‹ Le Testament de Grain-de-SelChapitre 69 sur 71 · III. La Vision

III. La Vision

Cependant M. de Morfontaine était rentré chez lui.

Comme ces grands criminels qui parviennent à s’étourdir au milieu du bruit, mais que la solitude épouvante, le marquis, un moment rassuré par l’insouciante bonne humeur et la courtoisie de ses hôtes, fut repris par toutes ses terreurs aussitôt qu’il se trouva seul.

Ces hommes, malgré leurs noms aristocratiques, n’étaient-ils point ces agents mystérieux qui, déjà, avaient frappé M. de la Morlière et M. de Passe-Croix ?

Le marquis se posa cette question et sentit ses cheveux se hérisser.

Il se mit d’abord à la fenêtre, puis il éprouva un frisson et se retira pour se venir asseoir devant le feu.

Tantôt son esprit inquiet lui montrait ces trois hommes, qui avaient le sourire aux lèvres, comme des vengeurs ; tantôt, au contraire, il haussait les épaules, se disant :

– Je suis fou !

Pendant près d’une heure, il se promena de long en large d’un pas saccadé.

Au bout d’une heure, il se décida à se mettre au lit.

Mais le sommeil ne vint point.

Il prit un livre et voulut lire. Ses yeux seuls furent occupés, sa pensée était ailleurs.

– Pourquoi donc, se demandait-il parfois, m’ont-ils invité à aller chasser avec eux demain ? N’est-ce point un piège qu’on me tend ?

M. de Morfontaine avait une habitude, c’était de boire une tasse de thé avant de se mettre au lit. Chaque soir, une théière placée sur un réchaud, se trouvait sur sa table de nuit. Quand il fut dans son lit il se versa une tasse et but à longs traits. Puis il essaya de dormir.

Pendant quelque temps encore, il fut en proie à son agitation ordinaire ; puis peu à peu, une sorte de torpeur morale et physique s’empara de lui.

Ce qu’il éprouva alors fut étrange.

Ses yeux se fermèrent, son corps se raidit peu à peu et tomba dans un complet anéantissement. Mais son esprit conserva toute sa lucidité. Dormait-il ? rêvait-il ? il lui eût été impossible de le préciser.

Tout à coup il entendit un bruit qui lui fit faire un soubresaut dans son lit.

C’était un cri de chouette, ce houhoulement qui, jadis, servait de ralliement aux chouans du Bocage.

Qui donc l’avait poussé ? M. de Main-Hardye était mort, Grain-de-Sel avait disparu.

Cependant, la sensation qu’avait ressentie le marquis avait été assez forte pour qu’il pût secouer la torpeur qui l’étreignait. Il sauta à bas de son lit, courut ouvrir la fenêtre et se pencha au-dehors.

Il ne pleuvait plus, un rayon de lune frangeait les nuages, la nuit était calme.

– J’ai rêvé, se dit M. de Morfontaine, et il se recoucha. Bientôt sa torpeur le reprit de nouveau, il ferma les yeux.

Un quart d’heure s’écoula ; puis le houhoulement se fit entendre de nouveau.

Le marquis fit encore un soubresaut ; mais sa torpeur physique fut telle qu’il ne put se lever.

– Je rêve ! se dit-il.

Bientôt des pas retentirent dans le corridor.

Le marquis prêta l’oreille et entendit le frottement de souliers ferrés sur les dalles. Puis on frappa à la porte.

Encore une fois, il essaya de se lever, mais il ne le put. Il voulut ouvrir la bouche et dire :

– Entrez !

Sa voix expira dans sa gorge, et il pensa de nouveau :

– J’ai le cauchemar.

On frappa de nouveau, puis la porte s’ouvrit, un flot de clarté envahit la chambre.

Alors, par un effort surhumain, le marquis ouvrit les yeux.

Un jeune homme entrait, un gars coiffé du chapeau, vêtu des braies rouges et de la veste bleue de Grain-de-Sel. Il avait un flambeau à la main et semblait marcher avec précaution.

Cette vue rajeunit brusquement le marquis de trente années, et, par un nouvel et violent effort, il put entrouvrir la bouche et murmura d’une voix étranglée par la terreur :

– Grain-de-Sel !

Le faux Grain-de-Sel posa son flambeau derrière lui de façon à laisser son visage dans une pénombre.

– Pardon, excuse de vous réveiller, monsieur le chevalier, dit-il.

« Monsieur le chevalier ! » Il y avait trente ans que, par suite de la mort de son oncle, il était marquis.

