‹ Le Testament de Grain-de-SelChapitre 68 sur 71 · II. Les Chasseurs

II. Les Chasseurs

Le chasseur qui avait échangé quelques mots avec Hubert Voisin, le piqueur de Bellombre, poussa son cheval dans la direction du château.

Ses compagnons le suivirent. Deux autres valets, armés de torches, se tenaient en haut du perron.

Alors on put voir les chasseurs mettre pied à terre.

Le premier était celui que le piqueur avait qualifié de baron. C’était un homme de trente à trente-deux ans, d’une figure énergique et belle, le baron Gontran de Neubourg, en un mot, car on doit déjà l’avoir reconnu.

Le second était lord Blakstone, le troisième le marquis de Verne.

On obéissait si bien, à Bellombre, aux ordres d’Hubert Voisin, qui cumulait avec ses fonctions de piqueur celles de majordome, que les valets conduisirent les chasseurs à la salle à manger. On avait allumé un grand feu, et en un clin d’œil la table fut dressée.

– Ah çà ! dit le baron en regardant Hubert, où sommes-nous donc ici, mon ami ?

Et le baron, qui séchait ses bottes à la flambée prit l’accent le plus naïf du monde.

– Vous êtes au château de Bellombre, monsieur le baron, répondit Hubert Voisin.

– Ah ! ah !

– Chez le marquis de Morfontaine.

– Très bien !

– Mais, fit le marquis de Verne, ton maître est donc absent ? car nous l’eussions vu, sans cela.

– Mon maître est au château.

– Ah !

– Et s’il n’était souffrant…

– Est-il malade ?

– Un peu.

Les trois chasseurs parurent se contenter de cette explication.

– Alors, dit le marquis de Verne, fais-lui nos plus humbles excuses, car nous sommes réellement indiscrets.

Une demi-heure après, les trois chasseurs étaient à table, en présence d’un souper très confortable préparé par les soins d’Hubert Voisin, qui connaissait à fond son métier d’intendant.

– Messieurs, dit le baron à mi-voix, après s’être assuré d’un regard qu’ils étaient bien seuls et qu’aucun valet ne pouvait les entendre, – messieurs, l’absence du marquis, ou plutôt le soin qu’il prend de se cacher, me prouve que son épouvante persiste et qu’il n’a point calmé ses terreurs à Bellombre plus qu’à Paris.

– Tout est-il prêt ? demanda le marquis de Verne.

– Tout. La voiture arrivera vers minuit dans la sapinière, au bout du parc.

– Alors, soupons.

– Moi, dit lord Blakstone, je jurerais que M. de Morfontaine fera une apparition parmi nous.

– Hum ! c’est peu probable… cependant, ajouta Gontran, ce serait fort heureux pour nos plans…

Hubert Voisin rentra.

Il avait revêtu sa livrée de cérémonie et portait majestueusement une serviette sous le bras.

– Messieurs, dit-il votre piqueur demande s’il doit retourner à Main-Hardye ce soir.

– Pleut-il toujours ?

– Toujours à verse.

– Eh bien, mon ami, donne-lui à coucher. A-t-il soupé ?

– Il est en train à la cuisine.

– Seulement, ajouta le baron, tu lui recommanderas de se tenir prêt à partir demain à la pointe du jour.

– Oui, monsieur le baron.

Le piqueur allait sortir lorsqu’il entendit retentir un violent coup de sonnette.

– Tiens, dit-il, c’est M. le marquis. Excusez, messieurs.

C’était, en effet, la sonnette de la chambre à coucher occupée par M. de Morfontaine qui venait de tinter.

Le marquis était rentré sans bruit par un escalier de service, et il s’était enfermé dans sa chambre.

Toujours absorbé, toujours inquiet, il se demandait quels pouvaient être ces étrangers qui lui venaient ainsi demander l’hospitalité sans plus de cérémonie.

Au moment où le piqueur Hubert Voisin tournait sur ses talons pour quitter la salle à manger, Gontran l’arrêta d’un geste :

– Puisque tu vas voir ton maître, dit-il, porte-lui nos cartes ; il est au moins convenable qu’il sache les noms de ses hôtes.

Et on remit trois cartes armoriées au piqueur Hubert Voisin.

M. de Morfontaine avait sonné, cédant à sa curiosité pleine d’angoisses.

Les voisins étaient rares autour de Bellombre, et il ne s’était jamais lié avec aucun châtelain des environs.

