‹ Le Testament de Grain-de-SelChapitre 7 sur 71 · Chapitre 6

Chapitre 6

Le lendemain, M. Octave Brunot se rendit un peu tard à la pension des sous-lieutenants et des lieutenants. Ces messieurs, dont le régiment était caserné au quai d’Orsay, prenaient leurs repas dans un café de la rue Bellechasse, et dînaient à cinq heures.

« A cinq heures et demie, M. Octave Brunot n’avait point encore paru.

« Quand il arriva, ces messieurs allaient quitter la table.

« On allait se récrier et mettre cette inexactitude du lieutenant sur quelque aventure galante, lorsqu’on s’aperçut qu’il était pâle et de sombre humeur.

« – Ah çà, mon ami, lui dit M. de Valserres, cette fois, tu nous donneras une explication, j’imagine ?

« – A propos de quoi ?

« – Mais à propos de ce revirement d’esprit qui semble s’être emparé de toi depuis ma déplorable affaire d’hier. Je déclare qu’il est fort dur d’avoir à se reprocher la mort d’un homme qu’on ne haïssait pas, et que ce souvenir m’assombrira longtemps ; mais je déclare aussi que tu n’as pas le droit, toi, de t’affliger plus que je ne le fais moi-même.

« – Ce n’est point de cela qu’il s’agit.

« – Et de quoi donc ?

« M. Octave Brunot hésita un instant et regarda tour à tour chacun des convives, lesquels étaient au nombre de dix.

« – Au fait, dit-il, je ne vois ici que des camarades, des amis…

« – Parbleu ! fit un jeune sous-lieutenant frais débarqué de Saint-Cyr.

« – Et je suis persuadé, messieurs, continua M. Octave Brunot, que vous n’hésiterez pas à m’engager votre parole d’honneur que ce que je vais vous dire ne sortira point d’ici.

« Chacun des officiers leva la main.

« – Qu’à cela ne tienne ? dit l’un d’eux.

« – Vous me jurez d’être discrets ?

« – Tous, parbleu ! va donc !…

« La physionomie et l’accent du lieutenant Brunot avaient quelque chose d’étrange, de mystérieux qui piquait la curiosité de tous au plus haut point.

« – Allons ! nous t’écoutons, dit M. de Valserres en plaçant ses deux coudes sur la table.

« M. Brunot reprit :

« – Pour que vous puissiez comprendre ce que je vais vous confier, messieurs, il est nécessaire que je vous raconte une anecdote de mon enfance.

« – Voyons !

« – Je suis Breton, vous le savez. Dans mon pays, il y a des landes incultes qu’il faut souvent traverser pour se rendre d’un village à l’autre. J’avais dix ans, lorsqu’un assassinat fut commis à une demi-lieue de la maison de mon père. Un vieillard de mon village a été trouvé dans la lande frappé de onze coups de couteau. Des bergers rapportèrent le cadavre. On prévint la famille, et les enfants accoururent à la maison où le corps avait été déposé. Ce fut une scène de désolation ; mais celui qui se montra le plus désespéré, le plus inconsolable, ce fut le fils aîné de la victime. Il sanglotait, se roulait sur le cadavre, s’arrachait les cheveux et poussait des cris. J’avais assisté à cette triste reconnaissance et on m’avait emmené tout impressionné. Le fils aîné de la victime se nommait Pornic.

« – Pauvres gens ! dit ma mère le soir à souper, sont-ils désolés… et ce pauvre Pornic !

« – Oh ! celui-là, dis-je tout à coup, il est moins désolé qu’on ne croit.

« On me regarda avec étonnement. Je vous l’ai dit, j’avais dix ans alors.

« – Et pourquoi donc ? demanda mon père.

« – Parce qu’il est l’assassin, répondis-je.

« Ma mère jeta un cri ; mon père prétendit que j’étais fou. Deux mois après, Pornic fut reconnu coupable de parricide et exécuté sur la place publique de Saint-Malo.

