Chapitre 58
L’homme aux lunettes bleues vint jusqu’au milieu du salon et s’arrêta en face du fauteuil dans lequel M. de la Morlière s’était endormi.
Il le contempla un moment, écoutant ses ronflements sonores.
Puis il s’approcha et lui mit la main sur le front.
Le dormeur ne bougea pas.
– Allons ! se dit l’homme aux lunettes bleues, le vin jaune a produit son effet.
Il déboutonna son paletot et posa sur la cheminée un petit flacon qu’il avait dans sa poche.
Puis il alla ouvrir une seconde porte au fond du salon et fit un geste.
Aussitôt deux femmes entrèrent : c’étaient madame d’Estournelle et Saphir.
– Savez-vous bien, dit la première, que je ne comprends absolument rien à tous ces mystères ?
Cet homme était grave et solennel comme un juge. Il désigna le flacon du doigt et leur dit :
– Voyez-vous cette liqueur blanche contenue dans cette fiole ?
– Oui, dit la comtesse.
– Savez-vous quelle est sa vertu ?
– Non.
– Elle a une propriété singulière ; celle de paralyser le corps, de le mettre en léthargie complète, sans cependant affecter l’ouïe et obscurcir l’intelligence.
– Propriété singulière, en effet, murmura madame d’Estournelle.
– Il y a mieux, reprit l’homme aux lunettes bleues, celui dont les tempes ont été frottées de cette eau se trouve doué d’une sorte de seconde vue.
– Comment cela ?
– C’est-à-dire que, les yeux fermés, il voit ce qui se passe autour de lui.
– Et il ne peut remuer ?
– Pas plus qu’une statue.
– Voilà qui est bien romanesque, mon cher, observa la comtesse.
– C’est possible ; mais demain, quand le vicomte s’éveillera, il se souviendra.
– Ah !
– Et c’est alors que commencera le vrai rôle de Saphir.
Saphir regardait tour à tour l’homme aux lunettes bleues et la comtesse.
Son regard exprimait un singulier mélange de terreur et d’incrédulité.
– Mais, dit-elle, cet homme a donc commis de bien grands crimes ?
– Des crimes inouïs. Il a assassiné une femme et volé une pauvre orpheline.
En parlant ainsi l’homme aux lunettes bleues regarda la comtesse.
– Oh ! je sais bien, dit-il, que, par le temps qui court, dépouiller un enfant de son héritage est chose vulgaire.
La comtesse lui lança un coup d’œil clair et froid.
– Parlez-nous donc de votre fiole, mon cher monsieur, dit-elle.
– Je vais faire mieux, je vais m’en servir.
– Ah !
– Seulement, aussitôt l’opération terminée, vous ferez bien de nouer la conversation convenue.
– C’est dit, observa Saphir. Pour la vie de mon cher Paul, il n’est rien que je ne fasse.
Alors l’étrange personnage s’approcha du vicomte, qui continuait à dormir de son lourd sommeil.
Il déboucha la fiole et en versa quelques gouttes dans le creux de sa main ; puis il frotta ses deux mains l’une contre l’autre, et quand elles furent suffisamment imprégnées, il les appliqua sur les deux tempes du vicomte.
Soudain, celui-ci fit un brusque mouvement sur son siège, et les deux femmes reculèrent.
Un sourire glissa sur les lèvres de l’homme aux lunettes bleues.
– N’ayez pas peur, dit-il.
Et, en effet, après ce brusque mouvement, le dormeur reprit son immobilité première.
Seulement, ses ronflements s’arrêtèrent, et on eût juré qu’il était éveillé.
L’homme aux lunettes bleues reboucha sa fiole, la remit dans sa poche, marcha sur la pointe du pied jusqu’à la comtesse et lui dit à l’oreille :
– A présent, vous savez votre rôle ?
– Oui.
– Alors, au revoir.
– Vous partez ?
– Je serai ici dans une heure.
Il sortit en étouffant un bruit de ses pas. Dans l’antichambre, il trouva la camérière de Saphir.
– Viens avec moi, lui dit-il.
La jeune fille était habituée, depuis trois mois, à voir cet homme exercer une volonté puissante sur sa maîtresse.
Elle s’enveloppa donc dans un tartan et le suivit.
Le coupé qui avait amené Saphir, – laquelle avait fait, comme on dit au théâtre, une fausse sortie, – ce coupé, disons-nous, stationnait dans la cour.