Or, son cœur battait lorsque le piqueur entra, portant sur un plateau les cartes des trois chasseurs.

– Qui sont ces messieurs ? demanda vivement le marquis, les connais-tu ?

– Voici leurs cartes.

Le marquis les prit l’une après l’autre et en lut la suscription.

Le baron Gontran de Neubourg, le marquis de Verne et lord Blakstone ne pouvaient être pour lui inconnus.

Ils appartenaient au monde du sport, ils avaient fait courir, et un cheval du dernier, Tempête, avait gagné le derby anglais l’année précédente.

M. de Morfontaine respira. L’éclat de ces trois noms le rassurait.

– Mais, dit-il au piqueur, comment ces messieurs se trouvent-ils en Poitou ?

– Ils ont acheté la forêt et le château de Main-Hardye.

Le marquis tressaillit.

– Vous savez, monsieur, ajouta Hubert, voici plus d’un an que les hospices, à qui sont allés les biens de M. de Main-Hardye, en vertu de je ne sais quel testament, les ont mis en vente. Ca ne valait pas cher… le château était en ruines. Il n’y avait que des gens passionnés de chasse qui pouvaient se payer ça.

Ces derniers mots déridèrent le front du marquis, un moment assombri au nom de Main-Hardye.

– Décidément, murmura-t-il, je ne puis me dispenser, en vérité, de descendre et d’aller saluer ces messieurs. Ce serait d’une inconvenance sans pareille.

Puis s’adressant au piqueur :

– Envoie-moi, dit-il, mon valet de chambre Antoine. Je vais m’habiller.

Hubert descendit aux cuisines.

Le piqueur des trois chasseurs réfugiés à Bellombre soupait tranquillement devant une petite table qu’on avait dressée au coin du feu, et il causait l’ébahissement des serviteurs de Bellombre.

Ce piqueur était Anglais.

C’était un garçon bien découplé, portant barbe rousse en collier, le visage grêlé comme s’il avait eu la petite vérole. Il portait l’habit rouge des veneurs anglais, et sa jambe nerveuse paraissait merveilleusement à l’aise dans la botte à l’écuyère. Du reste, il s’exprimait en assez bon français, bien qu’avec un fort accent britannique.

Les domestiques l’accablaient de questions sur la façon dont on chassait en Angleterre, et il leur racontait avec flegme et complaisance comment on y forçait le renard.

Maître Hubert entra.

– Hé ! Antoine, dit-il, monte chez M. le marquis, il a besoin de toi.

Antoine se leva à regret.

Marton, la cuisinière, dit alors fort naïvement à Hubert :

– Voilà que je vois un Anglais pour la première fois de ma vie, et je ne me serais jamais figuré que c’était comme ça.

– Vieille sotte ! répondit Hubert, pensais-tu donc que ça marchait à quatre pattes, un Anglais ?

Le piqueur de Gontran se mit à rire et eut un formidable :

– Ah !

– Il a bon appétit, observa Jaquet le pâtre en patois poitevin.

– Et il boit sec ! ajouta le gardeur de vaches.

– C’est-à-dire, fit Hubert en regardant le gars qui faisait clapper sa langue, que tu voudrais pouvoir faire comme lui, drôle !

– Dame !

Hubert eut un sourire :

– Bah ! dit-il, à Bellombre, quand il en est un qui boit, tout le monde boit…

Quelques regards brillèrent.

– Hé ! Marton, poursuivit Hubert, va chercher un pichet de cidre, ma fille. Nous allons boire à la santé de monsieur !…

– Aoh ! fit l’Anglais.

Marton descendit à la cave.

Il n’y avait plus dans la cuisine que cinq ou six domestiques. Les autres, ceux qui couchaient à la ferme, laquelle était séparée du château par un lot du parc, s’en étaient allés depuis longtemps.

Marton revint avec son pot de cidre et le plaça sur la table du piqueur. En ce moment, l’ouragan atteignit une violence telle qu’une des fenêtres de la cuisine s’entrouvrit.

– Quel temps de chien ! murmura-t-on, tandis que tous les regards se portèrent, l’espace d’une seconde, sur la croisée qu’Hubert s’empressait de refermer.

Cela n’eut que la durée d’un éclair ; mais le piqueur eut le temps de laisser tomber dans le pot de cidre une petite boulette qu’il pétrissait dans ses doigts depuis quelques minutes. Nul ne s’en aperçut.