« – Mais, dit un sous-lieutenant, comment avais-tu supposé… ou deviné ?…

« – Je ne sais pas… un instinct secret… une voix intérieure m’avait crié que cet homme, en apparence livré à toutes les furies du désespoir, était le seul, le vrai coupable.

« – Sais-tu, dit M. de Valserres, que tu aurais fait un fameux juge d’instruction, Octave ?

« – Peut-être.

« – Mais où veux-tu en venir ?

« – Attendez. Voici encore une anecdote qui va venir à l’appui de ce que je viens de vous dire. Dix ou quinze ans après, je me trouvais à Marseille, où mon régiment s’embarquait pour l’Afrique. Je fis, dans un café, la rencontre d’un jeune homme, un fort joli garçon, qui jouait au billard comme Berger, et qui était l’ami d’un de mes amis. Chose bizarre ! j’éprouvai instantanément pour ce jeune homme une aversion inexplicable, et, le soir, je ne pus m’empêcher de dire à notre ami commun : – Voilà un garçon qui finira mal.

« – Et tu devinas ?

« – L’année suivante, il assassina son oncle, un riche banquier dont il devait hériter, et il fut condamné au bagne.

« – Voilà, en effet, interrompit Charles de Valserres, une seconde histoire aussi étrange pour le moins que la première. Mais est-ce le souvenir des deux qui te rend si morose aujourd’hui ?

« – Non, ce n’est pas cela.

« – Qu’est-ce alors ?

« – C’est la crainte, j’oserais presque dire la conviction que nous avons été, hier, les complices involontaires d’un crime abominable.

« – Plaît-il ?

« – D’un assassinat !… ajouta Octave Brunot avec un accent énergique.

« On se récria autour de lui, mais il poursuivit :

« – Messieurs, j’ai vos paroles d’honneur et par conséquent je puis parler.

« – Eh bien ? fit-on à la ronde.

« Octave Brunot regarda son ami, M. Charles de Valserres.

« – Veux-tu savoir toute ma pensée ?

« – Oui, parle.

« – Ce n’est pas toi qui as tué, hier, loyalement, M. Raymond de Luz ; ce jeune homme est mort assassiné par son ami, M. Félix de Nancery !

« Ces paroles, on le conçoit produisirent une émotion violente parmi les jeunes officiers.

« – Messieurs, dit le lieutenant Brunot, sur mon honneur de soldat et de Breton, je vous jure que ce que je viens de dire est ma conviction, et que cette conviction repose pour ainsi dire sur des faits matériels.

« – Ma parole d’honneur ! murmura M. Charles de Valserres, je crois que mon pauvre Octave est devenu fou.

« Il interrogea ses amis du regard. Ceux-ci semblaient partager cette opinion.

« Le lieutenant Octave Brunot comprit le sentiment d’incrédulité qui s’était emparé des jeunes officiers.

« – Messieurs, dit-il, vous m’avez promis de m’écouter.

« – Oui, mais…

« – Mais je vous dis là des choses dépourvues de sens, n’est-ce pas ?

« – Dame !

« – N’importe, écoutez.

« – Allons ! fit M. de Valserres avec un soupir.

« – Messieurs, poursuivit le lieutenant, hier matin, lorsque je suis arrivé sur le terrain, M. Félix de Nancery, le témoin de M. Raymond de Luz, m’a abordé. Eh bien ! figurez-vous que j’ai éprouvé sur-le-champ la sensation de répulsion bizarre que, deux fois en ma vie déjà, j’avais éprouvée à la vue de gens que je considérais comme des scélérats.

« – Et c’est là-dessus que tu bases ton opinion ? fit un officier.

« – Attendez.

« – Dans tous les cas, observa M. de Valserres, en admettant que M. de Nancery fût un assassin…

« – Il l’est ! dit le lieutenant avec force.

« – Soit ! mais ce n’est pas lui qui a tiré sur son ami. C’est moi.

« – Oui, mais tu avais une balle dans ton pistolet, et M. Raymond de Luz a fait feu sur toi avec un pistolet chargé à poudre.