L’homme aux lunettes bleues y fit monter la servante, se plaça à côté d’elle et dit au cocher :
– Boulevard des Italiens, devant le café Anglais.
La voiture partit au grand trot. Saphir avait un trotteur de premier ordre. Dix minutes après, elle arrivait sur le boulevard.
Alors Rocambole mit pied à terre et dit à la femme de chambre :
– Le cocher va te conduire à l’ancien appartement de ta maîtresse.
– Rue Saint-Lazare ?
– Oui.
– Qu’y ferai-je ?
– Tu te coucheras tranquillement. On n’a pas besoin de toi là-bas.
Puis il dit au cocher :
– Vous reviendrez m’attendre devant le café Anglais.
Il était alors onze heures.
La petite salle du rez-de-chaussée de ce restaurant était à peu près déserte, lorsque l’homme aux favoris roux y entra.
Une seule personne était assise dans un coin, lisant distraitement un journal, et vidant un verre de vin de Saint Hubert.
C’était Paul de la Morlière.
A la vue de sir John il fit un mouvement et voulut se lever. Sir John alla vers lui et s’assit à sa table familièrement.
– Je vous attendais, dit le jeune homme, et non sans impatience.
Sir John était devenu grave.
– Monsieur, dit-il au jeune homme, je vous avais promis de venir, je suis venu.
– Je comptais sur votre parole, monsieur, répondit Paul.
– Je suis venu, reprit sir John, mais non sans hésiter.
– Pourquoi ?
– Parce que vous êtes un bon et loyal jeune homme, et que, dans une heure peut-être, vous pleurerez des larmes de sang.
Paul frissonna.
– Le doute, monsieur, continua sir John, vaut mieux que la certitude.
– Que voulez-vous dire ?
– Eh ! mon Dieu, si vous avez tenu à une explication, vous saviez bien qu’elle ne toucherait Saphir qu’indirectement.
– Oui, dit Paul d’un air sombre, je sais que vous devez me parler de mon père.
– Il est temps encore d’y renoncer, monsieur. Réfléchissez…
– Non, je veux savoir.
– Prenez garde !
– Monsieur, dit Paul avec résolution, je suis d’un avis opposé au vôtre.
– Comment cela ?
– J’estime que le doute est mille fois plus cruel que la certitude.
– Ainsi, vous voulez savoir ?
– Tout.
– Et si je vous démontre que l’homme dont vous portez le nom, est indigne d’être votre père…
– Monsieur !
– Vous le voyez bien : jamais vous ne pourrez m’écouter de sang froid.
Paul fit sur lui-même un violent effort.
– Pardonnez-moi, dit-il, j’ai tort ; je vous écouterai.
– Jusqu’au bout ?
– Oui.
– Alors, venez avec moi.
– Où ?
– En un lieu où vous trouverez votre père.
– Jamais ! je ne veux pas le voir, s’écria Paul de la Morlière.
– Vous le verrez, il ne vous verra pas.
– Que signifient ces paroles ?
– Vous le saurez plus tard, venez…
Paul se leva. Sir John semblait exercer sur lui un empire irrésistible.
Mais au moment où ils allaient sortir de la salle, un nouveau personnage y entra.
C’était Victor de Passe-Croix.
Victor arrivait dans l’espérance de rencontrer son cousin au café Anglais.
Il tendit la main à Paul ; puis, à la vue de sir John, il tressaillit.
Le faux chirurgien anglais ne ressemblait guère pourtant, au pilote de Belle-Isle-en-Mer ; mais il n’avait pas pris le soin de dissimuler sa voix ordinaire, et Victor avait entendu les derniers mots qu’il venait de prononcer.
Le fils du baron de Passe-Croix attacha sur lui un clair regard, puis il dit à Paul de la Morlière :
– Est-ce que tu connais monsieur ?
– Oui, dit Paul.
– C’est singulier ! murmura Victor, monsieur a une voix qui…
– Une voix, interrompit sir John, qui vous rappelle la voix d’un certain pilote.
Victor fit un pas en arrière.
– C’est moi, dit simplement l’homme aux lunettes bleues.
– Ah ! c’est vous, dit Victor, c’est vous qui m’avez fait renverser et garrotter ?
– Oui, monsieur.
– Alors, je suppose, dit le jeune homme avec un accent d’irritation subite, que nous allons nous expliquer ?
– Pas ici.
– Oh ! il le faut.
