Chapitre 59
Tandis que M. de la Morlière était sous le poids d’une anxiété impossible à décrire, une tout autre scène se passait à l’hôtel de Passe-Croix.
Le baron et sa femme causaient à voix basse dans un coin du salon, jetant tour à tour un regard inquiet et navré sur leur fille.
Flavie s’était mise au piano, et elle exécutait une polka entraînante avec une animation vertigineuse qui ne disait que trop que la malheureuse enfant était toujours folle.
– Pauvre Flavie ! murmurait Mme de Passe-Croix, dont les yeux étaient pleins de larmes.
Flavie quitta brusquement son piano et se leva.
– Maman, dit-elle, est-ce que mon mari n’est pas revenu ?
Le père et la mère se regardèrent avec consternation.
– C’est singulier ! fit la jeune fille, chaque fois que je vous parle de mon mari, vous n’avez pas l’air de savoir ce que je veux vous dire.
Le baron et la baronne se taisaient et baissaient les yeux.
– Vous savez pourtant bien, reprit-elle, que j’ai épousé, voici quinze jours, M. Albert Morel, un parfait galant homme… que j’aime… Ah ! cher Albert…
– Mon enfant, dit la baronne, tu es un peu souffrante, tu dois avoir la fièvre… Si tu te reposais ?
– Mais où donc est allé mon mari ? reprit Flavie.
Et comme on ne lui répondait pas, elle se prit à fondre en larmes. Sa mère la prit dans ses bras.
– Viens ! dit-elle, allons au jardin… le grand air te fera du bien…
Et elle l’entraîna hors du salon, laissant M. de Passe-Croix sous le coup d’un douloureux accablement.
A peine les deux femmes étaient-elles parties, qu’un domestique entra, apportant une lettre sur un plateau.
Le baron jeta les yeux sur la suscription, et tressaillit en reconnaissant l’écriture de son fils.
C’était, en effet, une lettre de Victor, ainsi conçue :
« Mon père,
« J’aurais à passer un an encore à Saint-Cyr pour en sortir officier. Mais de graves motifs m’empêchent d’attendre cette époque. Mon cousin Paul et moi nous venons de nous engager dans un régiment de chasseurs d’Afrique.
« Adieu, mon père.
« Votre fils, Victor. »
M. de Passe-Croix poussa un cri étouffé en achevant la lecture de cette lettre :
– Oh ! je suis maudit ! murmura-t-il.
Un coup de sonnette se fit entendre dans la cour au moment où il prononçait ces mots.
Le valet reparut deux minutes après. Cette fois, il apportait une carte.
– Que me veut-on encore ? fit le baron avec impatience. Il jeta les yeux sur la carte et lut :
Sir John, médecin anglo-indien.
– Monsieur, dit le valet, ce monsieur insiste pour être reçu.
– Eh bien ! faites entrer, dit le baron.
Le médecin anglo-indien, sir John, nos lecteurs l’ont déjà reconnu, était vêtu de noir des pieds à la tête.
Il salua le baron avec une raideur toute britannique, et lui dit :
– Je vous demande mille fois pardon, monsieur le baron, de me présenter ainsi sans avoir l’honneur d’être personnellement connu de vous.
– Monsieur, répondit le baron, votre carte m’a appris que vous êtes médecin.
– Médecin aliéniste, monsieur le baron, répondit sir John.
Le baron tressaillit.
– Or, continua sir John, je fais de la médecine simplement pour l’amour de l’art, ayant gagné au service du rajah de Singapoure une fortune immense. Je suis venu à Paris pour y étudier la folie, comme je l’ai étudiée dans l’Inde, où j’ai obtenu des cures merveilleuses.
– Ah ! monsieur, dit le baron, si vous guérissez ma pauvre fille… la moitié de ma fortune…
– Monsieur, interrompit sir John en souriant, j’ai eu l’honneur de vous le dire, je n’exerce pas pour de l’argent ; mais c’est parce que je crois pouvoir guérir Mlle de Passe-Croix que j’ai pris la liberté de me présenter.
Le baron saisit les mains de sir John et les serra.
– Vrai, dit-il, vous la guéririez ?
– Oui.
– Complètement ?
– En quelques jours, si sa folie est telle qu’on me l’a dépeinte.
– Ah ! fit le baron, on vous a dépeint sa folie, monsieur ?
– Oui.
– Qui donc ?
– Votre fils.
Le baron pâlit.
– Vous connaissez mon fils ?
– Je suis un de ses amis.
M. de Passe-Croix eut un singulier battement de cœur.
– En vérité, dit-il, mon fils aurait pu vous amener, monsieur.
– Monsieur votre fils est parti ce matin pour Marseille, monsieur.
Un nuage passa sur le front du baron, mais il ne répondit pas un mot. Le médecin continua :
– Nous autres gens des tropiques, nous avons une médecine toute spéciale, la médecine des raisons. Nous nous servons de ce qui tue pour guérir. Monsieur Victor m’a donné sur la folie de sa sœur quelques détails qui m’étaient indispensables…
Le baron fronça le sourcil.
