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Chapitre 65

Quarante-huit heures après, nous eussions retrouvé le chirurgien anglais, sir John, au chevet du comte d’Estournelle.

Le blessé avait eu, depuis deux jours, des alternatives de calme et d’agitation, des moments où le mal s’aggravait, où le délire et la fièvre semblaient faire désespérer de sa vie, et des instants de mieux qui paraissaient promettre sa guérison.

Andrewitsch avait repris sa couleur cuivrée et ses cheveux noirs.

Nuit et jour au chevet du comte, il remplissait à merveille les fonctions d’infirmier et de garde-malade.

A l’heure où nous revoyons sir John au chevet du comte, ce dernier se trouvait mieux.

Il avait recouvré toute sa présence d’esprit et écoutait le chirurgien qui lui disait :

– Je commence à avoir bon espoir, monsieur.

Cependant un regard rapide, adressé par sir John à Andrewitsch, semblait lui dire :

– Je berce le blessé d’une espérance que je suis loin de partager.

Sir John continua :

– Vous allez tout à l’heure avoir une crise nerveuse ; peut-être même le délire vous reprendra-t-il ; mais il ne faut point vous effrayer, ce ne sera rien.

Le comte sortit sa main du lit et la tendit à sir John.

– Merci ! dit-il, vous m’avez sauvé. Comment pourrais-je jamais vous témoigner ma reconnaissance ?

Et puis il regarda le jeune homme à la peau cuivrée :

– Et vous, dit-il, vous qui me soignez avec la plus tendre sollicitude, pourrais-je jamais m’acquitter envers vous ?

– Oui, dit sir John.

– Comment ? fit le comte avec un élan subit de reconnaissance.

Sir John fit un signe, Andrewitsch sortit.

– Monsieur le comte, dit le chirurgien en tâtant le pouls du malade et consultant ensuite sa montre, votre accès que j’attends ne vous prendra point avant vingt minutes ; nous avons donc vingt minutes pour causer.

L’air grave et solennel de sir John impressionna vivement le comte d’Estournelle. Le chirurgien reprit :

– Un médecin, voyez-vous, c’est comme un confesseur ; on peut tout lui dire.

– Mais, balbutia le comte pris d’une subite émotion, je n’ai rien à cacher, monsieur.

– Rien ?

Et le ton dont sir John articula cette expression fut singulièrement expressif. Le comte le regarda d’un air surpris et presque alarmé.

Sir John continua :

– Il y a mieux : un médecin en sait quelquefois plus qu’on ne lui en confie.

Le comte grimaça un sourire qui crispa ses lèvres blêmes.

– Un médecin n’est pourtant pas un sorcier, j’imagine.

– Quelquefois.

Le comte eût pâli si la souffrance n’eût depuis deux jours décoloré son visage.

– Vous oubliez que je suis un ami du baron Gontran de Neubourg, poursuivit froidement sir John.

Les traits du comte se contractèrent d’une manière effrayante.

– Prenez garde ! dit sir John ; vous allez vous faire du mal.

Le comte se calma.

– Donc, je sais tout.

– Vous savez… tout ?

– Oui.

M. d’Estournelle essaya de payer d’audace et répondit :

– Alors vous êtes plus avancé que moi, car je ne sais rien.

– Vraiment ! fit sir John avec une ironie qui donna le frisson au comte.

– Dame !

– Est-ce que vous n’avez pas été officier ?

– Capitaine de dragons.

– En retrait d’emploi ?

– Oui, pour dettes.

– N’étiez-vous point joueur ?

– Ce n’est point un crime.

– N’avez-vous point rencontré souvent, dans vos nuits d’orgie, un certain Petrowitsch, Russe d’origine ?

Les lèvres du comte devinrent livides. Un tremblement nerveux s’empara de lui.

– Et, continua sir John, ne lui avez-vous pas proposé un certain pacte…

– Jamais !

– Comme une déclaration mensongère d’un acte de l’état civil ?

Le comte fit un soubresaut sur son lit et regarda sir John d’un air effaré.

– Mais prenez donc garde, monsieur le comte ! répéta celui-ci. Votre blessure va se rouvrir, et si elle se rouvre, vous serez mort avant une heure.

Cette terrible menace, articulée avec calme, domina chez le comte toute émotion. Il se tut. Le chirurgien anglais reprit :

– Je sais comme M. de Neubourg tout ce qui s’est passé.

Le fils de Petrowitsch mort a été déclaré à la mairie sous le nom de Marie-Gaston René, et le vrai fils du colonel René a été incorporé dans l’armée russe sous le nom d’Andrewitsch. Le comte écoutait haletant, comme anéanti.

