donc ?
– Mon cocher.
– Est-ce que… nous partons ?
– A l’instant.
– Adieu, mon cher vicomte, dit madame d’Estournelle. Au revoir, au moins.
M. de la Morlière se leva de table en chancelant ; le vin jaune lui montait à la tête.
– Enveloppez-vous bien, mon cher, dit Saphir ; il fait froid et c’est très mauvais en sortant de table.
Le coupé de Saphir était en effet à la porte. Elle y fit monter le vicomte ; puis, quand il fut assis, elle baissa les stores.
– Vous ne devez pas savoir où nous allons, dit-elle.
La voiture partit au grand trot.
Ivre de bonheur et pris de vin, le vicomte de la Morlière ne s’aperçut pas de la longueur du trajet.
Il passa une heure en voiture, tenant dans ses mains la petite main de Saphir et murmurant les paroles les plus incohérentes.
Enfin le coupé s’arrêta un moment, puis il roula sous une voûte et s’arrêta encore.
– C’est ici, dit Saphir.
Elle ouvrit la portière et descendit la première. Alors le vicomte regarda.
Il était dans la cour d’une maison déjà vieille ayant tout le caractère d’un hôtel du faubourg Saint-Germain.
Saphir prit le vicomte par la main et le conduisit vers un escalier, dont elle lui fit gravir une vingtaine de marches. Elle sonna à une porte du premier étage.
Une servante vint ouvrir.
Le vicomte reconnut l’ancienne femme de chambre de Saphir.
Saphir le fit pénétrer dans un petit appartement que lui avait meublé Rocambole et où elle s’était cachée pendant trois mois.
– Voici votre prison, dit-elle au vicomte.
M. de la Morlière chancelait de plus en plus en marchant. Il parlait, et sa parole était embarrassée.
Un grand feu flambait dans la cheminée du salon.
Saphir conduisit le vicomte au coin de la cheminée, et le fit asseoir dans un grand fauteuil.
– Vous avez l’air fatigué, lui dit-elle.
Il leva sur elle un regard aviné.
– Je vous aime ! dit-il.
– Bien. Je le sais…
Elle eut un sourire railleur :
– Voyons ? dit-elle, maintenant faisons nos conditions.
– Que voulez-vous dire ?
– Vous sentez bien, reprit Saphir, que je ne peux pas vous aimer ainsi du premier coup… il me faut le temps de la réflexion…
– Ah ! fit le vicomte, dont la langue s’épaississait, ah… il faut… le… temps.
– Mais sans doute.
– Combien de temps ?
– Cela dépendra de votre soumission.
– Vous savez bien que je suis votre esclave. Ordonnez, j’obéirai.
– D’abord, vous resterez ici.
– J’y resterai.
– Vous ne sortirez pas.
– Soit.
– Et vous m’attendrez…
– Comment ! dit le vicomte… vous vous… en allez ?…
– Oui.
– Mais… c’est… impossible !…
Et la tête du vicomte, alourdie par l’ivresse, s’inclina sur son épaule.
Saphir ajouta :
– Demain matin, je viendrai vous dire bonjour.
Elle se leva et remit son châle, qu’elle avait jeté sur un sopha.
Alors M. de la Morlière fut pris d’une sorte de rage. Il se leva, trébuchant toujours, et s’écria :
– Non ! non ! vous ne partirez pas ainsi !
Il voulut faire un pas vers elle, la prendre par le bras et la retenir, mais l’ivresse étrange qui le dominait l’en empêcha.
Il retomba sans forces dans son fauteuil, en poussant un gémissement.
– Adieu… soyez sage… fit Saphir.
Et elle sortit.
Le vicomte essaya une seconde fois de se lever et de courir après elle.
L’ivresse fut plus forte que la volonté. Une sorte de paralysie s’empara de tous ses membres, sa tête acheva de s’incliner, ses yeux se fermèrent, et il ne tarda pas à s’endormir d’un lourd sommeil.
Alors, par la porte qui s’était refermée sur Saphir, un homme entra.
C’était Rocambole.
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