Chapitre 63
On s’en souvient, sir John avait laissé le vicomte de la Morlière en proie à sa léthargie, et installé Ambroise à son chevet.
Quinze heures après, il revint.
Il était alors minuit.
Ambroise avait tenu sa promesse, il était toujours au chevet du lit mortuaire.
Seulement il dormait.
Une bouteille vide était placée sur une table voisine.
Auprès, un verre encore plein de vin rouge attestait que la soif du buveur ne s’était calmée qu’au dernier moment.
– Ah ! ah ! ricana sir John, le drôle a donné dans le piège !
Cette bouteille, Ambroise l’avait trouvée dans une armoire de la salle à manger.
Elle avait cette étiquette :
Vieux vin de Bordeaux
Ambroise avait bu ; puis l’ivresse avait fait son office et s’était endormi.
– Ma parole ! se dit sir John, il me vient une bien belle inspiration. Ce drôle-là ne mérite point d’avoir la joie de toucher ses cent cinquante mille francs…
Il secoua le dormeur ; – le dormeur ne s’éveilla point. Alors sir John poussa le fauteuil jusqu’à la table de nuit, et dit au vicomte, toujours en proie à la catalepsie.
– Vous ne pouvez pas être enterré seul, en vérité, mon cher maître. Il faut que votre fidèle serviteur vous accompagne.
Et il renversa la tête d’Ambroise sur l’oreiller approcha un des cierges des rideaux du lit et y mit le feu.
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On lisait le lendemain dans les journaux le fait divers suivant :
« Encore un malheur causé par l’ivresse.
« M. le vicomte de M… est mort, avant-hier, frappé d’une attaque d’apoplexie foudroyante.
« Le vicomte avait un vieux serviteur qui n’a point voulu le quitter même après sa mort.
« Le valet A… a voulu veiller son maître, et il a passé la nuit, seul, auprès de son cadavre.
« Mais il paraît que le malheureux avait des habitudes d’ivrognerie que rien ne pouvait réprimer.
« Il a bu une bouteille de bordeaux auprès du cadavre, l’ivresse s’est emparée de lui : il est tombé sur le lit ; sa chute a renversé un des cierges, qui a mis le feu aux rideaux, et, quand on est arrivé, auprès du maître mort, on a trouvé le domestique expirant.
« Il a rendu le dernier soupir quelques minutes après.
« On dit que la famille du vicomte, touchée de cet affreux événement, a décidé que le maître et le serviteur seraient inhumés l’un à côté de l’autre. »
Ce fait divers fut imprimé le soir des funérailles de M. le vicomte de la Morlière, lequel, ainsi que l’avait constaté le médecin des morts, avait succombé à une attaque d’apoplexie…
Retournons maintenant à la petite maison du chemin de ronde, près de la barrière du Trône, et reportons-nous au moment où sir John y arrivait avec le fiacre dans lequel se trouvait M. d’Estournelle, blessé.
Andrewitsch avait poussé un cri en entendant prononcer le nom de son spoliateur.
Sir John courut à lui et, lui prenant le bras, il lui dit :
– C’est la fortune que je vous amène !
Le comte était évanoui.
Aidé de la femme de chambre d’Emeraude et du jeune homme, sir John transporta le blessé dans la chambre où Andrewitsch avait passé la nuit précédente.
Il le déshabilla et le mit au lit. Puis il posa un nouvel appareil sur la blessure.
Andrewitsch suivait avec anxiété du regard tous les mouvements de cet homme qui s’improvisait chirurgien.
– Cette blessure est-elle grave ? demanda-t-il enfin.
– Oui et non.
– Cette réponse est au moins singulière !… murmura Andrewitsch en regardant fixement sir John.
Un sourire énigmatique glissa sur les lèvres de sir John.
– Mon jeune ami, dit-il, tout en ce monde, surtout la vie des hommes, est subordonné à des événements qu’on ne saurait prévoir.
Le blessé commençait à s’agiter sur le lit.
Sir John emmena Andrewitsch dans la pièce voisine.
– Le comte vous a vu plusieurs fois ? dit-il.
– Deux fois seulement.
– Pensez-vous qu’il vous reconnaisse ?
– Oh ! dit Andrewitsch, c’est à peu près certain ; mon visage a dû lui rester en mémoire. Il avait trop d’intérêt à se le rappeler.
– Verriez-vous quelque inconvénient à vous déguiser ?
– Comment cela ?
– J’ai un petit plan, dit sir John, duquel dépendent peut-être, s’il réussit, votre fortune et votre avenir.
– Eh bien ?
– Or, il entre dans mon plan que vous vous installiez au chevet du comte, que vous lui prodiguiez vos soins et soyez son garde-malade.
– Mais il me reconnaîtra ?
– C’est pour cela que je vous propose un déguisement.
– Comment cela ?
– Vous avez les cheveux blonds, je vous les rendrai noirs pour huit jours.
