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Chapitre 61

Saphir avait été exacte au rendez-vous qu’elle avait donné a M. de la Morlière. Elle trouva le vicomte dans un complet état d’accablement.

– Mais qu’avez-vous donc ? lui dit elle, vous paraissez souffrir, vicomte.

Le rayonnant sourire de Saphir et son accent de franchise et de bonne humeur rejetèrent le vieillard dans le champ sans bornes du doute.

– Je ne sais pas, dit-il, c’est probablement la mauvaise nuit que j’ai passée…

– Eh bien ! dit Saphir, je serai votre médecin, moi.

– Vrai ? fit-il avec la joie naïve d’un enfant.

– Oui, et je m’arrangerai de façon que demain vous soyez frais et épanoui comme une rose.

– Comment cela ?

– Vous mangerez peu et vous boirez du thé au lieu de vin. Puis, vous vous coucherez de bonne heure, ajouta-t-elle, car il n’est rien de tel que douze heures de sommeil bien calme pour réparer le temps perdu.

Saphir sonna.

La femme de chambre que sir John avait renvoyée la veille rue Saint-Lazare parut, roulant devant elle une table toute chargée.

– Vous le voyez, fit la jeune femme toujours souriante, le carême suit le carnaval.

La table, en effet, était couverte d’aliments légers, au milieu desquels était dressée une vaste théière.

Saphir prépara le thé de ses belles mains. Le vicomte la regardait avec admiration.

– Non, non, se disait-il, il est impossible que je n’aie pas rêvé.

– Voyons, reprit Saphir en lui versant la boisson toute brûlante, parlons un peu de l’avenir maintenant.

– L’avenir ? fit-il ; de quel avenir, mon enfant, parlez-vous ?

– Mais du nôtre.

– Ah !

– Qu’allons-nous faire cet hiver ?

– Ce que vous voudrez.

– Car, vous le savez, je vous emmène. Je ne veux pas que vous retourniez chez vous ; vous écrirez à votre intendant, il vous enverra de l’argent. Ah ! dame ! fit-elle avec son rire éblouissant, je ne suis pas précisément une femme vaporeuse et sentimentale. Tenez, j’ai une idée…

– Laquelle, mon enfant ? demanda le vicomte qui mangeait du bout des dents et avalait de longues gorgées de thé.

– Paris est triste, l’hiver, pour des gens blasés comme nous, et qui ne se soucient ni de bal, ni de spectacle. Le ciel est noir, la boue est noire, le charbon qu’on brûle sent mauvais. N’est-ce point votre avis.

– Oui, mon enfant.

– Si nous allions vivre dans un pays de soleil, au bord de la mer, en Italie !… Qu’en pensez-vous ?

Le visage amaigri du vicomte devint rayonnant. Voyager avec Saphir, c’était un rêve enchanteur.

– Nous partirons demain soir par le train de huit heures. Le lendemain nous verrons le coucher du soleil à Marseille, poursuivit Saphir dont le sourire et le regard enveloppaient le vicomte comme une immense toile d’araignée, le jour suivant, nous nous embarquerons… Oh ! la mer bleue… et le ciel bleu… quel rêve !

M. de la Morlière était ravi.

Saphir continuait à lui verser du thé.

Pendant une heure elle l’amusa de son babil, le fascina de son regard, l’enivra de son sourire et vida le contenu de la vaste théière dans sa tasse.

Au bout d’une heure, le vicomte se sentit en proie à une torpeur somnolente…

– Tenez, vicomte, dit Saphir, voilà que le moment d’être tout à fait raisonnable arrive…

– Comment ?

– Il faut vous mettre au lit et dormir.

– Est-ce que vous allez partir encore, comme hier ?

– Non, je vais rester ici… j’ai des lettres à écrire.

Elle sonna.

– Conduis monsieur dans sa chambre, dit-elle à la soubrette.

Le vicomte n’avait plus la force de résister. Le besoin de sommeil commençait à le dominer entièrement. Il se leva, trébuchant un peu, et s’appuya sur l’épaule de la femme de chambre.