– Voyez-vous, monsieur le comte, ricana sir John, Dieu fait bien tout ce qu’il fait. Andrewitsch, dont vous convoitiez l’héritage, aurait pu être tué derrière les remparts de Sébastopol. Dieu ne l’a pas voulu. Andrewitsch est plein de vie, il est revenu en France, il est à Paris.

– Ah ! fit le comte.

– Tiens, dit sir John, vous vous trahissez donc enfin ?

Le comte était livide.

– Il est à Paris, acheva sir John, et vous avez pris soin de lui ouvrir vous-même la porte de sa grand-mère, ce qui était bien, car vous lui devez de la reconnaissance.

Alors sir John frappa trois coups dans sa main, trois coups régulièrement espacés.

Andrewitsch avait retrouvé son teint blanc et mat, ses lèvres roses et ses beaux cheveux blonds.

– Monsieur le comte, dit sir John, voilà votre garde-malade. Un peu de safran, délayé dans du noir de fumée, un peigne enduit d’un cosmétique noir, l’avaient provisoirement métamorphosé. C’est lui qui vous a donné ses soins pendant deux jours.

Une écume blanche bordait les lèvres de M. d’Estournelle.

– Ma fille ! murmura-t-il tout bas.

Andrewitsch comprit.

– Monsieur, dit-il, rassurez-vous ; votre fille aura une part de l’héritage de la baronne René.

Le comte le regarda d’un air de doute.

– Et, ajouta Andrewitsch, si vous mourez, je prendrai soin d’elle et je l’aimerai comme ma fille.

Le comte roulait des yeux hagards.

– Mon ami, dit sir John à Andrewitsch, laissez-moi seul un moment avec monsieur.

Andrewitsch sortit.

– Oh ! murmura le comte, je suis donc condamné à mourir ?

– Mais non, puisque je réponds de vous, dit sir John.

– Mais alors, si je vis… je serai pauvre ?

– Andrewitsch fera quelque chose pour vous peut-être.

Les lèvres du comte frémirent :

– Vivre pour retomber dans la pauvreté, dit-il, autant vaudrait mourir.

– Voilà qui sera fort agréable à madame la comtesse d’Estournelle.

– Quoi ?

– Votre mort.

L’œil du comte étincela.

– Qu’en savez-vous ? fit-il.

– Je le sais.

– Mais… elle m’aime !

– Elle attend votre mort pour se remarier. Mais prenez donc garde ! ne vous soulevez point ainsi ! vous allez rouvrir votre blessure !

– Se remarier ! se remarier ! balbutia le comte ; mais avec qui ?

– Avec celui qui sort d’ici.

– Andrewitsch !

– Oui.

– Oh ! c’est impossible ! vous êtes fou, docteur.

– Savez-vous où est la comtesse ?

– A Nantes.

– Vous vous trompez, elle est à Paris. Il y a mieux, ajouta sir John, dans dix minutes elle sera ici.

– Elle va donc venir me voir ?

– Oui, pour s’assurer que vous n’avez plus longtemps à vivre.

– Mais ce que vous dites là est épouvantable, docteur !

– Soit, mais c’est vrai.

– Oh ! l’infâme !

– Vous saurez tout dans quelques minutes.

Sir John se leva et s’approcha d’une table sur laquelle étaient diverses fioles. Il en prit une et revint auprès du malade.

– Que faites-vous ? demanda celui-ci en le voyant verser quelques gouttes d’une liqueur jaune dans le creux de sa main.

– Vous êtes violent, répondit sir John, je préviens chez vous tout accès de colère.

Et il lui frotta le front, les tempes et les narines avec ses mains enduites de la liqueur jaune. Soudain le comte fut pris d’une prostration complète.

– Vous entendrez tout, lui dit sir John, vous verrez même votre femme à travers un nuage, car votre regard va se voiler, et quand vous aurez vu et entendu, je crois qu’il ne vous restera pas de grandes illusions sur madame la comtesse d’Estournelle.

Le comte essaya de se débattre contre cet engourdissement instantané, mais sir John ajouta :

– Monsieur le comte, si vous luttez, vous vous ferez du mal. Tenez-vous tranquille.

Le bruit d’une voiture retentit alors dans la rue.

– C’est elle, dit sir John.

Et il s’élança au-dehors.

Andrewitsch était dans la pièce voisine de la chambre du malade.

– Mon ami, dit sir John, aimez-vous toujours la comtesse ?

– Pouvez-vous me le demander ? répondit le jeune homme d’un ton de reproche.

– Si le comte meurt, l’épouserez-vous ?

– Sans doute.

Sir John eut un mystérieux sourire ; puis il poussa la porte d’un cabinet noir et prit Andrewitsch par la main.

– Venez avec moi, dit-il.