– Mais…
– Vous êtes rose et blanc comme une jeune fille, et vous avez à peine un duvet en guise de moustaches.
– Eh bien ?
– Je vais vous donner une belle teinte olivâtre qui vous fera ressembler à un Espagnol ou à un Mexicain, et je vous ornerai la lèvre supérieure d’une jolie moustache noire.
– Et le comte ne me reconnaîtra pas ?
– Ce sera impossible.
– Mais, observa Andrewitsch, à quel titre serai-je à son chevet ?
– Je vous ferai votre leçon. Venez…
Sir John et Andrewitsch s’enfermèrent dans un cabinet de toilette, sur la table duquel le chirurgien étala sa trousse et ses fioles, et il se mit en devoir de procéder à la Métamorphose du jeune prisonnier russe.
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Lorsque M. le comte d’Estournelle revint d’un évanouissement qui n’avait pas duré moins d’une heure, il se trouva couché dans une chambre qui lui était inconnue.
La nuit venait, une demi-obscurité régnait dans la chambre.
Deux hommes se tenaient debout auprès de lui.
Dans l’un, rassemblant ses souvenirs, le comte reconnut un des témoins de M. de Neubourg, c’est-à-dire celui qui s’était annoncé comme médecin et avait posé le premier appareil sur sa blessure.
L’autre personnage, un jeune homme au teint olivâtre, aux cheveux noirs, lui était inconnu.
– Monsieur le comte, lui dit John, je suis, vous devez me reconnaître, l’un des témoins de votre adversaire. Je suis médecin et j’ai jugé votre blessure si grave, que j’ai dû vous faire transporter ici, chez monsieur, qui est un de mes amis.
Le comte tourna un regard curieux vers le jeune homme.
Andrewitsch soutint ce regard, non sans embarras ; mais il fut bientôt convaincu que le comte était à cent lieues de le reconnaître.
– Vous seriez mort en route, poursuivit sir John, si on avait essayé de vous transporter à Paris.
Le comte n’était plus ivre, et sa situation lui fit froncer le sourcil.
– Est-ce que je suis mortellement blessé ? demanda-t-il.
– Je ne puis le dire encore, monsieur.
De pâle qu’il était, cet homme au tempérament violent devint rouge et s’écria :
– Mais je ne veux pas mourir, moi ! je ne le veux pas !
– Croyez-le bien, monsieur, je ferai tous mes efforts pour que vous viviez.
– Ainsi, vous ne répondez pas de moi.
– Non, pas encore. Demain seulement je pourrai me prononcer.
– Tonnerre et sang ! murmura le comte, les yeux hors de la tête, mais vous ne savez pas que je dois avoir au premier jour quatre à cinq cent mille livres de rente ?
– Oui, je sais cela.
– Vous voyez donc bien qu’il ne faut pas que je meure !
Un sourire glissa sur les lèvres de sir John.
– La mort, dit-il, ne se préoccupe point de la situation de fortune de ses clients.
Puis il ajouta :
– Mais vous avez une femme ?
– Oui, qui court je ne sais où, et dont je n’ai point entendu parler depuis quinze jours.
– Une fille ?
A ce mot le comte tressaillit.
– C’est juste, dit-il, j’ai une fille, une enfant charmante, qui est chez sa grande tante… Je voudrais la voir…
– Pouvez-vous écrire ?
– Je crois que j’en aurai la force. Sir John fit un signe à Andrewitsch.
Celui-ci alla chercher un petit pupitre, qu’il plaça sur le lit du blessé.
Avec l’aide de sir John et d’Andrewitsch, M. d’Estournelle parvint à se mettre sur son séant.
Il prit la plume, et regardant son médecin :
– Que voulez-vous que j’écrive ?
– Mais, dit sir John, un mot à la personne chez qui est votre fille, pour qu’on vous l’amène… si vous voulez la voir.
Le comte écrivit :
« Madame et chère parente,
« Je me suis battu en duel. Vous savez que j’ai une « mauvaise tête. Je suis blessé. Mon état, quoique grave, n’inspire pas de sérieuses inquiétudes ; mais je voudrais voir ma petite Blanche. Confiez-là à sa bonne qui vous rapportera de mes nouvelles. »
Et il signa.
– Je vais me charger de porter cette lettre, dit sir John.
– Comment ! fit le comte avec effroi, est-ce que vous allez me quitter, docteur ?
– Oui.
– Mais puisque mon état vous semble…
– Préférez-vous que j’envoie monsieur ?
Et il désignait Andrewitsch.
– Oui, oui, dit le comte.
Sir John et Andrewitsch échangèrent un regard.
– Prenez la voiture que j’ai gardée, dit sir John au jeune homme.
Andrewitsch sortit.
– Ah ! j’oubliais… fit sir John.
– Quoi donc ? demanda le comte surpris et regardant sir John.
– Une recommandation à lui faire. Je reviens.
Et il courut après Andrewitsch.