« – Oh ! par exemple !

« Les officiers se regardèrent et comprirent que M. Octave Brunot n’était pas fou.

« Mais comment allait-il prouver ce qu’il avançait ?

« – Messieurs, continua-t-il, M. de Valserres est là qui vous affirmera n’avoir entendu siffler aucune balle.

« – C’était un maladroit, peut-être.

« – Non, au contraire. Je suis allé aux renseignements, M. Raymond de Luz était le meilleur tireur du tir de Devismes.

« – Oui, mais tirer sur une plaque et casser une poupée n’est point tirer sur un homme. Sa main aura tremblé.

« – C’est inadmissible.

« – Pourquoi ?

« – Parce que Raymond de Luz s’était battu trois fois déjà au pistolet et avait toujours touché son adversaire.

« – Tout cela n’est pas une preuve.

« – Attendez ! Ma conviction était si forte, que je suis allé ce matin au bois, et que, me plaçant là où M. Raymond de Luz s’est placé pour tirer, j’ai regardé droit devant moi…

« – Dans quel but ?

« – Devant moi se trouvait un rideau d’arbres, un taillis si épais, qu’on ne peut voir le jour au travers. Si le pistolet de M. Raymond de Luz renfermait une balle, cette balle n’a pu passer au-dessus, et elle a dû traverser ce massif et briser forcément une branche çà et là. Eh bien ! messieurs, je vous conduirai au bois, vous examinerez vous-mêmes, et, sur mon honneur, j’abandonne un mois de solde à celui qui retrouvera la trace de la balle !

« Ces derniers mots commençaient à persuader quelque peu l’auditoire du lieutenant.

« Il poursuivit.

« – Enfin, messieurs, les pistolets ont été chargés avec des bourres grasses et incombustibles. J’en ai retrouvé trois : deux à trois pas de l’endroit où M. Raymond de Luz est tombé ; la troisième à un mètre environ de la place qu’occupait M. de Valserres. S’il y avait eu une balle dans le pistolet de M. Raymond de Luz, j’aurais retrouvé la quatrième bourre. Une bourre blanche se retrouve sur l’herbe, quand celle-ci est courte et rasée comme on la coupe au bois.

« – Mais j’admets tout cela, dit M. de Valserres, je l’admets, puisque tu le veux ; mais s’il en est ainsi, quel intérêt avait donc ce M. de Nancery à faire tuer son ami ?

« – Ah ! voici où je vais vous convaincre, messieurs : car, depuis hier, j’étais si convaincu, moi-même, que j’ai passé ma journée en cabriolet de régie, courant à droite et à gauche pour recueillir des renseignements.

« – Et tu en as obtenu d’autres encore ?

« – Certainement.

« – Messieurs, dit M. de Valserres, ma parole d’honneur ! je crois rêver.

« M. Brunot continua :

« – J’ai su, hier matin, que MM. de Luz et de Nancery étaient créoles. Je suis allé voir un jeune officier du 15e régiment de ligne, que je connais et qui est créole de Bourbon. Je lui ai demandé s’il connaissait à Bourbon la famille de Luz, et j’ai appris par lui que M. Raymond de Luz, dont il ignorait la mort, du reste, était le plus riche héritier de l’île, et que son ami, M. de Nancery, devait épouser sa sœur unique.

« Cette fois, on ne douta plus.

« – Mais cet homme est un monstre ! s’écria M. de Valserres.

« – Malheureusement, messieurs, répondit M. Octave Brunot, son crime est un de ceux qui ne prouvent rien en justice ; d’ailleurs, il est déjà hors d’atteinte.

« – Que veux-tu dire ?

« – Ce matin, on a enterré M. Raymond de Luz. Deux heures après, M. de Nancery a quitté Paris. Demain il s’embarque au Havre sur un navire qui fait voile pour Bourbon. »

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L’officier de marine en était là de son récit lorsqu’on sonna le lancer.

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