– Allons ! pensa M. de Morfontaine, dont le front était baigné de sueur, ce n’est qu’en rêve que j’ai les yeux ouverts. J’ai le cauchemar.

Et par un suprême effort, il voulut se retourner vers la ruelle. Mais, cette fois, la torpeur physique fut plus forte que sa volonté. Il demeura immobile, l’œil fixé sur celui qu’il prenait pour Grain-de-Sel, rajeuni de trente années.

Le faux Grain-de-Sel reprit :

– C’est le général votre oncle qui m’envoie vers vous, monsieur le chevalier.

Le marquis voulut parler. La voix expira dans sa gorge. Grain-de-Sel continua :

– On s’est battu toute la journée et toute la nuit du côté de Pouzauges… Les bleus ont gagné du terrain.

– Je rêve… je rêve… pensait M. de Morfontaine. Il y a vingt ans que mon oncle est mort, et qu’il n’y a plus ni bleus ni blancs.

– Le général, vous savez, monsieur le chevalier, le général sait très bien que M. le comte de Main-Hardye et madame Diane…

Le faux Grain-de-Sel baissa la voix.

– Il faut sauver M. de Main-Hardye, il faut le sauver… et il a compté sur vous… sur vous… et sur vos deux cousins…

Le marquis luttait en désespéré contre cette torpeur étrange qui, jointe à cette apparition plus étrange encore, lui faisait croire qu’il rêvait.

– Le général, vous voyez, monsieur le chevalier, a pensé que vous iriez bien jusqu’à Main-Hardye cette nuit. Il faut monter Tobby ; vous savez Tobby, le cheval rouan…

Tobby était mort, il y avait vingt ans, dans les écuries de Bellombre.

– Allons ! pensait le marquis avec soulagement, c’est un rêve…

Le gars continua :

– Le général vous prie donc, monsieur le chevalier, de vous lever sur-le-champ, de courir à Main-Hardye et de ramener le comte… Je vais vous seller Tobby… Ne vous rendormez pas… surtout !

Le faux Grain-de-Sel reprit son flambeau et s’en alla.

Le feu s’était éteint ; – la porte fermée, la chambre du marquis se trouva replongée dans les ténèbres.

M. de Morfontaine referma les yeux presque aussitôt, et par un effort désespéré, il put porter la main à son front. Son front ruisselait.

– J’ai rêvé… je m’éveille !… se dit-il, essayant de se mettre sur son séant.

Mais la torpeur le reprit.

En même temps, il entendit un léger bruit, celui d’un pas étouffé qui glissait sur les dalles du corridor.

Puis on ouvrit la porte sans bruit. Une lumière blafarde, trouble, la clarté d’une lanterne recouverte d’un grillage, se projeta alors dans la chambre.

A la clarté de cette lanterne, le marquis rouvrit les yeux.

Un homme vint s’appuyer sur le bord extrême de son lit.

Un nouveau cri d’effroi essaya de se faire jour au travers de la gorge crispée de M. le marquis de Morfontaine. Cet homme, ce nouveau venu, c’était Ambroise, le valet de chambre de M. le vicomte de la Morlière.

Ambroise avait une de ces figures qui n’ont pas d’âge, et auxquelles on donne aussi bien cinquante années que trente-cinq.

Ambroise avait sa livrée de valet de chambre. Il posait un doigt sur sa bouche d’un air mystérieux :

– Monsieur le chevalier… dit-il.

– Mais je rêve donc ! pensa de nouveau le marquis, je ne suis pourtant plus en 1832 !…

– Monsieur le chevalier, dit Ambroise, M. le vicomte votre cousin m’envoie vous dire que tout est prêt… le piège à loup est dans le fossé… les hussards sont à Bellombre… le comte va venir… il tombera dans le piège… Adieu le mariage… on le fusillera ! Vous pouvez dormir tranquille… Bonsoir, monsieur le chevalier !…

Ambroise reprit sa lanterne et s’en alla, marchant sur la pointe du pied.

L’obscurité enveloppa de nouveau la chambre du marquis. Chose singulière ! quand les ténèbres régnaient autour du marquis, cette étrange torpeur qui l’étreignait semblait se dissiper un peu.

Une fois encore, il porta la main à son front, que la sueur inondait. Et il se posa la question suivante :

« Les morts reviennent-ils ? »

Le marquis n’avait jamais été superstitieux. Il ne croyait à rien. Pourtant c’était bien Grain-de-Sel qu’il avait vu ; Grain-de-Sel qui était venu lui parler du général, comme si le vieux marquis de Morfontaine eût été couché dans son lit, à l’autre extrémité du corridor.

