I. L'Orage
Comme aux premières pages de cette histoire, un soir d’automne, le vieux manoir de Bellombre était enveloppé par l’ouragan. La pluie fouettait les vitres, le vent faisait craquer les branches des arbres dans le parc.
Comme trente années auparavant, il y avait dans les cuisines nombreuse réunion de serviteurs. Les uns étaient jeunes, les autres vieux. Les premiers, nouveaux venus, ne savaient rien du passé de ce vieux manoir et des sombres drames qui s’y étaient déroulés. Les seconds se souvenaient avec terreur et respect, des malheurs qui avaient accablé le vieux général sur la fin de sa vie, et gardaient un morne silence sur leur nouveau maître.
Le nouveau maître s’appelait le marquis de Morfontaine.
Or, voici ce qui se disait, ce soir-là, autour du grand feu de souches qui pétillait sous le vaste manteau de l’âtre des cuisines.
Un garde-chasse, jeune et vigoureux, venait de rentrer, et, après l’avoir essuyé, avait posé son fusil dans un coin de la cheminée.
– Savez-vous, les gars, disait-il, que M. le marquis a une drôle d’idée tout de même, de venir à Bellombre en cette saison ? Il n’est pas chasseur, pourtant…
– Et ça tombe bien, observa une fille de cuisine, car depuis quinze jours que le maître est ici, il pleut sans relâche.
Un garçon de quinze ans, qui gardait les vaches, ajouta :
– C’est le maître qui a amené la pluie… c’est sûr !
– Tais-toi, imbécile ! dit un vieux bouvier. Tu veux donc te faire renvoyer d’ici ?
– Y a pas d’quoi, da !
Un autre serviteur à tête blanche fronça le sourcil :
– Le maître est méchant, dit-il à voix basse, vous le savez…
– Tu as la langue trop longue, toi, Guillaume, observa Marton la cuisinière.
– Oh ! moi, fit le vieillard, je n’ai pas peur d’être renvoyé.
– Pourquoi ?
– Je m’en irai chez ma sœur, la femme du fermier Bernard. Elle me recevra et me nourrira… et puis j’ai des économies. Mais vous autres, les gars, qui avez encore besoin de vos deux bras, retenez votre langue… vous ferez bien…
Le gardeur de vaches haussa les épaules d’un air mutin et railleur.
– Je crois bien, dit-il, que le maître ne songe guère à nous…
– C’est vrai.
– Et depuis quinze jours qu’il est ici, il a l’air joliment sournois…
– Jamais il ne parle à personne, observa la cuisinière. Il mange ce qu’on lui donne… et on ne lui servirait pas à dîner, qu’il n’y penserait pas…
– C’est vrai tout de même.
– J’ai dans l’idée, reprit le garde-chasse, que M. le marquis a un fameux chagrin, les gars ! un chagrin qui l’empêche de boire, de manger et de dormir.
Il y avait dans un coin de la cuisine un gros garçon joufflu, mais dont les mains blanches et le teint rosé attestaient qu’il n’était point employé aux travaux des champs.
En outre, il portait un gilet rouge de livrée et une culotte de panne.
– Oh ! moi, dit-il, je sais bien quel est ce gros chagrin.
– Tu le sais, toi, Antoine ?
– Oui.
On regarda le valet de chambre avec curiosité.
Antoine était du pays, il était né à Bellombre, et, bien qu’il fût le valet de chambre du marquis, on ne se défiait nullement de lui.
– Eh bien ! conte-nous ça, le gars, dit le garde-chasse.
– M. le marquis est fâché avec madame la marquise.
– Ah !
– Et avec sa fille…
– Mademoiselle Victoire ?
– Justement.
– Mais elle est mariée depuis trois mois, nous a-t-on dit.
– C’est à cause de ça. Il paraît que ce mariage a changé M. le marquis, vu que M. de Pierrefeu – c’est le nom du jeune homme – n’avait pas le sou.
– Bah ! fit Marton la cuisinière d’un ton rogue et de mauvaise humeur, il est assez riche comme ça, lui.
Un vieux pâtre, qui n’avait point encore ouvert la bouche, grommela entre ses dents :
– Le bien mal acquis ne profite jamais.
Ces mots jetèrent la stupeur parmi les serviteurs de Bellombre, et tout le monde frissonna.
– Hé ! vieux Jaquet, murmura Marton avec l’accent de la terreur, veux-tu donc nous faire tous chasser ?