– C’est singulier ! dit-il, je n’ai pourtant bu que du thé… Une demi-heure après, M. le vicomte de la Morlière dormait d’un profond sommeil.

Alors une clarté se fit dans sa chambre, jusqu’alors plongée dans les ténèbres, et un homme entra, tenant un flambeau à la main.

Cet homme était vieux ; il avait un visage long et pâle encadré d’une barbe grisonnante, un front jaune et dégarni, une arcade sourcilière énorme sous laquelle brillait un petit œil gris, méchant et faux.

Son costume était celui d’un fermier aisé de Basse-Normandie.

Il avait ses sabots à la main.

On a sans doute déjà reconnu maître Ambroise le fermier, l’ancien valet de chambre de Bellombre.

Ambroise s’arrêta un moment devant le lit où dormait le vicomte.

– Pauvre vieux ! dit-il, vont-ils le martyriser, tous ces gens-là !… Et dire que ça va me rapporter… et que je pourrai ajouter à ma ferme de la Maison-Blanche celle des Glayeuls et acheter le vieux château du jeune baron qui s’est quasiment ruiné…

En parlant ainsi, Ambroise posa son flambeau sur la cheminée, ses sabots dans un coin, et fouilla dans sa poche.

– Le maître m’a dit, fit-il en exhibant le petit flacon dont la veille s’était servi sir John, que lorsque je l’aurais frotté avec cette eau-là, il verrait, il entendrait et ne pourrait plus remuer ni pieds ni pattes.

Et comme sir John, le fermier versa quelques gouttes du contenu du flacon dans le creux de sa main, s’approcha du lit sur la pointe du pied et se mit en devoir de frotter les tempes du vicomte.

Soudain ce dernier s’éveilla en proie à cette terrible sensation de la veille, et il fit un soubresaut dans son lit.

Mais il retomba bientôt inerte et la paralysie recommença.

– Ah ! pensa-t-il, voilà qu’on me brise encore les tempes. C’est mon rêve qui recommence !

Et il retrouva toute sa lucidité d’esprit en même temps que son regard devenait limpide au travers de ses paupières closes.

Le vicomte aperçut un être grimaçant, assis au pied de son lit, comme le démon du cauchemar.

– Ca m’a fait tout de même un brin de peine d’avoir passé à l’ennemi, monsieur le vicomte ; et le fait est que je vous vénère… Mais voyez-vous ces gens-là sont plus forts que nous… Et dame ! contre la force, vous savez le proverbe, il n’y a pas de résistance.

– Ah çà, pensait le vicomte, qui croyait entendre retentir ce marteau invisible qui tombait sans relâche sur ses deux tempes, est-ce que toutes les nuits je vais rêver ainsi ? C’est à en mourir au bout de trois jours.

Ambroise continua :

– Il faut vous dire que lorsque j’ai vu que la partie était perdue, je me suis tenu ce raisonnement : M. le vicomte se fait vieux, il n’est plus en état de se défendre, et, si je lui reste fidèle, je suis un homme flambé. J’ai de la famille, voyez-vous… Et puis je vais vous dire comment la chose s’est passée. Un matin, j’ai vu arriver chez moi votre satané groom. Entre nous, ce doit être un homme bien fort. Il savait tout… oh ! mais tout !… et il avait à la porte de la ferme une voiture avec deux gendarmes dedans. Ca m’a fait de l’émotion, et vous comprenez ? Je suais à grosses gouttes, l’avais mal dans le creux de l’estomac.

« Mon bonhomme, m’a dit alors votre groom, je voudrais causer un brin avec vous en un endroit où il n’y ait pas de murs, vu qu’on dit que les murs ont des oreilles. »

Je l’ai emmené dans le jardin, sous un pommier où il y a un banc.

« Voilà la chose, m’a-t-il dit alors en me regardant entre les deux yeux. Vous avez trempé dans le meurtre du comte de Main-Hardye et de la baronne Rupert. Je viens vous chercher…

Vous pensez si j’ai eu peur.