C’était bien Ambroise qui était venu s’appuyer sur le pied de son lit, lui parlant du piège à loup, du comte de Main-Hardye, mort depuis plus de vingt années, et du détachement de hussards commandé par le capitaine Aubin, lequel avait été tué au siège de Constantine.

Pourtant, la lucidité d’esprit du marquis était telle qu’il ne pouvait croire en ce moment qu’il rêvât.

Une seule chose pouvait lui expliquer jusqu’à un certain point cette situation bizarre.

Evidemment, il est des rêves que le réveil interrompt et qui continuent aussitôt qu’on se rendort, ni plus ni moins qu’une pièce de théâtre. L’entracte, c’est le réveil.

Mais ce qui gênait quelque peu cette explication, c’était cet engourdissement singulier que le marquis éprouvait dans tous ses membres.

Cependant le marquis, tenant avant tout à être esprit fort, mit l’engourdissement sur le compte de l’orage.

Et il referma les yeux, en disant :

– Essayons de dormir !

Quelques minutes s’écoulèrent encore.

Tout à coup, le marquis, à demi assoupi, dressa de nouveau l’oreille. Il entendait des gémissements étouffés, des pleurs… des sanglots… Et vainement, une fois de plus, il essaya de rompre le charme physique qui l’étreignait ; mais l’engourdissement était complet.

Tout à coup encore la porte se rouvrit, brusquement cette fois, et sous l’impulsion d’une main fiévreuse.

De nouveau un flot de clarté envahit la chambre, et une femme vêtue de noir, ses cheveux bruns épars sur ses épaules, le visage pâle, l’œil hagard, entra précipitamment dans la chambre.

Cette fois, l’émotion qu’éprouva le marquis fut si violente qu’il se dressa sur son séant et jeta un cri terrible :

– Diane ! murmura-t-il.

C’était bien, en effet, Diane de Morfontaine portant le deuil du baron Rupert, son mari, Diane pâle, frémissante, éplorée, ses cheveux bruns en désordre, Diane qui joignait ses mains suppliantes et disait d’une voix entrecoupée de sanglots : – Au nom du ciel, mon cousin, au nom de ma tante votre mère, au nom de Dieu qui nous voit… sauvez-le !… Elle s’approcha de lui, frémissante, la sueur au front, et elle lui posa la main sur sa main…

Soudain le marquis poussa un nouveau cri, un cri terrible, strident, qui fit retentir le château des caves aux combles, et qui eût bien certainement réveillé tous les serviteurs, sans la boulette mystérieuse tombée de la manche du piqueur anglais dans le pichet de cidre.

La main que Diane de Morfontaine avait posée sur la main du marquis était glacée…

C’était la main d’une morte !

En même temps, le flambeau que Diane avait posé sur un meuble s’éteignit, les ténèbres et le silence reprirent leur empire, et le marquis affolé n’entendit plus qu’un houhoulement lointain qui retentissait sous la futaie…

Cette fois la terreur morale l’emporta, chez le marquis, sur l’engourdissement physique.

Au bout de quelques minutes, il parvint à remuer bras et jambes, et il sortit péniblement de son lit.

– Oh ! ce rêve est affreux ! si c’est un rêve, murmura-t-il. Il marcha en trébuchant jusqu’à la cheminée et se baissa vers le foyer. Le feu était éteint. Il se traîna ensuite vers la fenêtre, parvint à l’ouvrir et une bouffée de l’air de la nuit vint fouetter son front brûlant.

– Non, non, se dit-il, les morts ne reviennent pas… j’ai rêvé… Et pourtant c’était Diane ! Diane telle que nous l’avons aimée tous trois, Diane… Oh ! ce rêve est épouvantable !…

L’air frais de la nuit semblait dissiper peu à peu son engourdissement.

– Il ferait beau voir, se dit-il tout à coup avec un éclat de rire, que je fusse superstitieux à ce point de croire que les morts reviennent… J’ai le cauchemar… voilà tout !

Il étira ses bras et ses jambes et leur rendit peu à peu leur souplesse.

– Je vais descendre dans le parc, se dit-il ; le jour ne peut tarder à venir… Oh ! je ne me recoucherai point…

Il chercha des allumettes et n’en put trouver. Le piqueur couchait à l’autre bout du corridor.

– Hubert va me donner de la lumière, se dit-il.

Il ouvrit la porte à tâtons et se prit, chancelant encore, à cheminer dans les ténèbres.

Mais soudain il s’arrêta… la sueur perla de nouveau à son front… Il venait d’apercevoir un filet de lumière passant sous une porte.