– Oh ! soyez tranquille, monsieur, se hâta d’ajouter sir John, le médecin est un confesseur ; son cœur est une tombe. Il sait garder les plus terribles secrets.
– Ainsi, fit le baron d’une voix tremblante, vous savez…
– Je sais que Mlle Flavie de Passe-Croix a eu la tête tournée par un misérable… c’est donc une folie d’amour à laquelle elle est en proie.
Le baron courba la tête.
– Or, poursuivit sir John, le seul moyen de guérir cette folie, c’est l’oubli.
– Comment ?
– Il faut qu’il s’établisse une lacune dans l’esprit de mademoiselle Flavie, entre la veille du jour où elle a rencontré M. Albert Morel…
– Vous savez son nom ?
– Votre fils me l’a dit.
– Je vous écoute, monsieur, murmura le baron en soupirant.
– Je vous disais donc, reprit sir John, qu’il est nécessaire que la mémoire de ce qui s’est passé entre ce jour et aujourd’hui lui fasse absolument défaut.
– Et vous obtiendrez ce résultat ?
– Je l’obtiendrai, répondit sir John, avec l’accent de la conviction.
– Et ma fille retrouvera la raison ?
– La raison et la gaieté. Elle n’aura pas souvenance de cet homme.
– Mais, enfin, elle s’étonnera tout au moins ?
– Il sera facile de lui persuader qu’elle a éprouvé une sensation violente, un grand effroi, et que, à la suite de cet effroi, elle a momentanément perdu l’esprit.
– Et c’est par de certains poisons que vous espérez obtenir ce résultat, monsieur, demanda le baron.
– Oui. Mais rassurez-vous ces poisons sont employés à des doses infiniment petites.
– Ah !
– Et vous n’aurez rien à craindre pour votre chère enfant.
– Et ce traitement sera-t-il long ?
– Trois ou quatre jours.
– Comment ! dans trois ou quatre jours vous pourriez guérir ma fille ?
– Oui, monsieur.
Sir John parlait avec une conviction qui pénétra dans l’âme de M. de Passe-Croix.
– Nous commencerons le traitement quand vous voudrez, monsieur, ajouta-t-il.
– Mais tout de suite, monsieur, tout de suite ! s’écria le baron.
Sir John sourit.
– Non, dit-il, mais ce soir… c’est toujours le soir qu’on commence à opérer.
– Eh bien ! ce soir…
– Il serait nécessaire que je visse Mlle de Passe-Croix au moins une heure avant.
– Monsieur, dit le baron, oserai-je vous prier à dîner.
– J’accepte, répondit sir John.
Il prit son chapeau et se leva.
– Ce soir, dit-il, nous commencerons l’épreuve. Au revoir, monsieur.
M. de Passe-Croix demeura un peu abasourdi, après le départ de sir John.
La lettre de son fils, qui semblait lui dire un éternel adieu, puis l’arrivée de cet inconnu, qui se disait l’ami de Victor, exerçait la médecine gratuitement, et se faisait fort de guérir Flavie, tout cela avait été si rapide, si inattendu, que c’était à se demander si ce n’était point un rêve.
Mme de Passe-Croix rentra.
Elle était seule.
– J’ai obtenu, dit-elle, que cette malheureuse enfant se mît au lit. Maintenant elle est plus calme. O mon Dieu ! quelle épreuve terrible vous nous envoyez ?
Le baron prit la main de sa femme.
– Et si on la guérissait ?…
La pauvre mère jeta un cri.
– Oui, mon amie, on la guérira.
– Mais qui ?
– Un médecin anglais qui sort d’ici et qui viendra ce soir.
– Hélas ! soupira la baronne, il y a tant de médecins qui prétendent pouvoir guérir la folie !…
– Oh ! celui-là ne se vante pas, j’en ai la conviction.
– Mais qui vous en a parlé ? est-ce que vous l’avez fait venir ?
– C’est Victor qui vous l’envoie.
– Victor !… dit la baronne en tressaillant.
Puis elle ajouta avec un accent de profonde tristesse :
– Savez-vous, mon ami, que depuis notre malheur, la conduite de Victor est étrange ?
– Ah ! vous trouvez ?
– Il fuit la maison…
– C’est vrai.
– Et voici deux jours que je ne l’ai vu, murmura la baronne.
M. de Passe-Croix soupira, mais il garda le silence.
– La dernière fois qu’il est entré dans ma chambre, il était pâle, et sa démarche trahissait une singulière émotion.
– Qu’as-tu, mon enfant ? lui ai-je demandé.
– Rien, bonne mère.
– Tu es triste…
– Mais non.
– Oh ! tu ne peux me tromper, lui ai-je dit. Est-ce qu’on trompe l’œil d’une mère ?
– Eh bien ! m’a-t-il dit avec un accent qui m’a bouleversée… je souffre ! Adieu, ma mère…
Il m’a embrassée convulsivement et il s’est enfui. Depuis lors, je ne l’ai pas revu.
