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Chapitre 64

Les plus infernales combinaisons de l’homme aux lunettes bleues n’auraient pas mieux réussi que cette rencontre inopinée de l’aïeule et du petit-fils.

Toute la gloire, du reste, en revenait à M. le comte d’Estournelle, tant il est vrai qu’un homme que la fortune abandonne est destiné à entasser sottises sur sottises.

Le comte avait demandé à voir sa fille, et sir John, qui n’avait pas prévu cette circonstance, s’était empressé d’en profiter pour envoyer Andrewitsch chez la baronne René.

Certes, si jamais fils ressembla à son père, c’était à coup sûr le jeune prisonnier russe.

A part l’uniforme de l’élève de l’Ecole polytechnique, on eût juré que ce portrait était celui d’Andrewitsch.

Mêmes cheveux blonds, mêmes moustaches naissantes, finement tracées, même attitude, même sourire.

Andrewitsch avait jusqu’à la voix de son père, car la baronne avait tressailli en l’écoutant avant de jeter les yeux sur son visage.

La pauvre vieille femme éprouva une émotion violente, terrible, qui aurait pu la tuer.

Andrewitsch couvrait ses mains de baisers et de larmes et demeurait à ses genoux.

Enfin elle le releva.

– Viens, mon enfant, dit-elle, viens sur mon cœur ; tu es bien mon fils. La voix du sang ne saurait mentir !

Et comme Andrewitsch se relevait, la baronne, le visage baigné de larmes, tourna la tête et aperçut le suisse.

Le vieux serviteur, immobile sur le seuil, retenait son haleine et n’osait s’en aller.

Soudain la baronne se souvint qu’elle avait chassé, comme un imposteur, Baptistin, son valet de chambre, le vieux Baptistin, qui soutenait que le baron René, mort en Russie sous le nom du colonel Yermolof, avait laissé un fils, Baptistin, que le comte d’Estournelle accusait d’avoir ourdi une machination infâme de concert avec André Petrowitsch le Cosaque, pour s’attribuer la fortune de la baronne.

Le suisse s’était pris à trembler sous le regard de la baronne ; mais elle lui dit vivement :

– Sais-tu où est Baptistin ?

– Oui, madame, répondit le suisse qui tressaillit de joie.

– Où est-il ?

– Il a loué une chambre tout à côté d’ici, rue Taranne.

– Va le chercher.

L’ordre était net. Le suisse partit de toute la vitesse de ses jambes de sexagénaire, et n’arrêta sa course qu’au cinquième étage d’une maison modeste où s’était retiré le vieux serviteur congédié.

Baptistin était chez lui.

Le suisse ne prit point le temps de lui donner des explications :

– Venez, venez, dit-il, madame la baronne veut vous voir.

Baptistin jeta un cri et suivit le suisse en courant.

En route, son compagnon lui dit rapidement :

– Le fils est retrouvé… il est chez la baronne. Mon Dieu ! quelle joie ! j’ai cru qu’elle allait mourir.

Baptistin entra comme une bombe dans la chambre de sa maîtresse. Il vit Andrewitsch assis auprès d’elle et jeta un cri.

– Baptistin !

– Monsieur Gaston !

Telles furent les deux exclamations que la baronne entendit, et dont l’accent de vérité aurait achevé de la convaincre, si elle eût conservé encore un seul doute dans l’esprit.

La petite fille, que tout à l’heure la baronne tenait sur ses genoux, s’était réfugiée toute tremblante dans un coin, et elle attachait sur Andrewitsch de grands yeux étonnés et craintifs.

Madame la baronne René, malgré son âge, avait conservé une énergie peu commune.

Enfant, elle avait traversé les terreurs de la Révolution ; femme, elle avait vu son mari braver la mort sur vingt champs de bataille ; mère, elle avait été éprouvée comme la femme forte des Ecritures.

Sa première émotion passée, la baronne avait retrouvé sa présence d’esprit tout entière.