Or cette porte était celle du général marquis de Morfontaine, et depuis que le général était mort jamais on n’avait habité sa chambre.

Soudain une pensée, qui ne lui était point venue encore, traversa son cerveau troublé :

– Oh ! dit-il, je suis le jouet de quelque terrible comédie !

Et il courut à cette porte et l’enfonça d’un coup d’épaule.

Mais soudain il s’arrêta sur le seuil, muet, frissonnant, et ses jambes fléchirent.

Voici ce qu’il vit :

Diane de Morfontaine était assise devant la cheminée, et un homme tenait ses mains dans les siennes.

Cet homme était un vieillard enveloppé d’une robe de chambre bleue à revers rouges. Il avait les cheveux blancs et portait une grande barbe grise.

C’était le général marquis de Morfontaine.

Cette fois la ressemblance était si frappante, si vraie, que le marquis jeta un cri et tomba à la renverse, murmurant d’une voix éteinte :

– Les morts reviennent !

Le marquis s’était évanoui.

· · ·

· · ·

Lorsque M. de Morfontaine revint à lui, les oiseaux chantaient dans le parc, un rayon de jour éclairait le corridor et des voix se faisaient entendre dans le château.

Il pouvait être six heures du matin.

Le marquis, en chemise, les jambes nues, était étendu dans le corridor, le long de cette porte qu’il avait pendant la nuit enfoncée d’un coup d’épaule ; mais cette porte était fermée. Il se leva hébété, chercha à rassembler ses souvenirs, et se prit à trembler.

Tout cela était-il donc vrai, ou bien avait-il rêvé ? Mais alors, comment se trouvait-il là, couché dans ce corridor ?

Un premier instinct poussa le marquis à se réfugier dans sa chambre. La fenêtre qu’il avait laissée ouverte, croyait-il, était fermée. Ensuite, il se souvenait vaguement avoir en vain cherché des allumettes, et il s’en trouvait une boîte sur la table de nuit.

Rien dans la chambre n’annonçait le moindre désordre.

Le marquis passa un vêtement du matin et retourna dans le corridor.

La porte de la chambre du général était fermée à clef.

Cette clef, le marquis s’en souvint, devait être accrochée, avec beaucoup d’autres, dans une armoire de sa chambre. Il y retourna, ouvrit l’armoire, trouva la clef et l’introduisit dans la serrure.

La porte n’avait aucune trace d’effraction, elle tourna sur ses gonds en grinçant un peu, et laissa voir la chambre du général telle qu’on l’avait toujours laissée depuis sa mort Chaque meuble était en place.

– Mais j’ai pourtant vu du feu ! s’écria le marquis en courant au foyer.

Le foyer était veuf de cendres, la plaque était froide. Le bruit d’une porte qui s’ouvrait attira de nouveau le marquis dans le corridor. C’était Hubert Voisin qui se levait.

– Ah ! te voilà ! dit le marquis.

– Oui, monsieur.

– Est-ce que tu as dormi, cette nuit ?

– Comme un loir, monsieur. J’étais si fatigué de mes trois jours de chasse !

– Et… tu n’as rien entendu ?…

– Non, monsieur. Est-ce qu’il s’est passé quelque chose d’extraordinaire au château ? demanda naïvement Hubert Voisin.

– Non, dit brusquement le marquis. L’orage, voilà tout.

– Ma foi ! monsieur, dit le piqueur, quand on est las comme je l’étais, on n’entendrait pas le ciel s’effondrer.

– Et ces messieurs ?

– Je ne les ai pas entendus encore…

Les terreurs de M. de Morfontaine le reprirent.

– Ne serait-ce pas eux, se dit-il, qui auraient…

Mais il n’acheva pas sa pensée ; il se souvenait de la vivante image de Diane et de l’image non moins saisissante du général.

– Non, non, se dit-il, ou j’ai été la victime de quelque hallucination terrible, ou bien les morts reviennent et se manifestent à nous.

Pâle, frémissant, le marquis referma la chambre de son oncle. Il allait rentrer dans la sienne, lorsqu’une voix claire et sonore entama à l’autre extrémité du corridor la fanfare du sanglier :

Le sanglier fuit loin de nous,

Marchons, bravant son courroux ;

Avec nous il verra beau jeu,

Nous le mettrons aux abois dans peu.

En même temps, la porte de la chambre occupée par Gontran de Neubourg s’ouvrit, et le marquis le vit apparaître frais et rose, botté et éperonné, vêtu de son habit de chasse rouge et de sa culotte de maillot blanc.