Marton rinçait des verres. Elle les plaça un à un sur la table, et, au fur et à mesure, le piqueur anglais les remplit.

– A la santé des Anglais ! s’écria le petit gardeur de vaches, qui but le premier.

– Et des Français ! répondit le piqueur.

Mais à peine eut-il porté le verre à ses lèvres qu’il fit une horrible grimace :

– Oh ! murmura-t-il, mauvais, très mauvais.

– Tiens ! il n’aime pas le cidre, s’écria le petit gardeur de vaches.

– Je croyais que c’était du pale-ale, répondit naïvement le piqueur.

Il jeta le contenu de son verre dans les cendres du foyer et se versa une ample rasade de vin.

– A la santé de vôs ! dit-il. Et il vida son verre d’un trait.

Ce fut alors que le valet de chambre Antoine revint.

– Bois donc un verre de cidre, dit Hubert le piqueur.

– Ce n’est pas de refus, répondit Antoine qui but à son tour.

Puis il fit clapper sa langue, et ajouta en clignant de l’œil :

– Il paraît que la pluie a ragaillardi not’ maître.

– Hein ? fit Marton.

– Quand je suis monté, il était trempé jusqu’aux os, et il se séchait devant le feu, ni plus ni moins qu’un chien de chasse.

– Drôle d’idée de se promener par la pluie tout de même !

– Habille-moi, m’a-t-il dit.

– Ah ! il s’est habillé ?

– Comme à Paris.

– Bon ! Est-ce qu’il va encore se promener par la pluie ?

– Non, il est descendu dans la salle à manger, où sont ces messieurs.

– Eh bien ! grommela Marton, s’il leur fait une mine comme à nous, ils auront de la chance de conserver de l’appétit.

Hubert Voisin foudroya la cuisinière d’un regard, et lui dit :

– Tais-toi, vieille bavarde ! va plutôt nous chercher un autre pichet de cidre.

Marton se leva en grommelant.

Alors Hubert, s’adressant au piqueur anglais qui continuait à verser à boire :

– Avez-vous bien soupé, l’ami ?

– Très bien.

– Vous avez dû faire une journée, si j’en juge par votre appétit.

– A cheval, douze heures ! répondit flegmatiquement le piqueur.

Et il tira de sa poche une pipe, qu’il bourra disant :

– On peut fioumer, hein ?

· · ·

· · ·

M. le marquis de Morfontaine était, en effet descendu à la salle à manger, et, ainsi que l’avait dit Antoine, son valet de chambre, il s’était habillé comme à Paris.

C’est-à-dire qu’il avait endossé une redingote noire fermée militairement jusqu’au menton, et dont la boutonnière était ornée d’un ruban multicolore.

M. de Morfontaine était chevalier de plusieurs ordres.

C’était un homme de haute taille, aux larges épaules, qui portait gaillardement ses soixante ans.

Il avait un large collier de barbe grise, le teint coloré d’ordinaire, et sa démarche avait la souplesse énergique de la jeunesse.

Il eut bien un léger battement de cœur en franchissant le seuil de la salle à manger, et ses terreurs le reprirent l’espace d’une seconde. Mais lorsqu’il vit les trois jeunes hommes se lever avec déférence et le saluer en souriant, ses angoisses disparurent. Il se retrouva homme du monde, et, s’avançant vers eux, il leur dit d’un ton dégagé :

– Je vous en prie, messieurs, rasseyez-vous, et continuez le modeste souper qui vous est offert.

Les trois jeunes gens saluèrent de nouveau et se rassirent. Le marquis vint s’adosser à la cheminée et continua :

– Je serais réellement impardonnable, messieurs, de n’être point allé moi-même à votre rencontre, sans les excuses que je vais avoir l’honneur de vous faire valoir.

Le ton du marquis était parfait de courtoisie et d’aisance.

– Figurez-vous, poursuivit-il, que je suis assez mal avoisiné dans le pays : petits gentillâtres confinés dans un maigre faisant valoir ; riches commerçants retirés qui jouent aux châtelains, voilà mon seul entourage. L’année dernière, Mme la marquise de Morfontaine et sa fille ont eu toutes les peines du monde à se défendre des visites de ces messieurs, affriandés par l’appât d’une dot et d’une alliance. J’ai donc pris le parti de ne voir personne.

– Ce parti est sage, dit Gontran.