Elle fit signe au suisse et lui dit :

– Emmène cette enfant et confie-la à sa bonne.

Le suisse prit la petite fille par la main et elle le suivit sans résistance. Alors la baronne regarda fixement Baptistin :

– Mon vieil ami, dit-elle, j’ai été trompée et je vois que tu étais le plus fidèle des serviteurs.

– Ah ! madame…

– Mais l’heure des excuses et des récriminations est passée, reprit la baronne. Il faut que je sache la vérité tout entière.

– Madame la baronne, répondit Baptistin avec une rude franchise, la vérité peut se résumer en un seul mot : M. le comte d’Estournelle est un misérable !

– Lui ! fit la baronne, qui songea alors à cette petite fille rose et blanche que tout à l’heure elle tenait sur ses genoux.

– Lui ! répéta Baptistin avec l’accent de la conviction.

La baronne se reprit à contempler son petit-fils.

– Comme il ressemble à mon pauvre Gaston ! murmurait-elle.

– Et dire, fit Baptistin, qu’on a voulu le faire passer pour le fils d’un Cosaque !

– Mais enfin, dit la baronne, explique-moi donc, Baptistin, l’histoire de cet acte de naissance.

– C’est bien simple, madame.

– Ah !

– Il y a dix ans que le comte d’Estournelle convoitait votre héritage. Il y a dix ans qu’il avait gagné André Petrowitsch. Celui-ci tua son fils, et, dans la déclaration de décès, il fit figurer M. le baron, ici présent, au lieu et place du mort.

La baronne leva les mains au ciel, et s’écria avec douleur :

– Mais cet homme est un monstre, Baptistin !

– Oui, madame.

– Et Dieu le punira sévèrement…

– Je crois, dit Andrewitsch, qui s’était tu jusqu’alors, je crois qu’il est déjà puni.

– Que veux-tu dire, mon enfant ? fit la baronne qui passa ses deux mains au cou du jeune homme.

– Je veux dire que le comte est mourant.

– Mourant !

Et la baronne jeta les yeux sur la lettre du comte, qu’elle avait ouverte sans la lire.

– Voyez, dit Andrewitsch.

La baronne lut et étouffa un cri.

– Le malheureux est blessé… il va mourir, sans doute…

– C’est l’avis du chirurgien qui l’a pansé.

– Mais où est-il ?

– Dans une petite maison que j’habitais.

– Où ?

– A la barrière du Trône.

– Ainsi, vous l’avez vu ? demanda Baptistin.

– Oui.

– Et il vous a confié cette lettre ?

– Oui.

– Mais alors il vous a reconnu ?

– Non.

– Oh ! c’est étrange ! dit Baptistin.

Andrewitsch jugea inutile d’avouer qu’il avait, pendant ses rapports avec le comte, subi une légère métamorphose.

En ce moment, on frappa doucement à la porte, et la porte s’ouvrit.

C’était la petite fille qui revenait en pleurant :

– Bonne maman, disait-elle, ma bonne veut me coucher… moi je ne veux pas, na !

La baronne prit l’enfant sur ses genoux et l’embrassa.

– Madame, dit Andrewitsch en regardant Baptistin, je voudrais vous entretenir un moment en particulier.

Baptistin s’en alla.

Alors, Andrewitsch se remit aux genoux de la baronne et lui dit :

– O vous, que je n’ose encore appeler ma mère, soyez clémente !

– Que veux-tu dire, mon enfant ? fit-elle.

– Cette enfant, dit Andrewitsch, n’est pas coupable…

– C’est vrai.

– Et… sa mère…

– Sa mère, dit la baronne, la connais-tu donc ?

– Oui… ma mère…

– Et… tu crois…

– Elle a été bonne pour moi…

– Mais… où… l’as-tu vue ? demanda la baronne haletante.

– A… Belle-Isle.

Alors Andrewitsch raconta succinctement son enlèvement de Paris, son incorporation dans un régiment russe ; comment il avait été fait prisonnier, interné à Belle-Isle, et comment il y avait rencontré madame d’Estournelle.

