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Chapitre 62

Les derniers mots de sir John furent un coup de théâtre.

Saphir avait horreur du vicomte ; Saphir avait servi d’instrument pour ce châtiment terrible infligé à l’assassin ; mais Saphir était femme, elle avait le cœur accessible à la pitié, et elle crut aux paroles de sir John.

Celui-ci la vit pâlir et chanceler.

– Ma fille, lui dit-il, tu vas te remettre à la fenêtre et appeler le portier.

– Pourquoi ?

– Le portier montera, tu iras lui ouvrir, et tu te mettras à pleurer en lui disant que le bon vieillard qui te voulait du bien est mort.

Sir John avait une façon de demander les choses qui était irrésistible.

Il accompagnait ses phrases les plus mielleuses d’un regard à faire trembler.

Saphir ouvrit la fenêtre et appela.

– Monsieur Guillaume ?

Le portier allait se coucher ; il entendit et monta. Saphir, toute bouleversée, alla lui ouvrir.

– Que vous arrive-t-il donc, madame ? lui demanda-t-il.

– Un malheur épouvantable… Vous savez, ce vieux monsieur ?

– Oui, dit le portier en clignant de l’œil ; eh bien ?

– Il est mort !

– Mort ! dit le portier, c’est pas possible !

– Venez voir, dit Saphir, qui poussa devant elle la porte de sa chambre à coucher.

Sir John était debout, grave et solennel, devant le lit ; Ambroise sanglotait dans un coin.

– Ah ! mon cher maître !… mon pauvre maître !… mon bon maître ! murmura-t-il.

Le portier regardait tour à tour Saphir, sir John et le vicomte immobile.

– Mais de quoi est-il mort ? fit-il enfin, s’adressant à Saphir.

– Il était fatigué en dînant. Il s’est mis au lit… J’ai envoyé chercher monsieur, qui est médecin…

Sir John s’inclina.

– Et puis, dit Saphir, son domestique est venu…

– Mon bon maître !… mon pauvre maître !…, hurlait Ambroise.

– Madame, dit sir John, vous ne pouvez rester ici.

Saphir voulait résister. Elle était en proie à une émotion réelle.

– Mon ami, dit sir John au portier, ce brave garçon que voilà va passer la nuit auprès du corps de son maître. Vous, allez chercher une voiture pour madame.

Le portier avait touché la main du vicomte.

Cette main était froide.

– Il est bien mort, murmura-t-il.

Et il sortit.

– Ma petite, dit alors sir John, tu n’as pas besoin de moi pour aller rue Saint-Lazare ?

– Mais, balbutia Saphir, ne va-t-on pas m’accuser… moi ?

– Tu es folle ! va-t’en.

Le geste de sir John était impérieux.

Saphir comprit qu’il fallait obéir. Elle prit son châle et son chapeau et sortit de ce qu’elle croyait être la chambre mortuaire.

Alors sir John plaça un flambeau sur la table de nuit et dit en ricanant :

– Oh ! soyez tranquille, monsieur le vicomte, vous serez inhumé avec toute la pompe désirable.

M. de la Morlière pensa :

– Cette fois la chose est certaine ; je ne rêve plus, et ces gens-là vont m’enterrer vivant !…

Le vicomte souffrait mille morts pour une.

Le calme de sir John, le rire sardonique d’Ambroise ne lui laissaient aucun espoir.

Le concierge remonta.

Il était allé frapper à la porte d’un sacristain employé à Saint-Thomas-d’Aquin, lequel sacristain demeurait dans la maison. Il lui avait appris qu’il y avait un mort dans la maison, et le sacristain lui avait donné deux cierges, un flacon d’eau bénite et une branche de buis.

Ces terribles accessoires de la mort achevèrent d’épouvanter M. de la Morlière, et il se répéta avec désespoir :

– On m’enterrera vivant.

– Mon ami, dit sir John au concierge, le défunt appartient à une famille riche. Vous serez généreusement récompensé de vos peines, soyez-en sûr.

Le concierge salua.

Sir John reprit :

– Je suis médecin, et je ne puis me tromper sur les causes de la mort. M. le vicomte a succombé à une attaque d’apoplexie nerveuse. Il faudra demain matin aller faire la déclaration de décès.

Tout en parlant, sir John avait allumé les deux cierges sur la table de nuit.

Puis il prit le drap du lit et en couvrit la face du prétendu mort.

A partir de ce moment, le vicomte ne vit plus, mais il entendit.

– Ah çà ! fit Ambroise, est-ce que, pour sûr, vous allez le laisser enterrer ?

– Dame !

Ambroise frissonna, lui aussi.

– Oh ! ce n’est pas pour dire, fit-il, mais les gens qui vengent madame Diane n’y vont pas de main morte, allez !

Un sourire mystérieux glissa sur les lèvres de sir John. Ambroise éprouva un certain malaise, mais il fut de courte durée, car sir John ajouta :

– Tu verras venir tes cent cinquante mille francs d’ici peu, mon bonhomme.

L’œil d’Ambroise s’illumina.

– Cent cinquante mille francs en beaux billets de banque tout neufs, acheva sir John.

– N’ajoutez pas un mot, monsieur, dit Ambroise, car je serais capable de devenir fou.

– Oh ! le scélérat ! pensait le vicomte ; s’il voulait me sauver, c’est toute ma fortune que je lui donnerais…

Sir John alluma un flambeau à l’un des cierges mortuaires.

– Bonsoir, Ambroise, dit-il ; je vais me jeter sur le canapé du salon et dormir jusqu’au jour. Toi, veille le mort !

Ambroise fit un signe de tête affirmatif et s’arrangea commodément dans un fauteuil.

Sir John passa dans le salon, verrouilla les deux portes, se coucha sur le canapé et s’endormit, un pistolet armé dans chaque main, se disant :

– Il faut se méfier… Ambroise serait homme à m’assassiner…

Au petit jour, le médecin anglo-indien, sir John, s’éveilla.

Il avait toujours ses pistolets à la main, et un regard jeté sur les deux portes et sur l’harmonie du salon lui prouva que nul n’avait songé à troubler son sommeil.

Il se leva et passa dans la chambre mortuaire.

Afin de justifier le proverbe que le bien arrive quand on dort, Ambroise s’était endormi dans un fauteuil, et ronflait comme un orgue de cathédrale.

Sir John le réveilla :

– Mon bon ami, dit-il à Ambroise, les honnêtes gens n’ont qu’une parole. Voilà tes cent cinquante mille francs.

Ambroise frissonna d’une joie sauvage.

Sir John sortit son portefeuille et en tira une traite de cent cinquante mille francs, payable le 29 courant, c’est-à-dire le lendemain, au porteur, chez MM. de Rothschild, banquiers, rue Laffitte.

– Lundi ! dit-il, tandis qu’Ambroise, tremblant, n’osait avancer la main.

Et comme il avait un éblouissement en touchant le papier des yeux, sir John ajouta :

– Tu ne pourras toucher que demain ; par conséquent, tu vas veiller le mort aujourd’hui.

– Oh ! tout ce que vous voudrez, dit Ambroise.

Et il enfouit dans sa poche la traite de cent cinquante mille francs. Sir John s’en alla en ajoutant :

– Tu feras d’autant mieux de rester, dit-il, que si le vicomte revenait à lui d’ici à demain, ton affaire serait claire, tu ne toucherais point ton argent.

– Soyez tranquille, répondit Ambroise.

Sir John s’en alla, laissant Ambroise au chevet du mort, Ambroise avait pris un livre d’heures et le portier qui monta quelques minutes après, le trouva récitant dévotement les vêpres des morts.

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