– Quand j’ai entendu vos trompes, reprit le marquis, j’ai pensé que c’était quelqu’un de ces messieurs, et j’ai donné l’ordre de les recevoir, les priant de me croire indisposé. Mais lorsqu’on m’a apporté vos cartes, j’ai compris que j’avais commis une gaucherie…

– Ah ! monsieur ! fit Gontran.

– Et, acheva le marquis en souriant, je vous apporte toutes mes excuses.

Les trois jeunes gens s’inclinèrent ; le marquis s’assit auprès d’eux, et la conversation prit une tournure familière.

– Quelle singulière idée, messieurs, dit enfin M. de Morfontaine, – car cette question lui brûlait la gorge depuis longtemps, – quelle singulière idée vous avez eue de venir vous installer à Main-Hardye ? C’est une ruine isolée du monde entier.

– Que voulez-vous ? dit Gontran d’un ton de bonne humeur qui charma le marquis ; on ne sait tout à l’heure plus où chasser, en France.

– C’est vrai.

– Les forêts tombent, la propriété se morcelle, le paysan devient acariâtre au point de vue de la sylviculture ; les bois de Main-Hardye n’ont pas grande valeur, mais ils sont très giboyeux… Nous avons restauré le château et nous y passerons l’hiver.

– Tout l’hiver ?

– Oui.

Lord Blakstone ajouta en souriant :

– Nous voulons y fonder un couvent.

– Oh !

– Le couvent des moines de Saint-Hubert. Il faudra, pour être frère, justifier d’un certain revenu, tirer convenablement un coup de fusil et faire vœu de célibat.

– Ah ! fit le marquis, voici une dernière condition un peu dure…

– Nous sommes les meurtriers de l’amour, répondit M. de Verne.

Le marquis pensa :

– Ces trois jeunes gens ont eu des désespoirs amoureux. Ce n’est pas eux que j’ai à craindre.

– Mais, se hâta d’ajouter Gontran, les moines de Saint-Hubert seront tout aussi hospitaliers que vous, monsieur le marquis…

– Oh ! j’en suis sûr…

– Et vous nous permettrez de vous inviter à chasser avec nous.

Le marquis s’inclina.

– Demain, dit lord Blakstone, nous chassons un sanglier…

Et comme le marquis faisait un mouvement :

– Oh ! pas d’excuses, dit Gontran, c’est bien convenu, nous vous emmenons.

M. de Morfontaine n’osa refuser. D’ailleurs, dans le sombre état de préoccupation où il se trouvait, il redoutait l’isolement.

On causa quelque temps encore, puis la pendule de la cheminée sonna onze heures. Alors Gontran se leva :

– Nous avons, dit-il, fait une si rude journée, que nous vous demanderons la permission de nous retirer.

– Messieurs, fit le marquis, il y a toujours eu à Bellombre les chambres des chasseurs. Il y en a trois, elles donnent sur le même corridor dans l’aile gauche du château. Inutile de vous répéter que vous êtes chez vous.

Le marquis sonna.

Une minute après, Hubert Voisin et le piqueur anglais parurent avec les flambeaux.

– Conduis ces messieurs dans leurs appartements, ordonna le marquis.

Ensuite il souhaita le bonsoir à ses hôtes et rentra dans sa chambre.

Tous les domestiques du château étaient allés se coucher. Hubert seul et le piqueur anglais étaient encore sur pied. Ce dernier suivit Gontran, qui dit au piqueur Hubert Voisin :

– Tu peux te retirer, mon ami. Mon piqueur me sert de valet de chambre à la chasse, il va me déshabiller.

Quand Hubert fut parti, M. de Verne et lord Blakstone entrèrent dans la chambre de Gontran. Alors le piqueur anglais ferma la porte au verrou.

– Eh bien ! fit Gontran.

– Nous avons un bonheur d’enfer, répondit le piqueur qui se débarrassa de son accent anglais.

– Comment cela ?

– Dans une heure, grâce à une boulette de narcotique tombée de ma manche dans un pot de cidre, tous les domestiques dormiront d’un bon petit sommeil si profond, que nous serons maîtres dans le château.

– Bravo !

– A présent, vous savez que j’ai un plan du château ?

– Sans doute.

– Aucun de ces imbéciles n’a reconnu en moi le marchand colporteur qui est venu, il y a trois jours, leur vendre des épingles, des aiguilles, et qu’ils ont fait coucher. Je connais Bellombre comme ma poche.

– Et vous dites que dans une heure tout le monde dormira ?

