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Chapitre 60

Les derniers mots du docteur anglo-indien, sir John, avaient bouleversé M. de Passe-Croix.

Quel était donc cet homme qui, sous prétexte de guérir sa fille, venait tout à coup lui faire entendre un pareil langage ?

Sir John prit soin de l’apprendre lui-même au baron.

– Monsieur, lui dit-il, je ne vous ai point menti, je guérirai votre fille en quelques jours. Seulement, je vais vous faire mes conditions.

Le baron retrouva un reste d’audace.

– Il me semblait que vous m’aviez dit ce matin, fit-il, que vous exerciez la médecine gratuitement.

– Avec les honnêtes gens, oui, monsieur.

Ces mots firent monter le rouge au visage du baron.

– Monsieur, dit-il, je crois que vous m’insultez !

– Chut ! murmura sir John, nous sommes ici en tête à tête, les éclats de voix ne servent absolument à rien.

L’accent de sir John était froid. Un sourire moqueur glissait sur ses lèvres, et M. de Passe-Croix comprit que cet homme le connaissait tout entier.

– Enfin, monsieur, lui dit-il, que me voulez-vous ?

– Guérir votre fille d’abord, monsieur… ensuite…

Sir John s’arrêta et fixa de nouveau ses regards sur M. de Passe-Croix.

– Ce matin, dit-il, vous m’avez offert la moitié de votre fortune…

Le baron plissa dédaigneusement les lèvres. Sir John poursuivit :

– Je crois avoir des données à peu près certaines sur vos revenus.

– Mais, monsieur…

– Chut ! écoutez-moi jusqu’au bout, monsieur le baron. Vous aviez à vingt-cinq ans, de votre fortune personnelle, dix-neuf mille livres de rente : madame la baronne vous en a apporté en dot trente-trois, total, si je ne me trompe, cinquante-deux. A la mort du général marquis de Morfontaine, vous avez hérité, – vous allez voir que mes chiffres sont exacts, – vous avez hérité, dis-je, de quatre-vingt-seize mille livres de rente.

– Monsieur, dit ironiquement M. de Passe-Croix, vous avez peut-être été clerc chez mon notaire.

– C’est fort possible, ricana sir John. Je poursuis :

» Quatre-vingt-seize et cinquante-deux doivent faire cent quarante-huit, n’est-ce pas ?

– C’est vrai.

– Eh bien, monsieur, si je guéris votre fille, vous me donnerez quatre-vingt-seize mille livres de rente.

Le baron, qui s’était rassis, bondit de nouveau sur son siège.

– C’est mon chiffre, dit froidement le médecin anglo-indien.

Le baron était pâle et ses cheveux se hérissaient.

– Qui donc êtes-vous, dit-il enfin, vous qui venez me dicter des conditions semblables ?…

– J’aimerais assez ne point vous le dire, monsieur, répondit Sir John, car l’énonciation de ma qualité vous produira quelque émotion.

– Non, je veux le savoir… parlez !

– Vous le voulez ?

– Oui.

– Eh bien ! je suis l’exécuteur testamentaire de votre cousine Mme Diane de Morfontaine.

M. de Passe-Croix jeta un cri.

– Chut ! fit sir John en lui serrant le bras, on pourrait croire que je vous assassine…

Une sueur glacée inondait le visage de M. de Passe-Croix.

– Maintenant, monsieur, reprit sir John, vous devez avoir deviné bien des choses, et nous pouvons jouer cartes sur table. Vous avez été le complice de vos deux cousins, le vicomte et le chevalier, et il est des gens qui ont en mains la preuve de vos crimes. Chut ! pas de bruit… on pourrait nous entendre.

Et sir John continua :

– S’il y a des degrés dans le crime, il y en a dans le châtiment. Vous étiez le plus jeune, vous avez été le moins coupable, vous serez le moins puni. Restituez l’héritage volé, et vos cheveux blancs ne seront pas déshonorés ; votre fils pourra porter son nom ; votre fille sera guérie et fera, au premier jour, un mariage honorable.

Le baron appuyait sa tête dans ses deux mains et semblait ne plus entendre ce que disait sir John.

– Remarquez, monsieur, continua ce dernier, que c’est un marché d’or que je vous offre. Tous les aliénistes de Paris et de Londres réunis ne guériront pas votre fille…

Le baron tressaillit, releva la tête et regarda sir John.

– En outre, comme il n’y a pas encore trente années que Mme Diane de Morfontaine a été assassinée et que j’ai sous la main un témoin qui parlera…

– Oh ! je vous en défie ! s’écria M. de Passe-Croix frémissant.

– Il se nomme Ambroise, ajouta sir John avec calme.