Le vieux Jaquet ne répondit pas, car un nouveau personnage, qui entra dans la cuisine en ce moment, attira l’attention générale.
C’était un homme d’environ soixante ans, de haute taille, portant toute sa barbe, vêtu d’une veste de velours gris, chaussé de grandes bottes à l’écuyère.
Il avait une trompe en bandoulière et un couteau de chasse au flanc. Ce personnage était le piqueur du château.
Bien qu’il ne chassât presque jamais, le marquis de Morfontaine avait toujours entretenu une meute.
Hubert Voisin, – c’était le nom du piqueur, – exerçait à Bellombre une sorte d’autorité sur les autres domestiques.
On ne le craignait pas, mais on avait pour lui une sorte de respect mélangé d’affection.
– Hé ! hé ! dit-il en entrant, je crois qu’on médit du maître, ici, n’est-ce pas, les gars ?
Les domestiques se turent comme des écoliers pris en faute.
– Mais, bah ! rassurez-vous, continua Hubert avec un sourire, le maître n’a rien entendu.
– Il est dans sa chambre, dit Antoine. Il écrit des lettres.
– Tu te trompes, répondit Hubert. M. le marquis est dans le parc.
– Par le temps qu’il fait ?
– Oui.
– Faut qu’il soit fou…
– C’est bien possible, dit Hubert, qui vint s’asseoir sous le manteau de l’âtre pour sécher ses bottes. Puis il ajouta :
– Savez-vous, les gars, qu’il y a du nouveau dans le pays ?
– Comment cela, maître Hubert, demanda-t-on à la ronde.
– Vous savez que voici trois jours que je suis en déplacement ?
– Oui. Vous êtes allé donner un coup de main à M. le baron de Tenailles, du côté de Pouzauges, pour détruire des loups.
– Et j’ai eu mon limier étranglé. Pauvre Flambeau.
– Vous êtes revenu par un joli temps, ma foi ! maître Hubert.
– Il ne pleuvait pas quand je suis parti ; mais, la pluie, ça me connaît.
– Et vous dites qu’il y a du nouveau ?
– Oui.
– Qu’est-ce qu’il arrive donc ?
– Vous savez le château de Main-Hardye, les gars ?
– Pardine ! fit le vieux Jaquet, on en a assez parlé ici, voilà trente ans. Pauvre M. Hector !…
– Tais-toi ! dit Marton, ne prononce pas ce nom, le vieux !
Hubert Voisin haussa les épaules en homme qui est parfaitement indépendant.
– Eh bien ! reprit Jaquet, qu’y a-t-il donc de nouveau à Main-Hardye ? C’est une ruine ; la pluie passe au travers du toit, les champs sont en jachère…
– On va cultiver les champs.
– Ah !
– Et le château est habité.
Les serviteurs se regardèrent avec incrédulité.
– C’est comme je vous le dis, les gars, ajouta Hubert Voisin.
– Mais qui donc l’habite ?
– Des beaux messieurs de Paris, qui l’ont acheté.
– Alors ils vont restaurer le château ? fit le vieux pâtre.
– Naturellement.
– Faudra dépenser gros pour cela, maître Hubert, observa Marton.
– Ils sont riches.
– Savez-vous leur nom ?
– C’est un baron et un marquis, voilà tout ce que je sais…
– Une drôle d’idée de venir habiter Main-Hardye, murmura le gardeur de vaches ; c’est en plein bois, et il n’y a pas de voisins.
– C’est justement pour cela ! ces messieurs sont chasseurs, et Main-Hardye est joliment situé pour la chasse.
Le piqueur alluma sa pipe avec un charbon et poursuivit :
– Voilà trois jours qu’ils y sont, et ils chassent dur déjà.
– C’est donc pour ça, fit le gardeur de vaches, que j’ai entendu sonner du cor, à la nuit.
– C’est eux.
– Il paraît qu’ils ne craignent pas la pluie, ces messieurs.
– Ils sont jeunes !
Au même instant, à travers le bruit de l’ouragan qui faisait grincer les girouettes et agitait violemment les volets, on entendit retentir une fanfare.
– Ah ! par exemple ! s’écria le vieux pâtre en se levant, c’est trop fort… Il est huit heures du soir… et ces messieurs sonnent l’hallali…
Hubert se leva, alla ouvrir une croisée et prêta l’oreille.
– Double brute ! dit-il, c’est la retraite prise qu’on sonne.
– Vous croyez que c’est les messieurs du château de Main-Hardye ?