– Oh ! j’en suis sûr.

Le piqueur ouvrit la fenêtre et se pencha au-dehors.

La pluie avait cessé de tomber, le vent s’apaisait.

Il prêta l’oreille et se retournant vers les trois chasseurs :

– J’entends, dit-il, un bruit lointain, le bruit d’une voiture roulant sur des cailloux.

– C’est elle ! dit Gontran.

– J’ai bien étudié mon personnage, poursuivit le piqueur. Vous verrez si je ne suis pas ressemblant.

Ces mots mystérieux n’étonnèrent cependant point les trois chevaliers du Clair de Lune. Le piqueur reprit :

– Laissez toujours la fenêtre ouverte et prêtez l’oreille. Je vais descendre à l’écurie chercher la valise qui est sur ma selle et dans laquelle se trouvent les objets nécessaires à ma métamorphose.

Et il sortit.

– Quel homme ! murmura Gontran en regardant ses compagnons.

– Il avait raison, dit M. de Verne, nous n’étions pas de taille à entreprendre tout seuls la besogne que, grâce à lui, nous menons à bonne fin.

– Ce qui m’étonne toujours, fit lord Blakstone, prenant à son tour la parole, c’est la merveilleuse facilité avec laquelle il emprunte tous les costumes, toutes les physionomies, tous les âges.

– Il est certain, reprit Gontran, qu’il a cinquante ans avec ses lunettes bleues et son habit barbeau ; quarante sous la parure du chirurgien sir John ; trente aujourd’hui, avec son costume de piqueur.

– Et, acheva le baron, vous allez voir tout à l’heure qu’il aura seize ans, comme Grain-de-Sel, au temps de madame Diane et du comte de Main-Hardye.

Dix minutes s’écoulèrent, tandis que les chevaliers du Clair de Lune causaient.

Puis la porte de la chambre de Gontran se rouvrit, et les trois jeunes gens étouffèrent un cri d’étonnement.

Un jeune homme était sur le seuil, qui disait :

– Pardon, excuse ! je croyais que le général était ici.

Or, ce jeune homme, qui paraissait avoir seize ou dix-sept ans, était vêtu de la braie rouge et de la veste bleue des paysans du Bocage.

Il avait de gros souliers ferrés, et sur la tête un large chapeau rond, de la coiffe duquel s’échappait une chevelure blonde qui tombait sur ses épaules.

Son accent était celui des gens de l’Ouest.

– Il faut savoir que c’est vous ! murmura Gontran.

– Faites excuses, mes bons messieurs, répondit le gars avec son accent traînant, faites excuses, M. le général n’est donc pas ici ?

– Voilà bien Grain-de-Sel tel qu’on nous l’a dépeint ! s’écria lord Blakstone avec une sincère et naïve admiration.

– Yes ! fit le gars en riant. Puis il ajouta : – Le piqueur dort déjà que c’est une bénédiction.

– Ah ! ah !

Le faux Grain-de-Sel s’était remis à la fenêtre. Tout à coup on entendit retentir dans la profondeur des bois, du côté de Main-Hardye, le cri d’un oiseau de nuit.

– Cette fois, murmura M. de Neubourg, il n’y a plus à s’y tromper.

– Je vais au-devant d’elle, fit le gars vendéen. Et vous, messieurs, silence et soufflez les lumières…

En disant cela, il s’était penché de nouveau à la croisée qui faisait retour sur le principal corps de logis.

– Le marquis n’est point encore couché, avait-il dit.

En effet, on voyait briller une lumière derrière les persiennes de M. de Morfontaine. Le faux Grain-de-Sel referma la croisée et s’en alla.

Comme il l’avait dit, il savait son château de Bellombre sur le bout du doigt.

Ses souliers à la main, il gagna un escalier de service qui descendait dans la cour, traversa les communs, gagna le parc et se mit à courir tout au long d’une petite allée qui conduisait à cet endroit solitaire où, autrefois, le malheureux comte de Main-Hardye avait été pris dans un piège à loup. Là, il franchit la haie d’un bond de chevreuil, et se trouva en présence d’une voiture attelée d’un cheval. Il ouvrit la portière de cette voiture, disant :

– C’est moi, ne craignez rien !

Alors une femme encapuchonnée dans un grand manteau en descendit. Le faux Grain-de-Sel dit au cocher :

– Va te remiser, tu sais où… et attends !

Puis il offrit son bras à la femme.

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