Le baron frissonna jusqu’à la moelle des os et leva sur sir John un regard rempli d’égarement et de stupeur.

Mais sir John n’eut pas le temps de continuer.

On entendit tout à coup des cris dans l’escalier et les corridors.

– C’est ma femme ! s’écria M. de Passe-Croix qui reconnut la voix de la baronne.

M. de Passe-Croix s’élança vers la porte et courut au-devant de sa femme.

Mme de Passe-Croix était en larmes, les cheveux en désordre et elle poussait des cris.

– O mon Dieu ! mon Dieu ! disait-elle ; ma pauvre enfant !…

– Mais qu’arrive-t-il donc ? s’écria le baron : qu’arrive-t-il, madame ?

– Je ne sais pas… je ne sais pas… murmura la pauvre mère affolée.

Sir John était demeuré calme. Mme de Passe-Croix courut à lui.

– Ah ! dit-elle, au nom du ciel, si vous êtes médecin, s’il est vrai…

– Madame, dit sir John, c’est sans doute à tort que vous vous alarmez.

– Mais qu’est-il donc arrivé ? s’écria M. de Passe-Croix, chez qui la douleur du père domina tout autre sentiment.

– Je ne sais pas si elle est évanouie… je ne sais pas si elle est morte… Oh ! venez, venez, monsieur.

Elle prit sir John par la main et l’entraîna, pleurant, sanglotant et poussant des cris déchirants qui ne jaillissent que de la gorge d’une mère.

Le baron les suivait du pas chancelant d’un homme frappé par le feu céleste.

La chambre de Flavie était tout près du salon, au bout d’un vaste corridor.

M. de Passe-Croix s’arrêta frissonnant sur le seuil.

Sa fille était étendue sur son lit, immobile. Ses beaux yeux étaient fermés ; on eût dit qu’elle était morte.

La baronne se jeta sur elle et la couvrit de baisers.

– Mon Dieu ! dit-elle, mais son cœur ne bat plus, son front est froid, sa main glacée…

– Ma fille est morte ! exclama le baron d’une voix terrible.

En ce moment, ce grand coupable, qui avait osé tuer une femme, éprouva, l’espace d’une seconde, toutes les tendresses et toute l’énergie de l’amour paternel.

Il redressa la tête, ses yeux devinrent menaçants, s’injectèrent et semblèrent vouloir pulvériser sir John.

Celui-ci était toujours calme et froid. Le baron s’avança vers lui les poings fermés en disant :

– Oh ! n’est-ce pas vous qui l’avez tuée ?

La baronne, agenouillée, prenait dans ses mains la main glacée de sa fille et l’inondait de larmes.

– Nous étions au jardin, disait-elle, elle se promenait… elle était calme… elle souriait… Tout à coup elle m’a dit : « Oh ! que j’ai froid !… et puis elle a chancelé… je l’ai ramenée ici… elle est tombée sur son lit… et puis… » Un sanglot l’empêcha d’achever.

Alors sir John, ému sans doute par cette éloquente et terrible douleur, s’avança vers elle :

– Madame, interrompit-il, votre fille n’est pas morte, et son évanouissement, que j’avais prévu, est le premier pas vers une guérison prochaine.

La pauvre mère leva sur lui un regard effaré.

– Oh ! ne me trompez-vous point ? dit-elle.

– Sur l’honneur ! dit sir John en plaçant sa main sur sa poitrine.

– Mais sa main est froide…

– Cela doit être ainsi.

– Son front est glacé…

Sir John tira de la poche de son paletot une petite boîte qui, en s’ouvrant, laissa voir plusieurs flacons remplis de diverses substances liquides.

Il posa cette boîte sur la cheminée, prit un de ces flacons et le déboucha.

– Vous allez voir, madame, dit-il avec son flegme tout britannique, si je vous ai dit la vérité.

La baronne avait un mouchoir à la main, il le prit et imbiba un des coins avec deux gouttes du liquide contenu dans le flacon.

Puis il le plaça sous les narines de Flavie.

Soudain, la jeune fille, qui semblait morte, éprouva un frémissement par tout le corps, et un soupir se fit jour à travers ses dents serrées.

En même temps, le père et la mère jetèrent un cri de joie suprême. Mais déjà Flavie était retombée dans son immobilité effrayante.

Alors sir John reprit la main de la baronne et lui dit :

– Vous voyez, madame, je n’ai point menti.

– Ah ! monsieur.

– Mais si vous voulez que je guérisse votre fille, il faut m’accorder la confiance et l’autorité qui seules permettent à un médecin d’agir.

– Oh ! monsieur, murmura la pauvre mère, guérissez ma fille et je serai votre esclave.