– C’est bien possible. Ils ont couru un cerf aujourd’hui, à ce que m’a dit un bûcheron, et le cerf les aura menés loin. C’était un dix-cors.
– Gare ! grommela Marton, s’ils l’ont pris sur Bellombre !
Hubert écoutait la fanfare gaillardement sonnée sous la futaie, à un quart de lieue du château.
– Cornes de cerf ! dit-il tout d’un coup, je crois bien qu’ils sont égarés. Voici qu’ils sonnent au perdu.
– Dame ! fit le gardeur de vaches, il fait noir comme dans un four, et si leur piqueur n’est pas du pays…
– Jésus Dieu ! murmura Marton, ils sont capables de venir ici, s’ils voient les lumières du château.
– Eh bien ! on les recevra, dit Hubert.
Et il se prit à écouter. Comme pour justifier les paroles de la cuisinière, la fanfare se rapprochait.
– Bon ! fit Hubert, c’est sûr qu’ils viennent ici… et je gagerais qu’ils ont pris la Grande-Allée-du-Vicomte…
Ainsi se nommait une des principales lignes qui perçaient la vaste forêt qui s’étendait entre Bellombre et Main-Hardye.
– Eh bien ! grommela le vieux Jaquet, le maître est de belle humeur… Ils seront reçus comme un renard au milieu d’une meute.
Quelques serviteurs se mirent à rire. Mais Hubert referma la croisée et dit :
– C’est sûr maintenant, ils viennent ici, et M. le marquis du temps qu’il fait, ne peut se dispenser de les recevoir. Je vais le trouver.
– Où ça ?
– Dame ! il était dans le parc tout à l’heure ; je vas le chercher.
Et Hubert sortit.
Les quelques mots échangés par les serviteurs de Bellombre prouvaient éloquemment qu’on n’avait point pour le marquis de Morfontaine cette respectueuse affection dont on avait entouré le vieux général, le père de l’infortunée baronne Rupert. Si personne, à Bellombre, n’avait jamais osé formuler une accusation contre le maître, il n’était pas moins vrai que de sourdes rumeurs couraient, depuis bien des années, dans le pays, et qu’on ne se gênait guère, dans les environs, pour trouver étrange que la fille de la baronne Rupert se fût noyée.
Or, en vingt-huit années, le marquis n’était pas venu dix fois à Bellombre.
Généralement, quand d’impérieux motifs d’intérêt l’y appelaient, il arrivait le soir, à nuit close, ne voyait personne du voisinage, et repartait deux ou trois jours après.
Or, cette fois, le marquis était, au grand étonnement de tous, à Bellombre depuis quinze jours.
Il était arrivé un soir, triste et sombre, suivi d’une douzaine de caisses remplies de vêtements, et il avait annoncé à ses domestiques stupéfaits qu’il comptait passer deux ou trois mois au château.
D’où provenait cette résolution ?
Nous allons l’expliquer en quelques lignes.
Un matin, M. de Morfontaine, averti trois jours auparavant qu’une association mystérieuse le poursuivait, lui et ses deux complices, un matin, disons-nous, M. de Morfontaine avait appris que le vicomte de la Morlière était mort d’une attaque d’apoplexie dans un appartement du faubourg Saint-Germain, chez une femme douteuse qui, disait-on, était sa maîtresse.
Cette mort subite, mystérieuse, l’avait frappé d’épouvante. Il avait couru chez le baron de Passe-Croix.
Là, une nouvelle non moins foudroyante l’attendait.
Le baron était fou, fou à lier, et on l’avait conduit dans une maison de santé.
Alors, ivre de terreur, le marquis avait quitté Paris, et il était venu se réfugier à Bellombre.
Pendant la première semaine de son séjour, M. de Morfontaine avait été en proie aux plus folles angoisses.
Il ne rêvait que gendarmes, procureur impérial, juge d’instruction. Mais comme au bout de huit jours il ne s’était rien produit d’inquiétant autour de lui, que le calme le plus parfait n’avait cessé de régner à Bellombre, il avait fini par se rassurer.
Néanmoins ses nuits étaient agitées, coupées de longues insomnies, et plus d’une fois, la tête en feu, le cœur serré, il s’était levé pour aller se promener dans le parc.
Or, ce jour-là, après avoir dîné dans sa chambre, le marquis avait été repris par ses angoisses.