Sir John croisa les bras, et, au travers de ses lunettes bleues, il attacha sur Victor un regard plein de calme :
– Monsieur Victor de Passe-Croix, dit-il, je gage que vous donneriez dix années de votre vie pour savoir quel est le lien mystérieux qui unit votre père à votre oncle le vicomte de la Morlière ?
– Oui, monsieur, répondit Victor d’une voix sombre.
– Eh bien ! il ne tient qu’à vous de le savoir ce soir même.
– Comment cela ?
– Vous n’avez qu’à venir avec nous, ajouta sir John.
Victor regarda Paul.
– Oui, dit ce dernier, car tu m’empêcheras peut-être de me brûler la cervelle.
– Soit, murmura Victor.
Puis, regardant sir John :
– Je veux bien vous suivre, dit-il, mais vous me donnerez après des explications.
– Si vous ne les jugez pas inutiles après, répondit l’homme aux lunettes bleues.
Et il sortit le premier.
Le coupé de Saphir, après avoir déposé la femme de chambre rue Saint-Lazare, était revenu stationner devant le café Anglais.
– Montez, messieurs, dit sir John, je vais m’asseoir à côté du cocher.
– Rue de la Michodière ! ajouta-t-il.
Arrivé à la porte de cette maison, où le mystérieux personnage avait son bureau de renseignements, il descendit, et tout en souriant, il s’approcha de la portière du coupé.
– Je vous demande quelques minutes, messieurs, dit-il, j’ai à changer de vêtements.
Les deux cousins attendirent sans échanger un mot.
Sombres tous deux, ils semblaient craindre de se communiquer leurs pensées.
Dix minutes s’écoulèrent. Au bout de ce temps, la porte s’ouvrit, et ils virent sortir un domestique.
C’était un cocher anglais qui paraissait jeune encore, portait des favoris en côtelettes, d’un beau rouge, était revêtu d’une longue veste d’écurie à carreaux, d’un pantalon noisette pincé au genou, et portait un cône de drap gris en guise de coiffure. Il s’approcha de la portière et dit aux deux jeunes gens :
– Ne vous étonnez pas, c’est moi…
Paul et Victor reconnurent la voix ; c’était tout ce qui restait de lui : les lunettes bleues elles-mêmes avaient disparu.
– Retourne d’où tu viens, dit-il en grimpant de nouveau à côté du cocher.
Or, pendant ce temps, voici les sensations auxquelles le vicomte de la Morlière était en proie.
Il s’était endormi dans le fauteuil, au coin de la cheminée, dans le salon où l’avait fait entrer Saphir.
Ce sommeil qui l’étreignait et qui était le résultat de l’ivresse, avait fait place tout à coup à une douleur étrange.
Il avait semblé au vicomte qu’on lui brisait les tempes à coups de marteau.
Alors, il avait essayé de se lever pour se soustraire à ce supplice ; mais il s’était senti dominé par un engourdissement général, comme s’il eût été coulé tout à coup dans un moule de plomb ou d’airain.
– Je rêve, s’était-il dit. J’ai un affreux cauchemar.
Et, à partir de ce moment, voici ce qu’il avait éprouvé, vu et entendu :
D’abord, une vive clarté avait frappé ses paupières closes, et, au travers, ses yeux avaient revu le petit salon où il se trouvait, dans tous ses détails. En même temps, il entendit marcher derrière lui, et fit un effort surhumain pour se retourner…
Mais l’étreinte de fer qui pesait sur lui ne lui permit aucun mouvement.
En même temps il entendit un chuchotement, confus d’abord, et qui devint distinct.
C’étaient deux femmes qui causaient à mi-voix.
Le vicomte reconnut la voix de Saphir et celle de la comtesse.
Alors, toujours immobile, toujours paralysé, semblable à ces gens frappés de léthargie qu’on enterre, et qui entendent, sans pouvoir faire un mouvement, le bruit des pelletées de terre tombant sur le cercueil, – alors, disons-nous, le vicomte se prit à écouter, en proie à une terreur vertigineuse.
– C’est un homme mûr, poursuivit la comtesse, mais du meilleur monde, fort riche, et qui fera pour vous les plus grandes folies, je vous assure.
– Ah ! madame, répondit Saphir.
Les deux femmes étaient à deux pas de lui, derrière son fauteuil. La comtesse disait :
– Mais, en réalité, ma petite, je ne comprends pas cette aversion insupportable que vous éprouvez pour le vicomte.