Il le fit entrer dans le cabinet noir, qui n’était séparé de la chambre occupée par le blessé que par une cloison très mince dans laquelle on avait pratiqué un trou à la hauteur de l’œil.

– Mettez-vous là, dit sir John, vous pourrez tout voir, tout entendre. Et vous ne bougerez pas, ajouta-t-il.

– Mais pourquoi ce mystère ?

– C’est mon secret.

Andrewitsch s’était habitué envers cet homme à une sorte d’obéissance passive.

– Comme vous voudrez, dit-il.

Sir John ferma la porte et gagna l’escalier. Un fiacre s’était arrêté devant la porte de la petite maison, et une femme en descendait. C’était la comtesse. Sir John alla à sa rencontre.

– Venez donc, madame, fit-il, je vous attends avec impatience.

– Est-ce qu’il est… bien mal ?

– Très mal.

– Et… Andrewitsch ?

– Il est allé me chercher un remède dans une pharmacie du quartier de l’Opéra.

– Ah ! fit la comtesse qui se mordit les lèvres de dépit. Quand reviendra-t-il ?

– Dans une heure. Venez…

Il lui offrit sa main, la conduisit au premier étage et la fit entrer dans la chambre où se tenait le blessé.

M. d’Estournelle paraissait être à demi mort. La comtesse s’assit au chevet de son mari et le regarda attentivement.

– Il est, lui dit sir John, dans un état de prostration complète. Nous pouvons causer, il n’entendra pas ce que nous dirons.

– Vous croyez ?

– Dame, si vous en doutez, secouez-le ! Parlez-lui. Vous verrez…

Madame d’Estournelle prit le bras du comte. Ce bras retomba inerte. Elle appela, il ne tourna pas même les yeux.

– Mais, va-t-il mourir ainsi ? demanda-t-elle.

– Dans une demi-heure, il sortira de sa léthargie.

– Et puis ?

– Et puis il aura la fièvre, le délire.

– Et puis ?

L’accent de la comtesse était assourdi, mais il ne témoignait d’aucune émotion.

– Et puis il mourra, dit sir John. Avant demain matin, ce sera fini.

– Ah ! fit la comtesse toujours calme et froide.

– Ma chère amie, dit sir John d’un ton familier, j’ai si bien arrangé les choses avec la baronne, que je ne doute pas que vous ne soyez la plus heureuse des femmes dans l’avenir.

Le teint de la comtesse se colora et son cœur battit.

– Vous croyez qu’il m’aime… beaucoup ?… fit-elle émue cette fois.

– Passionnément.

– Et… la baronne ?

– La baronne caresse comme sa plus chère espérance votre union avec lui.

– Cher Andrewitsch ! murmura la comtesse.

Sir John se prit à rire.

– Vous n’avez point toujours parlé ainsi, dit-il.

– C’est vrai.

– Et lorsque vous avez quitté Paris avec Emeraude…

– Oh ! j’avoue, dit la comtesse en souriant, que je n’allais pas à Belle-Isle pour aimer Andrewitsch.

– Mais bien pour vous en débarrasser, n’est-ce pas ?

– Dame ! fit ingénument la comtesse. Vous comprenez bien, mon cher, que je ne m’étais jamais connue bien sentimentale.

– Oh ! je le sais.

– Avant tout je voulais hériter.

– Voyons, dit sir John, soyez franche, madame. Supposons que vous n’eussiez pas aimé Andrewitsch.

– Mais, dit froidement madame d’Estournelle, vous savez bien que je m’étais arrangée de façon à le faire tuer par Victor.

– C’est juste ; seulement le courage vous a manqué au dernier moment.

– Hélas !

– Ce qui prouve que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes, ricana sir John ; car votre mari va mourir et vous épouserez Andrewitsch.

– Pas encore, dit une voix émue sur le seuil de la chambre.

La comtesse jeta un cri en se retournant. Andrewitsch, pâle comme un spectre, était sur le seuil.

– Madame, dit-il, j’ai tout entendu, tout deviné, tout compris…

Il l’écrasa d’un regard plein de mépris et sortit sans prononcer un mot de plus.

La comtesse éperdue cachait sa tête dans ses mains.

Alors sir John prit une seconde fiole et frictionna de nouveau le blessé. Soudain M. d’Estournelle sortit de sa prostration, ses membres s’agitèrent, son œil flamboya.

Il se dressa sur son séant et dit :

– Je ne suis pas encore mort !

– Non, certes, répondit sir John, et je réponds de vous plus que jamais.

Et sir John ajouta avec un éclat de rire, l’éclat de rire d’un démon :

– Allez, forçats ! reprenez votre chaîne… l’heure du châtiment est venue ! vous vivrez pauvres et misérables l’un auprès de l’autre, la haine et le mépris au cœur…

La comtesse était tombée à la renverse.

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