– Mon jeune ami, lui dit-il alors, vite ! débarrassez-vous de votre couleur olive et de vos cheveux noirs.
– Mais…
– Vous allez voir votre grand-mère, il faut qu’elle puisse retrouver en vous les traits de son fils. C’est une occasion unique dont il faut profiter.
Sir John poussa le jeune homme dans le cabinet de toilette où une heure auparavant, il l’avait métamorphosé en Brésilien.
– Voilà, lui dit-il en versant quelques gouttes d’un vinaigre particulier dans une cuvette pleine d’eau ; voilà qui va vous rendre votre blancheur et votre teint rosé.
En effet, en quelques minutes, et à la troisième ablution, Andrewitsch revint blanc et rose.
– Maintenant, partez, dit sir John.
– Mais serai-je reçu ! demanda le jeune homme, qui était en proie à une véritable émotion.
– Oui, si vous faites sonner haut le nom du comte.
Andrewitsch monta dans le fiacre et partit.
Son cœur battait à rompre sa poitrine.
Il arriva rue Saint-Dominique trois quarts d’heure après.
La main sur le marteau de bronze du vieil hôtel, il hésita longtemps à le soulever.
Son émotion était si grande que lorsque le suisse vint ouvrir et lui demanda ce qu’il voulait, il ne put que balbutier le nom du comte d’Estournelle.
– M. le comte ne demeure point ici, lui fut-il répondu.
Alors Andrewitsch montra sa lettre.
Le suisse voulut la prendre.
– Non, dit le jeune homme qui put parler enfin, cette lettre est de M. le comte d’Estournelle, et je dois, d’après ses ordres, la remettre moi-même à madame la baronne René.
Le suisse regardait Andrewitsch avec une scrupuleuse attention.
– C’est que, dit-il, madame la baronne ne reçoit jamais personne.
Andrewitsch insista.
– Allons ! venez, dit le suisse, je vais vous conduire.
Andrewitsch le suivit.
En traversant cette vaste cour solitaire, en gravissant cet escalier à larges dalles, à balustrades de fer ouvragé, en parcourant ces grandes salles tristes, le jeune homme fut assailli par un monde de pensées. C’était là que son père était né, là qu’il avait passé sa jeunesse, là que, sans doute, il eût vécu lui-même choyé, entouré, sans les infernales machinations du comte.
La baronne était assise au coin de son feu.
Elle tenait la petite Blanche sur ses genoux.
En entendant la porte s’ouvrir, elle tourna vivement la tête.
– Qu’est-ce donc ? fit-elle.
– Madame, répondit le suisse, c’est un jeune homme qui apporte une lettre de M. le comte d’Estournelle.
Andrewitsch était demeuré derrière le suisse. Son cœur battait violemment ; quelques gouttes de sueur perlaient à ses tempes.
– Où est ce jeune homme ? reprit la baronne.
Et elle se leva à demi et allongea curieusement la tête. Andrewitsch s’avança alors d’un pas chancelant. Il avait la lettre à la main.
La pièce était mal éclairée. Le visage d’Andrewitsch était dans l’ombre.
– Vous venez de la part de mon neveu le comte d’Estournelle ? fit la baronne.
– Oui, madame.
Au son de cette voix, elle tressaillit.
– Et vous m’apportez une lettre ?
– Oui, madame.
La baronne attacha sur lui un regard attentif.
– Où donc ai-je entendu cette voix ? se demanda-t-elle.
Elle prit la lettre qu’Andrewitsch lui tendait.
Puis elle dit au suisse :
– Allumez un flambeau.
Andrewitsch tremblait.
Le flambeau allumé, la baronne prit la lettre et l’ouvrit.
Mais, avant de la lire, elle jeta de nouveau les yeux sur Andrewitsch.
En ce moment les rayons de la bougie tombaient d’aplomb sur la tête du jeune homme et l’éclairaient tout entière.
Soudain la baronne jeta un cri, se leva et allant vers le jeune homme :
– Qui donc êtes-vous ? fit-elle.
Elle était émue, chancelante, et elle regardait Andrewitsch avec une curiosité ardente.
Et comme Andrewitsch balbutiait et avait peine à se tenir debout, elle étendit la main vers un portrait qui était accroché au mur.
C’était celui d’un élève de l’Ecole polytechnique.
Andrewitsch poussa un cri à son tour. Il croyait voir son propre portrait.
Alors il tomba à genoux, joignit les mains et regarda la baronne René d’un air suppliant.
– Ah ! s’écria-t-elle tout à coup, je devine tout, maintenant… On m’a trompée… Tu es le fils de mon fils !…
Et elle le prit dans ses bras.
– Ma mère ! murmura Andrewitsch, brisé par l’émotion.
Et il couvrit de baisers et de larmes les mains de l’aïeule.
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Le suisse, immobile sur le seuil, murmurait :
– Mon Dieu ! c’est pourtant vrai… c’est tout le portrait de feu M. le baron…
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