– Il me fait horreur !
L’accent de Saphir eût fait bondir le vicomte sur son siège, s’il n’eût été sous l’étreinte de la léthargie.
– Il vous fait horreur ? dites-vous, fit la comtesse d’un ton naïf.
– Oh ! oui.
– Pourquoi ?
– Parce que je crois qu’il a du sang sur les mains, madame.
– Ciel ! fit la comtesse.
– Je ne sais quel crime affreux il a commis, continua Saphir, quelle fortune il a volée, mais son fils le fuit comme on fuit le bourreau ou un pestiféré.
A ces derniers mots, il sembla au vicomte que la lame d’un poignard lui pénétrait froide et acérée jusqu’au fond du cœur.
– Oh ! quel épouvantable rêve ! se dit-il. On m’a mis dans un moule de fer…
Et, certes, s’il avait pu secouer cette paralysie terrible, le vicomte aurait fui. La comtesse reprit :
– Mais êtes-vous bien sûre de ce que vous dites là, ma petite ?
– Oh ! très sûre…
– N’êtes-vous point la dupe de quelque abominable calomnie ?
– Ecoutez, je vais vous dire ce que je sais.
– Voyons ?
– Il y a trois mois, le vicomte est arrivé un matin dans mon appartement, rue Saint-Lazare : « Mon enfant, m’a-t-il dit, vous aimez mon fils, n’est-ce pas ? – Oh ! de toute mon âme, lui ai-je répondu. – Eh bien ! si vous l’aimez ainsi, il faut renoncer à lui. Il ne faut pas briser votre avenir. » Alors il m’a raconté que Paul devait épouser sa cousine, que si je persistais à le voir, je ferais manquer ce mariage, et j’ai eu la naïveté de le croire. Il m’a emmenée en Normandie, et, m’enfermant avec lui dans une maison de campagne appelée la Charmerie, il est bientôt devenu amoureux fou de moi. Alors, je me suis enfuie.
– Mais, observa la comtesse, je ne vois pas jusque-là l’ombre d’un crime, ma petite.
– Attendez ! Paul ne se mariait pas. Tout au contraire, épris d’une folle passion pour une inconnue, il était venu dans les environs de la Charmerie.
Là, il s’est rencontré avec son père, le pistolet au poing, dans une chambre sans lumière, et quand une clarté subite les a enveloppés, le vicomte de la Morlière est tombé à genoux et comme foudroyé.
Il croyait me trouver dans la maison, et la femme qui lui est subitement apparue, tenant un flambeau à la main, cette femme qui n’était autre que celle que poursuivait Paul, – cette femme lui a fait jeter un cri terrible.
Il est tombé à genoux, il a demandé grâce et a cru voir un fantôme sorti de sa tombe.
– De qui tenez-vous ces détails, ma petite ? demanda la comtesse.
Le vicomte écoutait, et s’il n’eût été complètement paralysé, on eût entendu les battements de son cœur.
– Quel épouvantable cauchemar ! pensait-il. Ah ! si je ne rêvais pas, si cela était vrai, Saphir me mépriserait comme un criminel que je suis.
Une fois encore, il essaya de se secouer et de tourner la tête.
– Je vais m’éveiller ! pensait-il, je suis sans doute dans mon lit.
Elles passèrent devant lui, et comme il y voyait ni plus ni moins qu’un somnambule à travers ses paupières closes, il les vit toutes deux. Saphir marchait la première. Quand elle fut sur le seuil de cette porte par où l’homme aux lunettes bleues était sorti, elle s’arrêta, se retourna vers le vicomte, étendit la main vers lui :
– Tenez, madame, dit-elle, regardez bien cet homme, c’est un assassin !
Puis elle souleva la portière et toutes deux disparurent.
– Mon Dieu ! pensait M. de la Morlière, je suis un grand coupable, mais le châtiment que vous m’infligez est à la hauteur de mon forfait… Oh ! si je pouvais me réveiller…
Le salon demeura vide un instant. Puis la porte se rouvrit et le vicomte, qui croyait toujours rêver, vit entrer un homme qu’il reconnut sur-le-champ.
C’était John, le groom anglais, le domestique qu’il avait emmené à la Charmerie.
John s’approcha et prit une chaise sur laquelle il s’assit à califourchon, à deux pas du vicomte.
– Mais c’est épouvantable ! pensait celui-ci.