– Je ne demande pas cela, madame, mais votre état nerveux pourrait, en ce moment, me gêner beaucoup. Voulez-vous me laisser ici seul avec M. le baron ?

– Monsieur !

– Il le faut, dit sir John avec cet accent d’autorité mystérieuse qui n’appartient qu’aux hommes de science.

Et il regarda le baron.

M. de Passe-Croix plia sous ce regard comme un faible arbuste sous l’ouragan. Il comprit que cet homme tenait en ses mains la vie de sa fille.

M. de Passe-Croix aimait vraiment sa fille.

– Oui, madame, dit-il à la baronne, le docteur a raison… Laissez-nous.

– Oh ! mais je reviendrai tout à l’heure, n’est-ce pas ? Je reviendrai ? fit-elle avec l’accent de la prière.

– Dans dix minutes, madame, répondit sir John ; sans cela, je ne réponds de rien.

– Oh ! sauvez, sauvez ma fille ! s’écria-t-elle d’une voix déchirante.

Et elle sortit.

Quand elle fut partie, sir John ferma la porte.

– A nous deux, maintenant ! dit-il au baron, à nous deux !…

M. de Passe-Croix tremblait et attachait sur sa fille un regard éperdu.

Sir John, après avoir fermé la porte, alla ouvrir la fenêtre.

La fenêtre donnait sur la rue, et était élevée à six pieds du sol.

La rue était déserte, la nuit était venue.

– Monsieur, dit sir John qui s’assit sur le rebord de la fenêtre, vous savez maintenant que votre fille n’est pas morte. Madame la baronne ne reviendra que dans dix minutes.

» Nous avons donc dix minutes devant nous.

– Sauvez ma fille ! murmura le baron.

– Attendez et écoutez-moi.

Sir John étendit la main et désigna du doigt la boîte aux flacons.

– Il y a là, dit-il, les poisons qui sauvent et les poisons qui tuent. Faites venir tous les chimistes de l’univers, ils ne pourront vous dire quel est celui qui va rendre la parole, le mouvement, la vie, à votre fille, pas plus qu’ils ne désigneront celui qui lui rendra la raison. Or, écoutez-moi bien : si vous ne vous placez pas là devant cette table, si vous ne prenez pas une plume et n’écrivez pas ce que je vais vous dicter, je saute par cette fenêtre, vous ne me reverrez jamais, et votre fille sera morte demain matin.

M. de Passe-Croix, qui se trouvait à deux pas de sir John, jeta un cri, voulut s’élancer vers lui et le saisir. Mais un geste et un regard de ce dernier l’arrêtèrent.

– Si vous faites un pas, dit-il, votre fille est perdue sans retour.

M. de Passe-Croix s’arrêta.

Sir John alors lui désigna la table et reprit avec autorité :

– Ecrivez !

Le baron, vaincu, s’assit, prit la plume et regarda son interlocuteur :

– Dictez ! fit-il.

Sir John dicta :

« Aujourd’hui, ce vingt-sept novembre 18…, je déclare, par la présente, me reconnaître débiteur du capital nécessaire pour constituer une rente annuelle de quatre-vingt-seize mille francs en faveur du médecin anglais sir John dans le cas où il rendra la raison à ma fille Flavie, aujourd’hui folle. »

Le baron écrivit d’une main tremblante, et tout en écrivant, il regardait sa fille.

Quand il eut signé, il voulut se lever.

– Restez, dit sir John, il me faut autre chose encore.

Et il dicta de nouveau :

« Moi, baron de Passe-Croix, neveu du général marquis de Morfontaine, devant Dieu et devant les hommes, j’atteste que la baronne Rupert, ma cousine, n’est point morte par accident, mais qu’elle a été assassinée par moi et mes deux cousins, le vicomte de la Morlière et le chevalier de Morfontaine. »

– Oh ! s’écria le baron, en écrasant sa plume, jamais ! jamais !

– Alors, prenez le deuil de votre fille, dit sir John.

Et il enjamba l’appui de la croisée.

M. de Passe-Croix, vaincu de nouveau, reprit la plume, et le front baigné de sueur il écrivit et signa.

Rocambole s’élança vers la table, et s’emparant des deux papiers avec la souplesse et l’agilité d’un chat :

– A présent, dit-il, que je puis vous envoyer à l’échafaud, j’espère que vous ne laisserez pas protester l’obligation que vous venez de souscrire.

Et il prit un des flacons de la boîte, imbiba de nouveau le mouchoir de la baronne, et se mit à frotter les tempes de la jeune fille.

Bientôt un frémissement convulsif parcourut tout le corps de Flavie, ses yeux se rouvrirent, et elle se dressa sur son séant.