Une pensée terrible l’avait assailli tout à coup :
– Qui sait ? s’était-il dit, si ces hommes dont j’ignore le nom, ces hommes qui se sont institués les vengeurs de Diane, ne méditent pas dans l’ombre quelque châtiment terrible à m’infliger ?… Ce silence qui se fait autour de moi, ce calme qui m’environne, m’épouvantent…
Et alors, saisi d’une terreur folle, malgré la pluie qui tombait, malgré le vent qui pleurait dans les corridors, le marquis était sorti, la tête nue, le front brûlant, en proie à une sorte de délire.
Hubert Voisin, le piqueur, avait passé auprès de lui, à cheval, suivi de sa meute. Le marquis ne l’avait point vu.
Quand le piqueur sortit de la cuisine pour le chercher, il le trouva assis sur un banc au fond d’une grotte de rochers.
Il avait fini par se mettre à l’abri de la pluie, obéissant plutôt à un instinct bestial qu’à un sentiment raisonné.
Hubert Voisin l’aborda respectueusement, c’est-à-dire qu’il ôta sa casquette, mais il conserva sa voix mâle et assurée :
– Monsieur le marquis, dit-il, pardon de vous déranger.
M. de Morfontaine tressaillit comme un homme qu’on éveille en sursaut. Puis il regarda Hubert.
– Que me veux-tu ? demanda-t-il.
– Monsieur le marquis, reprit le piqueur, ce n’est pas d’hier que je suis à Bellombre…
A ces mots, le marquis fronça le sourcil.
– J’y suis né du vivant de défunt le général, votre bon oncle, et je me souviens que dans ma jeunesse jamais on ne refusait l’hospitalité au château.
Le marquis crut qu’il s’agissait de quelque mendiant surpris par la pluie.
– Si quelque pauvre diable demande l’hospitalité, dit-il, fais-le souper avec toi.
– Pardon, excuse…
– Que veux-tu dire ?
– Ce n’est pas d’un pauvre diable qu’il s’agit, monsieur le marquis.
M. de Morfontaine frissonna malgré lui. Le nom seul d’un étranger le faisait tressaillir.
– Vous n’avez sans doute pas entendu ? fit Hubert Voisin.
– Quoi donc ?
– Ecoutez, alors…
Le marquis prêta l’oreille, et entendit, en effet, le son des trompes qui se rapprochait.
– Ce sont des chasseurs qui viennent au château, monsieur le marquis.
– Des… chasseurs ?
– Il pleut, il vente fort, monsieur le marquis. Dans cinq minutes ils sonneront à la grille ; faut-il donc leur dire de passer leur chemin ?
En ce moment le marquis parvint à dominer la terreur que toute visite lui inspirait.
– Non, certes, dit-il ; Bellombre a toujours été une demeure hospitalière. Reçois ces messieurs, Hubert.
– Mais… vous… monsieur le marquis…
– Tu m’excuseras. Je suis malade, j’ai besoin d’air…
– Faut-il leur offrir à souper ?
– Certainement.
– Et leur faire préparer des lits ?
– Sans aucun doute. Va.
Et le marquis retomba dans la morne rêverie qui l’absorbait. Hubert le quitta et se dirigea vers la porte du parc. Les trompes retentissaient dans la grande avenue. En passant devant le château, le piqueur cria :
– Ho ! hé ! apportez des torches !…
Deux domestiques accoururent et Hubert ouvrit la grille à deux battants.
Trois chasseurs à cheval étaient suivis d’un piqueur qui portait au travers de sa selle un magnifique cerf dix-cors, très proprement dagué d’un coup de couteau de chasse.
Les trois chasseurs saluèrent.
– Hé ! l’ami, dit l’un d’eux, je vois que les gens de ce château sont hospitaliers.
– Oui, monsieur le baron, répondit Hubert en ôtant sa casquette.
– Tiens ! tu me connais ?
– Non, monsieur, mais je suppose que vous êtes un des messieurs qui ont acheté Main-Hardye.
– Justement.
– Et comme on m’a dit qu’il y avait un marquis et un baron…
– Je suis le baron, dit le cavalier en franchissant le seuil du parc. A qui appartient ce château, l’ami ? Nous sommes très loin de Main-Hardye, et il pleut horriblement.
– Monsieur le marquis, mon maître, répondit Hubert, m’a chargé d’offrir ses devoirs à ces messieurs, et les prie de se considérer ici comme chez eux !
– C’est parfait ! dit le baron qui échangea un singulier regard avec ses compagnons.
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