M. de Passe-Croix gardait un silence farouche.
La baronne poursuivit :
– Dominique, votre valet de chambre, m’a dit hier que vous aviez eu une scène violente avec Victor.
– Ah !
– Est-ce vrai ?
– Oui, madame.
– Mais pourquoi cela monsieur !
– Parce qu’il ne veut pas retourner à Saint-Cyr.
– Oh ! cela est impossible, s’écria la baronne. Victor a trop l’amour de la carrière militaire…
– Justement, il veut s’enrôler comme simple soldat, madame.
La baronne jeta un cri.
– Mais il est fou ! dit-elle.
Alors le baron prit une lettre sur la cheminée. C’était celle de Victor ; il la remit à la baronne, lui disant :
– Tenez, madame, lisez.
Et comme Mme de Passe-Croix étouffait un nouveau cri, le baron ajouta :
– Il est parti ce matin pour Marseille ; nous ne le reverrons plus.
– O mon Dieu ! murmura la baronne frémissante, en tombant à genoux ; quel crime avons-nous donc commis que vous nous frappiez ainsi ?
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Quelques heures plus tard, le médecin aliéniste, sir John, était assis à la table du baron de Passe-Croix, vis-à-vis de la pauvre insensée.
Flavie était d’une gaieté navrante.
– Monsieur, disait-elle à sir John, vous venez du Havre, n’est-ce pas ?
– Oui, j’en arrive.
– Vous avez dû y rencontrer mon mari. Vous le connaissez ?
– Oui, madame.
– Va-t-il bientôt revenir ?
– Dans deux jours.
Flavie frappa dans ses mains avec une joie d’enfant.
– N’est-ce pas qu’il est charmant, mon petit mari ? dit-elle.
– Oui, certes. Et, dit le docteur, il m’a remis quelque chose pour vous.
– Ah ! vraiment ?
– C’est un flacon d’odeur.
Le médecin tira, en effet, de sa poche un joli petit flacon d’argent ciselé et le tendit à Flavie.
– Respirez donc ce parfum, madame, dit-il. Flavie prit le flacon et l’approcha de ses narines.
– Oh ! que cela sent bon ! dit-elle.
Puis, soudain, elle renversa un peu la tête en arrière, comme cédant à un sentiment de bien-être, puis ses yeux se fermèrent…
– Mon Dieu ! s’écria la baronne effrayée, qu’avez-vous donc fait, monsieur ?
Sir John sourit.
– Ne craignez rien, madame, dit-il. C’est mon traitement qui commence.
Flavie venait d’être prise d’une sorte de torpeur.
– Mère, dit-elle, si nous allions faire un tour de jardin ?…
Mme de Passe-Croix consulta sir John du regard.
– Il fait trop chaud ici, ajouta Mlle de Passe-Croix.
La baronne se leva et prit sa fille par la main.
– Allez, madame, dit tout bas le docteur, faites-lui faire un tour de jardin, puis conduisez-la dans sa chambre, et tâchez qu’elle se mette au lit. Alors vous viendrez me prévenir.
La baronne sortit emmenant sa fille.
M. de Passe-Croix et sir John demeurèrent seuls.
– Monsieur le baron, dit alors sir John, j’ai eu pour professeur de médecine aliéniste un jeune homme qui a fait quelque bruit…
– Ah !
– Le docteur noir, ajouta sir John, un homme qui a fait à Paris il y a vingt ans, des cures merveilleuses.
Le baron tressaillit.
– Est-ce que vous ne l’avez pas connu ?
– Mais… si… un peu… j’en ai entendu parler…
– Victor m’a raconté, poursuivit sir John ; qu’il avait soigné une jeune femme de votre famille…
– Tiens ! c’est vrai, dit le baron, ma cousine Diane…
– Qui se tua au château de Bellombre, en Poitou.
– C’est vrai…
M. de Passe-Croix était pâle.
– Il paraît, continua sir John, que ce funeste événement arriva justement tandis que le docteur tentait une expérience…
Et sir John attacha sur le baron un regard pénétrant et froid.
– Je crois, en effet, m’en souvenir.
– Mme Diane de Morfontaine, poursuivit sir John, était appuyée au balcon de sa chambre, elle tenait son enfant dans ses bras, lorsqu’un houhoulement lointain…
– Monsieur, interrompit brusquement le baron, dont les tempes étaient baignées de sueur, je m’étonne que mon fils Victor ait pu vous donner ces détails.
– Attendez, monsieur le baron… lorsqu’un houhoulement lointain, qui devait lui rappeler le signal que lui donnait autrefois le comte de Main-Hardye, se fit entendre. Madame Diane s’élança, son enfant dans les bras.
» L’appui de la croisée se rompit, et la mère et l’enfant tombèrent de vingt pieds de haut.
– Tout cela est vrai, monsieur.
– Eh bien ! acheva sir John, le docteur a toujours eu une conviction.
– Ah !
– Une conviction inébranlable.
– Laquelle ?
– C’est qu’on avait scié la barre d’appui.
M. de Passe-Croix étouffa un cri et se leva pâle et frissonnant.
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