En ce moment, M. de Passe-Croix oublia qu’il venait d’écrire sa condamnation, et il se précipita vers sa fille, qu’il étreignit dans ses bras avec le délire de l’amour paternel.

Une heure après, nous eussions retrouvé sir John, le médecin anglo-indien, vêtu de la robe de chambre à ramages du personnage qui tenait un cabinet d’affaires dans la rue de la Michodière.

Il avait repris ses lunettes bleues, ses gros favoris, son air vieillot et sa taille voûtée.

Assis dans son fauteuil, il donnait audience à trois autres personnes.

C’était d’abord M. le baron Gontran de Neubourg, puis lord Blakstone, et enfin le marquis de Verne.

Si l’on se souvient que Victor de Passe-Croix avait gratifié le vicomte de Chenevières d’un vigoureux coup d’épée, on ne s’étonnera plus qu’il manquât à ce rendez-vous des chevaliers du Clair-de-Lune.

– Messieurs, disait l’homme aux lunettes, pardonnez-moi de vous avoir convoqués aussi extraordinairement.

– Avez-vous donc quelque chose de très important à nous communiquer ? demanda le baron.

– Oui, monsieur.

– Voyons ?

– J’ai rempli le rôle de juge d’instruction, reprit l’homme aux lunettes bleues ; j’ai compliqué ce rôle en mettant la main sur les coupables, mais l’application de la peine vous est réservée.

– Que voulez-vous dire ?

– Les coupables sont au nombre de trois ; je parle des assassins de la baronne Rupert.

– Trois, en effet, dit le baron.

– Le chef du complot, l’âme infernale, fut le vicomte de la Morlière.

– C’est vrai.

– Eh bien ! messieurs, comme l’heure du châtiment approche pour lui, je viens vous demander une sentence : est-ce la folie ? est-ce la mort ?

Les trois jeunes gens se regardèrent, puis, non sans frémir, ils reportèrent les yeux sur cet homme qui semblait avoir pris le rôle du destin.

Rocambole reprit :

– Le vicomte a rendu sa femme et sa fille malheureuses ; il a été un tyran domestique, dur pour son fils jusqu’à la cruauté. Cet homme mérite-t-il bien de vivre ? et ne pensez-vous pas que si, un jour, on le trouvait mort hors de son domicile, à la suite de quelque excès avilissant, sa famille tout entière ne considérerait point cette mort comme une réhabilitation du nom que cet homme a porté ?

– Oui, dit Gontran.

– Oui, dit le marquis de Verne.

– Oui, dit lord Blakstone.

Aucun d’eux n’avait hésité dans l’affirmation de cette opinion.

– Messieurs, dit alors Rocambole, vous venez de prononcer un arrêt de mort.

Ils frissonnèrent et échangèrent un regard.

– Un arrêt de mort qui ne sera point cassé, acheva Rocambole.

– C’est bien, dit Gontran d’une voix émue ; mais cet arrêt, qui l’exécutera ?

– Moi.

– Un moment, observa M. de Verne. Si le vicomte meurt, comment la fortune sera-t-elle restituée ?

L’homme aux lunettes bleues se leva, alla ouvrir le tiroir d’un secrétaire et y prit une lettre cachetée.

Cette lettre était adressée à Danielle.

– Messieurs, dit Rocambole, Paul a une sœur. La fortune de sa mère équivaut à celle de son père. Paul a, par cette lettre, renoncé à tous ses biens en faveur de Danielle.

– Voilà un noble cœur ! murmura M. de Neubourg.

– Messieurs, reprit l’homme aux lunettes bleues, il est tard et j’ai beaucoup à faire ce soir. Veuillez me permettre de continuer. Passons au second coupable, c’est-à-dire au chevalier de Morfontaine, marquis aujourd’hui, à cet homme qui fut le bras droit du vicomte, à ce père sans entrailles qui a persécuté sa fille, à cet époux indigne qui a épousé malgré elle la plus noble des créatures.

– Oh ! celui-là, dit le marquis de Verne, nous vous l’abandonnons… il n’est digne d’aucune pitié.

– Oui, mais pour le frapper, j’aurai besoin de vous, messieurs. Le marquis est jeune encore, il est fort et hardi, il n’a aucune retenue, l’amour paternel n’existe point dans son cœur. Aucune passion funeste ne le tourmente… c’est un chêne superbe, et il faudra bien tous nos efforts réunis pour le déraciner.

– Soit ! dit Gontran.

– Enfin, passons au baron. Celui-là fut le moins coupable. Il a vécu en proie au remords, il a élevé ses enfants dans le droit chemin… le condamnerez-vous aussi ?

– Qu’il vive donc ! murmurèrent les trois chevaliers du Clair-de-Lune. C’est son fils qui le sauve !…

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