– Bonjour, mon cher hôte, dit-il en allant à lui. J’ai dormi comme un bienheureux. Les lits de votre château sont d’un douillet irréprochable.

Et Gontran, levant sur le marquis un regard limpide, lui tendit la main. Le marquis la prit et la serra. Gontran poursuivit :

– Je gage que mes paresseux d’amis dorment encore…

– Vraiment ! fit le marquis dont la voix était émue.

– Ah ! c’est que, poursuivit Gontran avec insouciance, les hommes de notre âge, s’ils sont durs à la fatigue, le sont plus encore au sommeil. Nous avons chassé hier toute la journée, nous avons été mouillés jusqu’aux os, et, sans votre bonne hospitalité, nous eussions erré une partie de la nuit dans ces bois inextricables qui séparent Bellombre de Main-Hardye.

Comme il achevait, la porte de la chambre de lord Blakstone s’ouvrit à son tour.

Ainsi que Gontran, le jeune lord était botté et éperonné.

– De Verne dort toujours, murmura Gontran qui alla frapper à sa porte.

Le jeune marquis vint ouvrir en chemise.

– Comment ! dit-il, est-il déjà l’heure de partir, baron ?

– Bientôt…

Et se tournant vers le marquis de Morfontaine, Gontran ajouta :

– Ah ! vous savez que nous vous emmenons ?

– Mais… balbutia le marquis.

– Oh ! pas d’excuses ! un gentilhomme n’a que sa parole, monsieur.

– C’est vrai.

– Et vous nous avez promis…

– J’en conviens.

– Donc il faut vous exécuter. Le rendez-vous est au carrefour du Duc, à deux lieues d’ici, à dix heures précises. Nos valets de chiens et la meute y seront à neuf heures et demie.

Le marquis allait encore essayer de se défendre, mais une réflexion l’en empêcha.

– Evidemment, dit-il, j’ai été victime d’une hallucination qui doit tenir à un état de surexcitation nerveuse.

» Si je cours à cheval toute une journée, j’aurai ce soir un sommeil sans rêve.

Cependant, toujours ému, il fit cette question à Gontran :

– Nous n’irons pas alors jusqu’au château de Main-Hardye, si le rendez-vous est à mi-chemin ?

– Non, certes.

M. de Morfontaine respira.

– Et tenez, reprit Gontran, je vais vous mettre à l’aise. Si le sanglier fait une pointe au-delà de Bellombre, nous reviendrons dîner chez vous…

– Bravo !

– Si, au contraire, il prend un parti opposé, vous dînerez à Main-Hardye.

Le marquis n’osa refuser. Et, se tournant vers Hubert Voisin :

– As-tu un cheval passable ?

– Une grande ponette limousine qui file comme le vent.

– Selle-la-moi et donne des ordres pour le déjeuner.

A huit heures précises, le marquis de Morfontaine ayant endossé un habit de chasse, ce qui ne lui était pas arrivé depuis fort longtemps, faisait à ses hôtes les honneurs d’un déjeuner froid, arrosé d’excellent vin.

Hubert et le piqueur anglais, déjà en selle, sonnaient gaillardement le départ.

Au moment où M. de Morfontaine montait à cheval et rangeait sa ponette à côté du pur-sang de lord Blakstone, il entendit deux domestiques causant à mi-voix dans la cour.

L’un disait :

– Jamais je n’ai dormi comme cette nuit. Je rêvais qu’on m’avait attaché les pieds et les mains.

Le marquis tressaillit et songea à cette torpeur étrange qui s’était emparée de lui. L’autre domestique répondit :

– C’est comme moi. J’ai rêvé que j’étais lié dans un sac.

Un moment, le marquis eut envie de mettre pied à terre. Mais Gontran était déjà sorti de la cour et sonnait le départ à pleins poumons.

Alors le marquis dit à lord Blakstone, qui allumait un cigare :

– Etes-vous superstitieux, milord ?

– Cela dépend.

Et l’Anglais leva sur le marquis son œil bleu calme et un peu terne.

– Pourquoi me demandez-vous cela ?

– Croyez-vous que les morts reviennent ?

Le marquis articula cette question avec une sorte d’effroi. L’Anglais garda un moment le silence et son visage s’assombrit.

– Oui, dit-il.

– Comment ! vous admettez qu’un homme mort et enterré depuis longtemps puisse sortir de sa tombe et revenir dans les lieux qu’il a habités ?

– Cela s’est vu souvent, répondit l’Anglais avec un accent de conviction qui épouvanta le marquis.

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