– « Je vais vous emmener au Havre chez le juge d’instruction, a-t-il continué, et dans deux mois votre affaire sera claire comme de l’eau de roche… »

Ma foi ! monsieur le vicomte, quand j’ai vu que ça prenait cette tournure, j’ai fait tout ce qu’il a voulu, comme bien vous pensez… Nous sommes revenus à la ferme et il m’a fait signer un procès-verbal tout au long, dans lequel je déclare tout ce qui s’est passé à Bellombre, voici un peu plus de vingt ans… Alors il m’a dit :

« – Nous voulons faire couper le cou au vicomte de la Morlière, mais nous ne tenons pas à te faire du mal. »

Ambroise s’interrompit pour laisser bruire entre ses lèvres un petit rire sec et sardonique.

– C’est égal, dit-il, ça m’a fait bien de la peine de vous abandonner monsieur le vicomte, puisqu’il paraît qu’on vous veut faire guillotiner.

Ambroise avait fini par s’asseoir sur le pied du lit du vicomte, et, croisant ses jambes, il continuait à ricaner.

Le vicomte souffrait le martyre dans son monde invisible.

Certes, s’il avait pu remuer, s’il avait pu retrouver le mouvement et la force de sa jeunesse, il eût infailliblement saisi Ambroise au cou et l’eût étranglé.

Mais la paralysie l’étreignait, et il fut bien obligé d’entendre jusqu’au bout les railleries de son ancien valet, le complice de ses crimes.

Ambroise continua.

Le cœur du vicomte battait sourdement.

Il entendit un léger bruit ; la porte par où Ambroise était venu s’ouvrit de nouveau et livra passage au faux chirurgien anglais, c’est-à-dire à sir John.

Il n’était plus habillé, comme la veille, de la veste d’écurie et du pantalon noisette ; mais il avait repris les habits et le visage qu’il avait le jour où, quatre mois auparavant, on avait transporté Paul de la Morlière, blessé dans la maison paternelle.

Entre sir John le chirurgien, John le groom, la différence était telle que le vicomte y fut trompé.

Il crut qu’il lui arrivait un sauveur.

Sir John avait posé un doigt sur ses lèvres, en entrant, pour recommander le silence à Ambroise.

Le vicomte n’avait pas pu surprendre ce signe.

– Ah ! mon bon monsieur, dit Ambroise, vous faites bien de venir ; notre bon maître est peut-être mort.

Il avait pris une mine consternée et un ton lamentable.

Sir John s’approcha et parut regarder le vicomte comme on regarde un homme mort.

Il reprit sa voix d’autrefois, la voix un peu sourde, un peu grondeuse du chirurgien, et il dit brusquement :

– Qu’est-ce qu’il a ton maître ? Il me paraît dormir.

– Je crois bien qu’il est mort, monsieur.

– Tu crois ?

– Dame ! voilà une heure que je le secoue…

Le cœur du vicomte battait, mais la paralysie était telle que les battements ne se faisaient point sentir à l’extérieur.

Alors sir John découvrit le vicomte jusqu’à la ceinture et plaça son oreille à l’endroit du cœur.

– Le cœur ne bat plus, dit-il.

Le vicomte eût senti ses cheveux se hérisser si la catalepsie n’eût pas été complète.

– Veulent-ils donc me faire passer pour mort ? pensait avec épouvante M. de la Morlière.

Sir John, la main tantôt sur le visage, tantôt sur le cœur du vicomte, regardait la pendule. Et il appela :

– Saphir ?

Saphir, qui avait passé une partie de la nuit dans le salon, arriva.

– Ma fille, lui dit sir John en remettant sa perruque et ses lunettes bleues, je crois que tu peux renoncer aux rentes que le vicomte voulait te faire.

– Pourquoi ?

– Parce qu’il est mort !

Saphir jeta un cri, le vicomte perdit toute espérance, comme s’il eût mis le pied sur le sol de l’enfer.

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