– Bonjour, vicomte, dit le groom, bonjour, cher maître. Vous êtes aussi immobile qu’une statue. Mais vous voyez et vous entendez… Donc, nous pouvons causer. Oh ! j’ai beaucoup de choses à vous dire, vicomte…
Et le groom ricanait, et son sourire était si satanique que le vicomte se demanda s’il n’était pas mort et déjà en proie aux tortures des damnés.
John lui faisait l’effet d’un démon.
– Vous croyez dormir, vicomte, poursuivit le groom, mais vous ne dormez pas. N’avez-vous pas cru, tout à l’heure, qu’on vous brisait les tempes à coups de marteau ? Eh bien ! c’était moi, moi, qui vous frottais avec un poison indien, qui a le singulier privilège d’engourdir et de pétrifier, mais qui laisse à l’ouïe et à la vue toute leur finesse.
Donc c’est moi, mon cher vicomte, et j’ai beaucoup de choses à vous dire. Mais d’abord procédons par ordre…
Saphir vous méprise, votre fils vous déteste…
Et cependant, ni Saphir, ni votre fils ne savent l’histoire de vos crimes. Ils les ont devinés, voilà tout. Mais patience, ils vont être fixés là-dessus !
Alors le groom frappa dans sa main. Aussitôt la porte se rouvrit et Saphir entra.
Elle donnait la main à Paul de la Morlière.
Derrière eux marchait Victor de Passe-Croix.
Tous trois vinrent se ranger debout et silencieux autour du fauteuil du vicomte.
– Monsieur Paul, dit alors le groom, il est temps encore, partez…
– Non, murmura Paul, je veux savoir.
– Moi aussi, dit Victor, car je ne veux pas douter sans raison de l’honneur de mon père.
– Oh ! quel rêve ! quel rêve ! pensait le vicomte.
Le groom sortit alors un rouleau de papier de sa poche.
C’était le manuscrit que, six mois auparavant, Danielle avait remis aux quatre chevaliers du Clair de Lune.
C’était le Manuscrit du Domino.
Paul arrêta le groom au premier mot, en lui posant la main sur le bras :
– Monsieur, dit-il, je vais vous écouter jusqu’au bout. Je vous jure que je ne vous interromprai pas ; mais, en retour, vous allez me faire une promesse.
Vous allez me jurer que vous me donnerez la preuve des faits que vous allez avancer.
– Oui, monsieur.
Et le groom lut…
Cette lecture dura près de deux heures. Ce fut un supplice sans nom pour le vicomte, un supplice non moins affreux pour les deux jeunes gens.
Quand Rocambole eut tourné le dernier feuillet du manuscrit du domino, Victor et Paul, le front baigné de sueur, le visage pâli par la honte, savaient que le vicomte de la Morlière, le baron de Passe-Croix et le chevalier de Morfontaine avaient assassiné le comte de Main-Hardye, la malheureuse Diane et volé l’héritage de Danielle.
Le vicomte pensait :
– Si je ne rêvais pas, je n’aurai plus qu’à me brûler la cervelle.
– Monsieur, dit alors Paul de la Morlière, vous m’avez promis des preuves, il me les faut ou je vous tue !
Et il posa un petit stylet, qu’il portait toujours sur lui, sur le marbre de la cheminée.
– Monsieur, répondit le groom avec calme, les preuves, les voilà !
Il frappa de nouveau dans ses mains, la porte s’ouvrit de nouveau. Un homme et une femme entrèrent.
– Danielle ! s’écria Paul.
– La femme de Sologne ! exclama Victor.
– La fille de Diane, répondit la jeune fille d’un ton grave et triste.
Puis elle attacha ses deux grands yeux bleus sur les deux jeunes gens :
– Regardez-moi bien, dit-elle, et voyez si je mens… Puis elle étendit la main vers le vicomte toujours immobile.
– Cet homme, dit-elle, est l’assassin de mon père et de ma mère.
Victor poussa un cri sourd ; Paul chancela. Mais soudain, il se redressa, et, désignant celui qui venait d’entrer :
– Quel est donc cet homme ? demanda-t-il.
– C’est Ambroise, le valet de chambre et le complice de votre père, répondit Rocambole.
– Et, dit Ambroise, je suis prêt à témoigner en justice que tout ce que vous venez d’entendre est vrai.
Le doute n’était plus permis.