La baronne l’écouta attentivement.

La septuagénaire avait une merveilleuse lucidité d’esprit. Elle comprenait vite et bien, et elle comprenait l’amour de son petit-fils pour la comtesse.

– Mon enfant, dit-elle, tu aimes la comtesse d’Estournelle.

Andrewitsch rougit comme un écolier pris en faute.

– Tu l’aimes ! répéta la baronne, et l’amour est plein de foi…

– Ma mère !

– Il est aveugle…

L’accent de la baronne était glacé, et il donna froid au cœur de son petit-fils.

La baronne se leva, alla prendre une lettre qui traînait sur un meuble et la tendit à Andrewitsch :

– Lis, dit-elle.

Cette lettre était celle qui annonçait à la baronne le départ précipité de la comtesse, laquelle allait voir sa mère, dangereusement malade.

L’impression que cette lettre produisit sur Andrewitsch fut étrange.

La baronne poursuivit :

– Quel jour as-tu vu la comtesse pour la première fois ?

– C’était le 19.

La baronne calcula.

– Elle était partie de la veille, dit-elle, donc elle n’allait point voir sa mère. Donc, elle allait à Belle-Isle, sachant que tu t’y trouvais… Que voulait-elle ? Que comptait-elle faire ? Je l’ignore…

Andrewitsch, lui aussi, réfléchissait et se disait :

– Tout cela est singulier ! la comtesse mentait… Pourquoi ?

La baronne était devenue pensive, et elle regardait tristement l’enfant.

– La pauvre petite, dit-elle enfin, c’est un ange de Dieu… elle est innocente de toutes ces infamies… de tous ces crimes…

Andrewitsch prit l’enfant dans ses bras et la baisa au front.

– Mais la mère, reprit la baronne, est la complice de son mari.

Andrewitsch sentit son sang se glacer.

La baronne poursuivit :

– Ecoute-moi bien, mon enfant. Je suis riche et je veux assurer le sort de cette petite qui n’est point coupable des crimes de ses parents ; mais, pour ceux-là, point de pitié.

– Hélas ! ma mère, murmura Andrewitsch, le comte se meurt.

– Quant à elle…

Andrewitsch pâlit.

– Ah ! tu l’aimes, reprit la baronne… Tu l’aimes, malheureux !

Il baissa la tête et se tut.

La baronne lui prit les mains et les pressa avec affection.

– Pauvre enfant ! dit-elle. Tu souffres, n’est-ce pas ?

– Oui, ma mère.

La petite fille écoutait et regardait d’un air étonné.

Mais elle avait repris sa place sur les genoux de la baronne, et elle se taisait. La baronne continua :

– Ainsi donc la comtesse est à Paris… Tu l’as vue ?

– C’est elle qui m’a logé dans cette petite maison à la barrière du Trône !

– Et c’est là qu’on a transporté son mari blessé ?

– Oui, mère.

– Et… ce… chirurgien ?

– C’est le pilote de Belle-Isle.

– Oh ! tout cela est étrange, murmura la baronne.

– Etrange, en effet, ma mère, répondit Andrewitsch.

– Mais quels sont donc ces hommes qui sont venus à ton aide ? demanda madame la baronne René.

– Je ne les connais pas.

– Qu’est-ce que ce capitaine Grain-de-Sel ?

– Un officier français que j’ai connu à Sébastopol, et à qui j’ai remis le manuscrit de mon histoire.

– Et tu crois que ces hommes…

– Ce sont les amis du capitaine.

– Mais… ce pilote… ce chirurgien… cet homme, qui change de costume et de visage ?

Andrewitsch n’eut pas le temps de répondre. La porte de la chambre s’ouvrit, un homme entra.

– Le voilà ! dit-il.

Ce nouveau personnage était sir John, le chirurgien.

· · ·

· · ·

Que se passa-t-il entre sir John, Andrewitsch et la baronne René ?

Nul ne le sut !…

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