Victor prit la main de Paul et lui dit :
– Nous sommes frères à présent, frères par le malheur, par l’infamie. Viens, frère, nous allons partir pour cette terre d’Afrique où le feu purifie. C’est au milieu d’une grêle de balles, c’est sous l’habit du simple soldat qu’il nous faut aller conquérir le droit de demander l’autorisation de changer de nom.
Tous deux s’inclinèrent devant Danielle, pâle et triste, tous deux sortirent le front penché et la mort au cœur…
Alors encore le vicomte éperdu essaya de briser le moule invisible qui l’étreignait, et l’effort qu’il fit fut si surhumain qu’il parvint à remuer les lèvres et les bras.
Mais, en ce moment, les lumières s’éteignirent, un rire moqueur se perdit dans l’obscurité, et tout rentra dans le silence.
Puis un bourdonnement étrange se fit aux oreilles du vicomte, sa pensée s’obscurcit, il lui sembla de nouveau qu’on lui brisait les tempes ; il se sentit emporté dans un tourbillon fantastique, et l’ivresse, un moment dissipée par le poison indien, l’étreignit de nouveau…
Quand le jour vint, le vicomte de la Morlière rouvrit les yeux.
Il n’était plus dans son fauteuil, mais étendu sur le parquet.
Un premier rayon de soleil filtrait à travers les rideaux.
Le vicomte se leva avec peine, demeura un moment immobile au milieu du salon, puis il fit un pas vers une porte ouverte.
– Où suis-je donc ? se demanda-t-il, où suis-je ?
La porte ouverte donnait sur une chambre à coucher.
Les souvenirs du vieillard étaient confus encore, mais bientôt ils s’éclaircirent un à un.
D’abord il se rappela que Saphir l’avait conduit en ce lieu, la veille au soir, puis elle était partie, puis… Le voile qui obscurcissait son cerveau se déchira, et ce qu’il croyait être un rêve revint à sa pensée tout entier et dans tous ses détails.
Il éprouva alors un battement de cœur terrible et ses cheveux blancs se hérissèrent.
– Oh ! que j’ai souffert ! se dit-il ; mon Dieu, que j’ai souffert !…
Il alla ouvrir une croisée. Cette croisée donnait sur la cour du vieil hôtel.
La cour était déserte.
Le vicomte exposa son front brûlant à l’air frais du matin, et il essaya de réfléchir, se posant avec effroi cette question terrible :
– Etait-ce bien un rêve ?
Mille arguments pour et contre cette opinion se croisèrent alors comme des éclairs, un soir d’orage, dans son cerveau tourmenté.
Celui qui plaidait le plus en faveur du rêve, c’était cette paralysie étrange à laquelle il avait été en proie.
Puis ensuite ce défilé de personnages, parmi lesquels se trouvait Ambroise, Ambroise, l’âme damnée du vicomte, le seul homme en qui il eût une confiance absolue.
Mais en même temps il songea aux paroles que John le groom lui avait dites :
– Vous croyez rêver mais vous ne rêvez pas.
Il quitta la croisée, parcourut le salon, entra dans la chambre à coucher et fit le tour de l’appartement.
L’appartement était désert. Sur la table de la salle à manger se trouvait une lettre.
Elle était à son adresse. Il l’ouvrit et lut :
« 10 heures du soir.
« Mon cher vicomte,
« Vous êtes ivre ; je retourne rue Saint-Lazare. Je reviendrai vous voir demain matin.
« Saphir. »
Comme le vicomte achevait la lecture de cette lettre, il entendit une clef qui tournait dans la serrure.
Il se précipita vers la porte et poussa un cri de joie.
C’était Saphir.
Saphir était calme, souriante ; elle dit au vicomte un bonjour qui mit à nu ses dents éblouissantes.
– Ah ! mon Dieu, dit-elle, comme vous êtes pâle !
En lui voyant sa lettre à la main, elle ajouta :
– Comment ! vous ne l’avez pas lue hier soir ?…
Le vicomte balbutia.
Saphir entra dans la chambre à coucher et remarqua le lit non foulé.
– Comment ! dit-elle, vous ne vous êtes pas couché ?
– J’ai passé la nuit dans le fauteuil où vous m’avez laissé.
– Mais c’est absurde ! Savez-vous bien que vous étiez gris hier soir ?
– C’est vrai… c’est ce vin jaune… Quel singulier vin !…
– Mais comme vous me regardez, mon Dieu qu’avez-vous donc ?
– Je ne sais pas… je…
– On dort si mal dans un fauteuil, vous aurez fait un mauvais rêve…
Le vicomte tressaillit.
– C’est vrai, dit-il, j’ai fait des rêves étranges, ma petite.
Saphir se laissa tomber sur un siège, et reprit en riant :
– Peut-être avez-vous rêvé guillotine. Ce n’est pas drôle !
Le vicomte frissonna.
– Non, dit-il.
– Alors vous avez peut-être rêvé d’assassinat, c’est tout un.
M. de la Morlière sentit ses cheveux se hérisser et son regard sembla de nouveau vouloir pénétrer jusqu’au fond du cœur de Saphir.
– Je ne sais plus au juste ce que j’ai rêvé, dit-il, mais c’est affreux !
– Vraiment ?
– Et puis j’ai vu passer devant moi des quantités de personnages.
– Bah !
– Vous, d’abord…
– Ce n’est pas étonnant, puisque vous m’aimez.
– Ensuite, la comtesse…
– Vous aviez dîné avec elle.
– Et puis, mon fils…
– Tiens ! je l’ai vu hier soir, ce pauvre Paul, et j’ai rêvé de lui. Après ?
Le vicomte fronça le sourcil.
– Ah ! vous l’avez vu ?
– Oui…
– Eh… sans doute…
– Ah ! mon cher, dit Saphir, moi aussi j’ai fait un drôle de rêve, allez ! Dans ce rêve, je voyais Paul qui me disait :
– Si tu savais ce que mon père a fait, tu en aurais horreur.
Une sueur glacée mouilla les tempes du vicomte.
– Au nom du ciel, murmura-t-il d’une voix sourde, au nom du ciel, taisez-vous, mon enfant !
– Soit. Voyons la suite de votre rêve. Après moi, après la comtesse, après Paul, qui avez-vous vu encore ?
– Un ancien valet de chambre à moi, un homme qui doit être mort.
– Et puis ?
– Et puis John.
– Notre domestique de la Charmerie ?
– Justement.
– Est-ce tout ?
Le vicomte hésita.
– Je gage, dit Saphir, qu’il y avait quelqu’un encore.
– Oui, une femme blonde… une inconnue… Je ne sais pas son nom…
– Est-ce que ce ne serait pas celle que votre fils… Ah ! vous savez, Paul m’a raconté une drôle d’histoire, hier soir…
M. de la Morlière chancela.
– Mon Dieu ! se répétait-il, si tout cela était vrai… si je n’avais pas rêvé !…
Mais Saphir reprit avec son plus charmant sourire :
– Je viens vous faire ce matin une toute petite visite… mais ce soir, je viendrai dîner avec vous ! Seulement, j’ai horreur des gens qui ne savent pas boire et je vous ferai boire de l’eau… rien que de l’eau…
– Oui, pensait le vicomte, je dois avoir, j’ai certainement rêvé. Autrement me sourirait-elle ainsi ?
Elle vint s’asseoir auprès de lui et lui prit la main :
– Vous savez, mon cher ami, quelles sont mes conditions ? lui dit-elle.
– Mais… il me semble…
– Je vais vous garder prisonnier.
– Ici ?
– Et si vous sortez, vous ne me reverrez jamais !…
– Mais ne pourrai-je aller chez moi ?
– C’est impossible. Si vous mettez le pied dehors, vous ne me reverrez pas. Maintenant, au revoir.
– Comment ! vous partez déjà ?
– J’ai une course pressée… ma bonne va venir et vous servira à déjeuner. A ce soir.
Il voulut la retenir, mais elle lui glissa des doigts comme une couleuvre, laissant bruire un frais éclat de rire entre ses lèvres roses…
Quand elle fut partie, le vicomte murmura avec un soupir de soulagement :
– Allons ! j’avais rêvé… mais si un rêve pareil se reproduisait, je deviendrais fou…
Comme il faisait cette réflexion, il passa une main sur ses tempes encore mouillées de sueur, puis, machinalement, il la ramena sur son visage et ses lèvres la touchèrent.
Soudain, il jeta un cri terrible. Sa main était humectée d’un acide qui lui brûla les lèvres comme un fer rouge…
Et le vicomte, pâle et frissonnant, se souvint de l’étrange sensation de la nuit qui lui brisait les tempes, et il songea à ces paroles de John le groom :
« Je vous ai frotté avec un poison indien qui paralyse le corps… »
Il n’avait donc pas rêvé !…
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